J'ai sur ma table une douzaine de cartes qui me convient aux expositions
d'art les plus diverses. On le sent: l'écluse est maintenant ouverte et
nous allons vivre jusqu'à l'été _sous_ la peinture! En quel océan ce
torrent ira-t-il se noyer lui-même? Quelles terres, je veux dire quelles
collections ira-t-il submerger ou féconder? On ne sait pas; et à
l'éternelle question que se posent tant de braves gens, chaque année:
«Où peut bien aller toute cette peinture?» nulle bouche humaine n'a
encore répondu.
J'utiliserai deux de ces cartes, en tout cas: j'irai à la galerie
Montaigne--c'est-à-dire au théâtre des Champs-Elysées--voir l'Exposition
d'Art chinois ancien; un art merveilleux, qui étonne sans doute plus
qu'il ne charme, mais dont les surprises sont si passionnantes!
Rappelez-vous les expositions récentes dont nous avons eu le régal au
musée Cernuschi.
Et puis j'irai flâner au quai de l'Horloge pour y voir une série
d'oeuvres de Roty qu'un graveur-éditeur y expose depuis quelques jours.
Roty fut un homme exquis, et qui a laissé une oeuvre aussi délicate et
aussi noble que lui. Il a eu ce génie de n'être point l'esclave de ses
outils; de ne jamais rapetisser ni sa vision ni son sentiment des choses
à la mesure du cadre où il enfermait son oeuvre. Il a mis en des
médailles toutes petites de vastes paysages, de grands gestes et des
rêves infinis. Il faut aimer Roty. Ce petit homme timide fut l'honneur
d'un art où nous excellons. Et puis on le fait revivre à nos yeux, dans
un magasin du quai de l'Horloge, en plein décor de «vieux Paris», tout
près de cet Institut où, discrètement, il siégea. C'est très bien.
Le dixième Salon de la «Gravure originale en couleurs» est ouvert pour
une dizaine de jours encore. Il faut l'avoir vu. Cette exposition n'a
point la prétention de nous révéler des chefs-d'oeuvre, et elle n'est
pas d'ailleurs destinée à cela. Mais elle a un autre objet, qui est très
intéressant aussi: elle nous montre comment l'art, en somme, peut
arriver à se vulgariser _artistement_ dans une forme où il semblait que
ce fût bien difficile... Nous avions la _chromo_, qui était à la portée
de toutes les bourses; la gravure en couleurs est moins universellement
accessible, et l'on ne peut pas dire d'elle qu'elle soit «peuple». Elle
est «classes moyennes». N'importe. Elle marque un admirable progrès dans
l'art de mettre à la disposition d'amateurs de plus en plus nombreux de
délicates jouissances, d'une qualité continuellement améliorée, et qui
n'étaient, il y a peu d'années encore, que le privilège d'une élite.
La Comédie-Française a repris, comme chaque année, au seuil de l'hiver,
ses soirées d'abonnement. Ses matinées du jeudi étaient, depuis quelque
temps déjà, recommencées. Si j'étais chargé de montrer Paris à un
étranger, je ne me presserais pas de le conduire aux soirées
d'abonnement de la Comédie-Française, pas plus qu'à celles de l'Opéra.
J'aurais peur qu'il en emportât l'impression que les Français
d'aujourd'hui pratiquent mal, quand ils sont au théâtre, l'art
d'écouter. L'Abonné est souvent inattentif; il semble même qu'à ses yeux
il y ait quelque élégance à l'être. Il a payé pour tout entendre; mais
il ne saurait admettre que le droit de tout entendre lui impose le
devoir d'écouter tout. Le spectacle qu'on lui donne n'est pas toujours
d'une irréprochable beauté; mais il faut convenir qu'il est lui-même,
quelquefois,--vu de la scène, ou de loges voisines, occupées par des
gens attentifs, un spectacle bien ennuyeux.
