_J'ai à vous rendre compte de deux choses qui me justifieront envers
vous de la liberté que je prends de vous adresser cet Ouvrage, & qui
nous justifieront l'un & l'autre envers le Public, si vous trouviez à
propos de le faire mettre sous la Presse pour lui en faire part._
_La prémiére, que je ne me suis point ingéré de mon chef à traiter le
sujet qui fait la matiére de cet Ouvrage; l'occasion qui m'y a engagé
est assez singuliére. Il y avoit autrefois ici plusieurs Eunuques
Italiens, Musiciens, qui y faisoient grosse figure. Ils se flattérent de
faire de grandes & d'illustres Conquêtes, mais ils se trompérent; nos
Dames ne se laissérent point éblouïr, & ne se payérent point de la
bagatelle. [2]Un Gentilhomme François d'un esprit gai & enjoué les en
railla par ces Vers jolis & pleins de sel._
Je connois plus d'un Fanfaron
A crête & mine fiére,
Bien dignes de porter le Nom
De la Chaponardiére.
Crête aujourd'hui ne suffit pas
Et les plus simples Filles,
De la Crête font peu de cas
Sans autres Béatilles.
_Cependant il y en a eu une qui s'est laissé charmer, & qui a prêté
l'oreille aux propositions de mariage qui lui ont été faites par un de
ces Eunuques. Une Personne que je considére beaucoup, m'ayant prié de
lui dire mon avis, & de le lui donner raisonné par écrit, en forme de
consultation, pour détourner cette jeune fille sa parente du dessein
qu'elle avoit d'entrer dans un tel engagement, ou en tout cas pour s'en
servir ailleurs en cas de besoin. J'y ai travaillé avec plaisir, & j'ai
trouvé qu'insensiblement j'avois fait un Livre, de sorte qu'au lieu de
laisser mon Ouvrage sous la forme qu'on me l'avoit demandé, je lui ai
donné celle qu'il a présentement. Je vous avouë que l'extrait que
l'illustre Mr. de Beauval a donné[3] du Livre de Mr. Bruknerus
intitulé,_ Décisions du Droit Matrimonial, _n'a pas peu contribué à
m'engager dans un éxamen éxact de cette question. J'aurois extrémement
souhaité qu'il eût bien voulu dire ce qu'il en pense, & peut-être lui en
fournirai-je l'occasion par ce petit Essai lors qu'il en donnera
l'extrait._
_Les Personnes scrupuleuses trouveront peut-être que c'est là plûtôt
l'occupation d'un homme oiseux, que d'un curieux qui cherche à
s'instruire._ Hujusmodi hærere quæstionibus non tàm studiosi quàm otiosi
hominis esse videtur, _comme parloit Saint Jérôme consulté par Vitalis
sur la fécondité prématurée d'Achas. Ainsi il est bon de les prévenir,
ou de les détromper, en leur apprenant que la vocation de l'examiner m'a
été légitimement adressée._
_Ce n'est pas que je crusse avoir fait un mal, quand je me serois avisé,
pour me divertir, & pour changer mes occupations sérieuses dans une
étude plus divertissante, de traiter cette matiére. Le Docte Mollerus a
fait un Livre qui a pour tître,_ Discursus duo Philologico-Juridici
prior de Cornutis, posterior de Hermaphroditis corumque jure, uterque ex
jure Divino, Canonico, Civili, variisque historiarum monumentis, horis
otiosis congesti. à M. Jacobo Mollero. _Et cet Ouvrage n'a point
deshonoré son Auteur, ni diminué l'estime que le Public avoit pour lui.
Il est difficile, je l'avouë, de parler des Eunuques sans dire certaines
choses capables de choquer un peu la pudeur d'une femme. Mais à l'égard
de l'Auteur cela ne lui fait aucun tort, il s'en faut beaucoup que son
Livre contienne des ordures & des saletez semblables à celles qui sont
dans les_ Priapeia, _sur lesquels Joseph Scaliger, l'un des plus grands
Hommes des Siécles passez, a fait des annotations, sans perdre sa
réputation. Et à l'égard des femmes, ce qu'on dit de libre & de naturel
est exprimé en Latin, qui est une Langue peu entenduë parmi elles. Mais
quand on auroit été obligé de s'exprimer en termes capables de blesser
la pudeur la plus scrupuleuse, s'ensuivroit-il qu'il auroit fallu se
dispenser de discuter un Droit sur lequel on voit assez souvent fonder
des disputes importantes, & laisser les choses, à cet égard, dans le
doute et dans la confusion? Certes je ne crois pas que personne le
prétende ainsi: en tout cas cette prétention seroit aussi ridicule que
celle de certaines gens qui aimeroient mieux qu'on eût laissé périr, ou
souffrir tout le genre humain, que d'avoir fait des Traitez de Médecine,
& de Chirurgie, qui le conserve, qui le préserve, & qui le soulage,
parce qu'on a été obligé de nommer les choses par leur nom & sans
déguisement, & de parler à découvert de toutes les parties les plus
secrettes du corps humain. J'espére que le Public sera équitable sur ce
sujet. J'aurois eu plus à craindre du redoutable Mr. Bernard que d'aucun
autre, parce que je connois sa délicatesse & sa sévérité, qui ne
pardonnent point les moindres fautes, & qui en trouvent même dans des
choses qui ont l'approbation des gens qu'il croit aisément être d'un
goût au dessous du sien. Mais que pourra-t-il me dire, lui qui annonce
avec tant de soin un Livre qui a pour tître_[4], les Cérémonies du
mariage telles qu'on les pratique présentement dans toutes les parties
du Monde, Ouvrage très divertissant, sur tout pour les Dames, écrit en
Italien par le Sr. Gaya, troisiéme Edition, â laquelle on a ajoûté
d'amples Notes & des Remarques sur le Mariage, avec le Miroir des
personnes mariées, ou les Avantures capricieuses du Chevalier H.....
