TELLE QUE JE DOIS ÊTRE

Si, dans un cortège officiel, le personnage principal vient à la fin, la

Belgique, ici, doit venir en dernier, et c'est par moi-même qu'il faut

que je commence.

Je m'y décide, non sans appréhension, car je songe au portrait que des

mémorialistes célèbres ont fait de leur personne, au début de leurs

Mémoires, à l'exemple du duc de Saint-Simon.

Loin de moi le dessein d'essayer de me peindre avec art. Ce serait une

prétention dont me préserve le souvenir des maîtres qui ont eu le talent

nécessaire à se bien décrire. Je souhaite seulement, si c'est possible,

me montrer telle que je crois être.

Je m'examine souvent. Plus j'avance en âge, plus j'ai tendance à

m'observer. Jadis, j'aimais observer mes semblables. Je me suis aperçue

que l'on devrait toujours se bien connaître avant de se mêler de

déchiffrer d'autres énigmes humaines.

Ma dominante est l'horreur de ce qui est insincère, inexact, apprêté,

compliqué. Mon goût du simple et du vrai dans les pensées et dans les

actes m'a fait qualifier de révolutionnaire par ma famille, il y a bien

longtemps. C'était quand je me révoltais, à Vienne, contre ce que l'on

appelait l'esprit et les moeurs de la cour.

Ma passion du sincère me porte à l'unité de sentiments. J'ai été, je

suis la femme du seul serment que mon coeur prononça en toute liberté.

J'ai connu et aimé peu de personnes en me laissant approcher d'elles et

bien connaître, mais lorsque ma confiance et mon estime leur ont été

acquises et se sont trouvées justifiées, je leur suis devenue

invinciblement attachée.

Si privée de biens qu'on ait voulu me voir, j'ai au moins possédé ce

joyau: la fidélité; et j'en ai connu la douceur. Non pas seulement cette

fidélité banale et matérielle, toujours plus ou moins passagère, telle

qu'on l'entend généralement; mais celle si pure, si haute, qui est la

constante présence d'une pensée vigilante et chevaleresque; celle faite

aussi de l'idéal des nobles coeurs qu'une injustice révolte, qu'une

infortune attire. Fidélités diverses, quoique soeurs, merveilleux trésor

dont il faut être déjà riche de soi-même pour l'enrichir encore des dons

précieux du prochain.

Obstinée dans mes droits et convictions, lorsque je les crois en accord

avec l'honneur et la vérité conformes à leur essence divine, et non aux

hypocrites conventions, je ne m'effraie de rien, et rien ne me fera

plier.

Je tiens à la fois, en cela, de ma mère et de mon père: de ma mère, pour

ce qui est de l'ordre spirituel; de mon père, pour ce qui est de l'ordre

matériel. Inutile de croire que je pourrais renoncer en quoi que ce soit

aux prescriptions de ma conscience.

Si je suis contrainte par la nécessité de céder un moment, je cède comme

on cède sous un fer meurtrier. Pas plus que l'iniquité, la contrainte ne

crée le droit. Elle ne crée que ses réserves, et son recours à la

justice du temps, qui est à Dieu et non aux hommes.

Cette force de résistance contre le mal, au mépris de l'étiquette qu'il

se donne, est, pour ainsi dire, le ressort de ma vie.

Comment expliquer, cependant, que je sois d'une timidité marquée devant

tout ce qui ne m'est pas habituel? On me présente quelqu'un: je parlerai

à peine, même si la personne me plaît.

Mes bien-aimés compatriotes bruxellois, amis toujours présents à ma

pensée, disaient autrefois: «La princesse Louise est fière!»

Quelle erreur! J'aurais tant voulu, au contraire, répondre aux

affections qui s'offraient, entrer dans ces maisons belges que je savais

si accueillantes. Ah! n'être pas fille de roi, quel bonheur! On ose

parler au commun des mortels, s'il mérite quelque sympathie. Une

princesse ne saurait!