Bien plus volontiers conduirais-je mon Etranger à ces matinées du jeudi
qui sont comme les fêtes hebdomadaires du Théâtre-Français, et qui sont
rendues délicieuses, vraiment, par la qualité de la clientèle qu'on y
voit. Clientèle de fraîche jeunesse: d'adolescents attentifs, de
fillettes bien sages et pour qui ces matinées sont l'aventure, la petite
folie de la semaine! De jolis visages; des toilettes dont l'élégance
demeurera discrète, quelques années encore (ensuite, on verra!); un
silence de cathédrale autour des mots qui viennent de la scène; une joie
de kermesse à chaque baisser de rideau; ah! le gentil spectacle qui nous
est donné là! Et je voudrais, pour que mon ami l'Etranger rapportât de
nous, dans son pays, une opinion flatteuse tout à fait,--je voudrais le
conduire, après cela, chez Lamoureux ou chez Colonne; je veux dire chez
Chevillard ou chez Pierné.
Les deux grands Concerts du dimanche ont fait, le mois dernier, leur
réouverture (le sixième concert des deux séries sera donné demain);
après avoir vu comment notre jeunesse sait écouter une comédie,
l'Etranger y verra comment nos adultes savent écouter de la musique;
avec quelle docilité émue et recueillie ils se livrent à elle. Tous sont
venus chercher là l'émotion qui amuse, ou qui exalte, ou qui apaise;
car, parmi tant de sensibilités assemblées, il n'y en a pas une à qui
l'orchestre ne dise, à un moment donné, la phrase qu'elle avait besoin
d'entendre, et qu'elle se rappellera... On vante le recueillement de
certaines foules allemandes, au concert; il ne saurait être plus
profond, plus émouvant que ne l'est, depuis cinquante ans--depuis
Pasdeloup, le bon prophète!--celui des foules de Paris!
*
* *
Une bonne nouvelle. Le musée Galliéra qui organise en ce moment, comme
tous les ans, à l'automne, son «Exposition générale d'art appliqué»,
annonce pour 1914 une Exposition _spéciale_ dont l'intérêt sera grand.
On sait que, depuis 1902, le musée Galliéra a organisé, chaque année--à
côté des collections qui constituent le fonds permanent de ses
richesses--des expositions spéciales, qui étaient chaque fois, dans
l'ordre des Arts appliqués à l'industrie, consacré à un objet différent.
Le musée Galliéra nous a donné successivement les expositions de la
_Reliure_, de _l'Ivoire_, de la _Dentelle_, du _Fer forgé_, de la
_Soie_, de la _Porcelaine_, de la _Parure précieuse de la Femme_, du
_Papier et de la toile imprimés et pochés_, de la _Verrerie_, des
_Grès,_ de la _Broderie_; et, cette année, la délicieuse et si amusante
Exposition de l'_Art pour l'enfance_, qui vient de finir, et à laquelle
succède celle dont j'ai parlé plus haut: l'Exposition générale _d'Art
appliqué_ à laquelle M. Eugène Delard, le si dévoué conservateur du
Musée, pourvoit au moyen de ses collections permanentes. C'est cette
Exposition que suivra, au printemps prochain, la quatorzième Exposition
spéciale de Galliéra. Elle aura pour sujet: «la _Statuette_», et «le
_Meuble_ destiné à la faire valoir».
On voudrait, par cette Exposition, montrer le rôle décoratif de la
Statuette, et à quels ingénieux emplois peut être affectée, dans nos
intérieurs d'art modernes, la «petite Sculpture». Voilà un thème
excellent!
J'ai déjà dit quels services nos musées municipaux rendent à l'Art, et
quels intéressants spectacles ils nous donnent. Comme on souhaiterait
que la Ville de Paris apportât au nettoyage de ses rues et à
l'administration de ses ordures ménagères une intelligence égale à celle
qu'elle déploie dans le gouvernement de ses musées!
_Un Parisien_.