avec ses sept femmes, écrites par lui-même dans le tems de sa prison, &
mises en Anglois moderne par Mr. Thomas Brown, in 8. pag. 161. _&
d'avertir ensuite le Public, que_ les notes qu'on a mises au bas des
pages sont très enjouées, & qu'on n'y épargne pas les Prêtres. _On sçait
combien de contes sales on a accoûtumé de faire sur leur sujet, &
combien de vilenies on met sur leur comte. Je ne sçai point au reste, si
ce Docteur Thomas Brown dont Mr. Bernard fait ici mention, est ce savant
Mr. Brown Chanoine de Windsor, Ami intime de Mr. Isaac Vossius qui lui a
dédié son Traité des Oracles Sibyllins, ou cet Ecossois qui a fait un
Traité des Fiévres continuës imprimé à Edimbourg en 1695., ou si c'est
ce Thomas Brown Docteur Anglois qui a fait la_ Religion du Médecin. _Ce
qui me feroit douter que ce fût le prémier, seroit qu'il ne s'est
appliqué qu'à des Etudes graves & sérieuses, comme on le remarque par ce
que Colomiez dit de lui dans sa Bibliothéque choisie. Ce qui me feroit
douter aussi que ce fût le second, c'est la timidité qu'il fait paroître
dans la Préface de son Livre, en y déclarant qu'il a eu bien de la peine
à se résoudre à produire cet essai touchant les Fiévres continuës; qu'il
redoutoit le génie railleur & Satirique si commun à ceux de sa Nation;
Que la même frayeur étouffe tous les jours des productions très dignes
de voir le jour. Qu'il s'est pourtant déterminé à paroître en public
pour ne pas sortir du monde comme un Citoyen inutile & paresseux. Qu'il
hazarde ce systême nouveau, & qu'il sacrifie ses scrupules à l'utilité
publique. Et si c'est le troisiéme, vous sçavez, Monsieur, ce qu'en a
dit Patin, car vous le rapportez dans vos Nouvelles de la République des
Lettres[5]_, C'est, _dit-il_, un Mélancholique agréable en ses pensées,
mais qui à mon jugement cherche Maître en fait de Religion comme
beaucoup d'autres, & peut-être qu'enfin il n'en trouvera aucune. Il faut
dire de lui ce que Philippe de Comines a dit du Fondateur des Minimes,
l'Hermite de Calabre François de Paule, il est encore en vie, il peut
aussi-bien empirer qu'amender. _On a mis cette pensée de [6]Patin dans
le_ Patiniana _un peu déguisée à l'égard du tour & de l'expression, mais
la même absolument dans le fond. Si, dis-je, c'est ce Thomas Brown
Auteur du Livre intitulé_, Religio Medici, _qu'on pourroit intituler
aussi-bien_, Medicus Religionis, _comme il est dit dans le_ Patiniana,
_qui a traduit en Anglois moderne, ces_ Cérémonies du Mariage _que Mr.
Bernard annonce avec tant de soin, & si obligeamment au Public, c'est
apparemment un Livre dont la matiére n'est pas trop chaste, ni les
expression trop scrupuleuses & trop châtrées. Je n'en parle que par
conjecture, car j'avouë que la recommandation de Mr Bernard ne m'a point
engagé à le chercher, à l'acheter, & à le lire. Je ne connois que ces
Brown. Il y a bien un Docteur en Théologie originaire du Palatinat &
présentement Professeur en Langue Hébraïque dans l'Académie de
Groningue, Auteur de quelques Dissertations très curieuses, qui se nomme
Brawn; mais Mr. Bernard est trop éxact pour avoir confondu Brown avec
Brawn, quelque ressemblance qu'il y ait dans ces noms, & quelque
facilité qu'il y ait à s'y méprendre._
_La seconde chose dont j'ai à vous rendre compte, est le motif qui me
porte à vous adresser cet Ouvrage. Je n'en ai point d'autre, Monsieur,
que l'estime toute particuliére que j'ai pour vous, & le cas que je fais
de l'amitié dont vous m'honorez. Je me suis flatté que vous ne voudriez
pas laisser paroître en public un Livre qui pourroit nuire à la
réputation de son Auteur, qui est un de vos anciens Amis, & qui se
repose sur vous du soin de l'éxaminer & de juger s'il mérite d'être mis
sous la Presse: & je me suis persuadé que si vôtre jugement lui étoit
favorable, je n'avois rien à craindre de la part du Public, parce que je
pouvois espérer une approbation générale, ou en tout cas être assuré
d'avoir en vous un puissant appui contre le mauvais goût & contre la
Critique maligne, qui pourroient m'entreprendre. Je n'ai garde de faire
ici vôtre Panégyrique à l'imitation de ceux qui font des Epîtres
Dédicatoires, vos propres Ouvrages font vôtre Eloge, & le jugement
favorable & glorieux que le Public en fait, vous est infiniment plus
honorable que toutes les louanges qu'on pourroit vous donner dans une
Epître. Je finis donc celle-ci en vous assurant que je me sers avec
plaisir de cette occasion que j'ai souvent recherchée de pouvoir vous
donner un témoignage public de la considération toute particuliére avec
laquelle je suis,_