Le[7] Droit Canon traitant des mariages qui se contractent par
Procureurs, ordonne & prescrit des précautions très grandes qu'il fonde
sur cette raison, _qu'il s'agit d'une affaire grave, difficile &
importante, qui peut avoir des suites très dangereuses_. Propter magnum
quod ex facto tam arduo posset periculum imminere.
Le Droit Civil ne donne pas une idée moindre du Mariage, il le considére
comme l'action de la vie la plus considérable, & qui demande le plus de
réfléxion; comme un Port favorable, ou comme un naufrage malheureux;
comme une chose bien hazardeuse où toute la prudence humaine se réduit
ordinairement à des voeux & à des souhaits. [8]_Magnum sane excellensque
donum à Deo Creatore ad mortales promanavit Matrimonium._
D'un côté le mariage étant l'Ouvrage de Dieu qui a uni les deux séxes,
& qui considérant qu'il n'étoit pas bon que _l'homme fût seul_, lui a
donné un _être semblable_ à lui; leur a ordonné à l'un & à l'autre de
_croître_ & de _multiplier_, & a imprimé en eux un desir violent de
s'unir ensemble pour la propagation de leur espéce. Cette union ne doit
point être fortuite & commune, comme celle des animaux destituez de
raison; elle ne doit point être produite par une affection brutale, par
une volonté déréglée; elle ne doit point avoir pour but de mettre en
sûreté des plaisirs impurs, & de les couvrir d'un nom spécieux &
honorable. Ce doit être une conjonction chaste, religieuse, sainte,
pleine de piété & de bénédictions; n'ayant pour but que d'éxécuter les
ordres de Dieu, qui est son Auteur & son Protecteur. L'Eglise n'approuve
& n'autorise que les Mariages de ce dernier caractére, ils ont pour eux
la faveur publique, au lieu que les autres n'ont pour eux qu'une haine
générale, un mépris très grand, & souvent les malédictions & l'horreur
des gens de bien.
De l'autre, comme le Mariage est le fondement de l'Eglise, puis qu'il
est appellé par quelques Théologiens _Venter Ecclesiæ_[9] qui lui
engendre des enfans. Et de la Société civile, en ce qu'il est la source
des hommes, qu'il éternise le monde, & qu'il donne des héritiers
légitimes aux Citoyens, il ne faut pas s'étonner si l'Eglise & la
Société Civile s'intéressent dans ce qui le concerne; si elles en
réglent les commencemens, le cours, & les suites, & si elles ont pourvû
sagement aux inconvéniens qui pourroient naître de l'ignorance des
hommes, ou de leur malice.
L'Eglise & la Société Civile ne laissent pas la liberté à tout le monde
de faire à cet égard tout ce qu'il lui plaît. [10]_Semper in
conjunctionibus non solum quid liceat considerandum est, sed & quid
honnestum sit_. Elles ne permettent point qu'on donne atteinte à la
Justice, à l'ordre, au bien, à l'utilité, & à l'honnêteté publiques.
Elles ont établi des Loix qui les déclarent bons, ou mauvais, justes, ou
injustes, légitimes, ou criminels. Qui les permettent, ou qui les
deffendent, qui les confirment, qui les authorisent, qui les protégent,
ou qui les cassent, qui les annullent, & qui punissent ceux qui les ont
contractez.
Pour répondre au but que je me propose, il s'agit ici de voir dans quel
de ces rangs on doit mettre le Mariage des Eunuques. Voici donc le plan
général que j'ai dessein de suivre pour éclaircir cette matiére, & pour
la régler par une décision incontestable & certaine. Ce Traité sera
divisé en trois Parties.
Dans la premiére j'éxaminerai ce que c'est qu'un Eunuque, de combien de
sortes il y en a, quel rang ils ont tenu & tiennent dans la Société
Ecclésiastique & Civile; & quelle considération on y a eu, & on y a
actuellement pour eux.
Dans la seconde, je discuterai leur droit par rapport au Mariage, &
j'éxaminerai s'il doit leur être permis de se marier.
Dans la troisiéme enfin, je rapporterai les Objections qui pourroient
être faites contre les maximes que j'aurai avancées, & contre les
décisions que j'aurai établies, & je tâcherai de les résoudre, & de
lever les difficultez qui pourroient y donner atteinte.