Avec mon entourage, je suis, parfois, aussi ouverte et expansive, que

fermée et muette avec les étrangers. J'appréhende les figures nouvelles

et ne fais aucun cas des «papotages» mondains. Je préfère de beaucoup la

conversation des hommes qui savent quelque chose à celle des femmes qui

ne savent rien.

Je déteste dans le langage ce qui n'est pas naturel. L'afféterie m'est

insupportable. Les propos qui me déplaisent me suggèrent aisément

quelque repartie ou réflexion comme le Roi savait en faire, et qui

touchait au vif la personne qu'elle visait. L'influence de la Reine me

fait parfois me réfréner et me taire, par charité chrétienne.

Décidée dans mon for intérieur, réservée dans les apparences, je suis

faite de contrastes. Quand il faut agir, je vais à l'extrême. L'extrême

est toujours dans l'âme le produit des contrastes, comme dans le ciel le

tonnerre résulte de deux nuées qui se heurtent. Chez moi, l'orage est

subit. Je surprends d'autant plus que rien, dans mon attitude

coutumière, n'a pu faire prévoir la décision qui l'emporte.

Je ne regarde pas l'existence sous l'angle ordinaire. Je la vois de plus

haut. Ce n'est pas de l'orgueil. Je suis portée par quelque chose qui

est en moi, au-dessus de certaines barrières et de certaines frontières.

J'habite un monde d'idées où je me réfugie.

Bien des fois, aux heures de la persécution implacable que j'ai

longtemps connue, je me plaçais devant un miroir et je cherchais à lire

dans mes yeux. J'étais prisonnière, j'étais folle par raison d'Etat. «Ne

vais-je pas devenir réellement folle? me disais-je, glacée. Suis-je

maîtresse de ma raison?

--«Oui, me répondait ma conscience, tu es maîtresse de ta raison, tant

que tu es maîtresse de toi-même, et tu es maîtresse de toi-même, tant

que tu restes fidèle à ton idéal d'honneur.»

*

* *

On a dit que j'étais belle. J'ai eu, de mon père, une taille élevée;

j'ai eu aussi de ses traits, et même de son regard.

Je tiens de ma mère un certain penchant à la rêverie, au repliement sur

soi-même qui fait que si, parfois, une conversation ne m'intéresse

point, ou si quelqu'un ou quelque chose me trouble, je suis ailleurs, je

m'absorbe, je m'enfuis. Mes yeux le dévoilent, et si je me reprends,

l'effort que je fais pour revenir à la situation donne à mes traits une

expression fugitive qui m'est particulière.

Les blés ne sont pas plus blonds que j'ai été blonde; aujourd'hui, mes

cheveux sont d'argent. La couleur de mes yeux est d'un brun clair, qui

tient à la fois des yeux de la Reine et des yeux du Roi, mais plutôt du

Roi. Comme la sienne, ma voix peut passer d'une tonalité grave,

assourdie, qui lui est ordinaire, à un certain éclat.

Je parle comme le Roi, plutôt lentement, quelle que soit l'une ou

l'autre des deux langues que j'emploie principalement, et qui me sont

également familières, la française et l'allemande.

Suivant le cas, je pense en français ou en allemand, mais quand j'écris,

je préfère écrire en français.

Si éprise que je puisse être du simple et du vrai, relatifs, d'ailleurs,

à chaque condition, je pense qu'une femme, où qu'elle soit, doit garder

son rang.

Il faut des degrés en tout. Les rapports entre les hommes tirent leur

suite et leur harmonie des nuances de l'éducation et des règles des

fonctions sociales.

Indifférente aux fausses politesses et aux fausses louanges, de même

qu'aux distinctions des habiles et aux titres des intrigants, je

considère et respecte les mérites. S'ils sont reconnus et récompensés,

je tiens pour estimables les honneurs qui leur sont accordés.

J'aime les arts, et j'ai une préférence pour la musique. La Reine était

ainsi. J'ai, de même, son goût du cheval. Les divers sports me semblent

secondaires, en comparaison de l'intérêt de l'hippisme sous toutes ses

formes.

A Paris, j'ai été une fidèle du Bois; à Vienne, je fus toujours une

habituée du Prater. Je prends encore plaisir à distinguer des équipages

qui sont des équipages, et des cavaliers qui sont des cavaliers. C'est

plus rare qu'on ne pense.

Je lis beaucoup, et je prends note de mes impressions. Je lis avec

plaisir les journaux qui valent la peine d'être lus, et les revues qui

font réfléchir.

La politique ne m'a jamais ennuyée. Aujourd'hui, elle m'étonne et me

navre. Le désordre affreux de l'Europe, le trouble profond de la société

universelle me consternent.

Hostile aux excès du pouvoir monarchique, qui pousse à la dépravation

des favoris, je pense, néanmoins, que les démocraties arrivent

difficilement à se conduire et se gouverner au mieux des intérêts

généraux. L'étiquette du pouvoir, le nom de Président, Consul, Empereur,

Roi ne signifie qu'une chose, c'est qu'il faut dans tout le principe

d'autorité, tempéré toutefois par l'influence des femmes. Cette

influence, souveraine dans l'Histoire, ne peut, dans les démocraties,

s'exercer que d'en bas, et, ordinairement, elle est néfaste. Dans les

monarchies, procédant d'une élite, elle est bienfaisante, sauf le cas

classique d'une favorite sotte ou perverse, qui s'empare de l'autorité

en s'emparant du prince.

De quelque façon qu'on s'y prenne, il est malaisé de mener les hommes

vers le bonheur. Ceux de notre époque semblent, entre tous, éloignés d'y

aller par les haines, ignorances et confusions que la ruine de

l'ancienne Europe n'a pu qu'aggraver.

Parmi les livres, je relis plus que je ne lis. Cependant, les nouveautés

dont on parle m'attirent. Je suis souvent déçue.

Goethe est mon auteur préféré, l'ami, le compagnon que j'aime à

reprendre. Les grands auteurs français me sont familiers, mais aucun

d'eux, à mon avis, n'atteint à la sérénité de Goethe et ne me repose

autant.

J'ai pour M. de Chateaubriand un penchant qui date de ma jeunesse. René

troublera toujours le coeur féminin.

Au nombre des modernes...

Mais c'est surtout quand on parle des littérateurs et des artistes qu'il

faut faire abstraction des personnes présentes. Ne disons donc rien des

modernes. Je noterai seulement que, de tous les théâtres, (Shakespeare

mis à part, comme Dieu dans le ciel), le répertoire français demeure,

selon moi, le plus varié, le plus intéressant. La facilité que j'ai

d'entendre les principales langues européennes m'a permis d'en bien

juger.

Je parle ici du théâtre dramatique.

Les oeuvres et les représentations du théâtre lyrique me paraissent,

dans l'ensemble, plus remarquables, et les troupes plus consciencieuses,

en Allemagne et en Autriche, voire en Italie, qu'en France.

En dehors de Paris et de Monte-Carlo, il ne faut guère s'attendre à

trouver, dans le plus aimable pays du monde, ce qu'on a si bien dans

tant de villes secondaires, en pays germanique: un théâtre confortable,

de bonne musique et de bons chanteurs.

Bien étranges, ces différentes dispositions des peuples. Celui-ci est

plus musicien; celui-là, plus littéraire; celui-ci, plus philosophe;

celui-là, plus imaginatif; comme si la Providence, en mettant des

diversités dans les races et les caractères, avait voulu enseigner aux

hommes qu'ils doivent mettre en commun leurs différents dons, pour être

heureux sur terre.

Mais elle a négligé de les faire moins sots et moins méchants.

Autour des trônes que j'ai vu tomber · 第 6 / 54 题