L'OEUVRE DU VENT ET DE L'OUBLI: LES PREMIÈRES RUINES

[Illustration: Etat actuel de la tonnelle où, les jours de beau temps,

Napoléon réunissait autour de lui ses compagnons d'exil.]

[Illustration: Façade sud-est de la maison avec ses murs lépreux et ses

carreaux brisés.--Au premier plan, le bassin tracé par l'Empereur.

_Photographies A.-C. Cavicchioni._]

Il est curieux de noter que, dans le parc superbe de Plantation House,

il existe, encore vivants, parmi les verdures d'une floraison tropicale,

des témoins centenaires de l'histoire de l'île. Ce sont deux

monstrueuses tortues, que l'on appelle «les tortues du temps de

Napoléon», ou les tortues d'Hudson Lowe. Elles gîtent là depuis un

siècle, apprivoisées et familières... Et ce ne sont point, paraît-il,

les seuls êtres qui ont survécu au temps de la captivité. On montre

encore, dans l'île un perroquet blanc, centenaire lui aussi, qui siffle

à merveille, et auquel, naturellement, on a donné le nom de «Napoléon».

Enfin, il y a peu d'années, décédait à James-Town un batelier

nonagénaire, qu'entourait une curiosité presque déférente. Les

vieillards de Sainte-Hélène prétendaient que c'était un fils de

l'Empereur...

*

* *

Il est rare que le postal s'arrête plus de trois heures au mouillage,

et, en ce cas, il ne faut point songer à tenter l'excursion de Longwood,

à moins de se résigner à séjourner dans l'île, pendant un mois, jusqu'au

retour du paquebot. Si l'on peut, par bonheur, disposer d'une journée,

on loue un cheval ou une voiture au prix d'une livre, et, après avoir

suivi les humbles maisons de Napoléon street--où passa le convoi funèbre

de l'exhumation en 1840--on s'engage sur la route de Longwood. C'est une

voie carrossable qui s'agrippe à moitié côte, traçant comme une longue

barre sombre à travers la maigre végétation des agaves et des cactus.

Au-dessous, tout au fond dans la vallée, James-Town semble une coulée de

pierres et de blocs. Plus haut, à droite, on rencontre le chemin qui

conduit aux Ronces (Briars), le cottage verdoyant et fleuri des petites

Balcombes où, dans un pavillon séparé, minuscule, Napoléon vécut les

trois premiers mois de son exil. Si vous faites la route en quelque fin

d'après-midi, dans la grande clarté tropicale et le calme absolu du

soir, vous percevez, en cet endroit, comme un faible chant d'oiseau, le

murmure d'un filet d'eau qui descend lentement de Francis Plain et forme

la cascade des Briars. Parfois encore, le silence est rompu par le bruit

de sabots d'une mule revenant de la montagne avec une charge de bois ou

d'herbe ou par l'écho d'une voix humaine qui se répercute d'un bout à

l'autre de la vallée comme un cri dans une chambre close. Au ciel, de

grands nuages, toujours en mouvement, couvrent et découvrent sans cesse

le sommet sur lequel est placé High Knoll, le fort le plus important et

le plus élevé de l'île. Bien des années se sont passées depuis que

l'Empereur suivit à cheval cette route pour atteindre le lieu de sa

prison. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis qu'il la

redescendit, au bruit des salves, dans un cercueil sur lequel était jeté

le manteau impérial. On a cependant cette impression que rien ici n'a

bougé depuis le temps du drame et celui de l'apothéose. Ce sont, aux

bords de la même route qui longe les mêmes ravins, les mêmes silhouettes

bleues des pins, les mêmes agaves dressant parmi les cailloux leurs

feuilles en fer de lances et leur floraison de clochettes. Ce sont à

divers intervalles les mêmes parapets disjoints. La même cascade

continue sa même fraîche chanson en sa course incertaine avant de

recevoir le coup de balai du vent qui la jette en poussière dans la

vallée.

Pour atteindre les plateaux, la route va et vient, sinueuse, à travers

les pins, les saules et les oliviers sauvages, tandis que se découvrent,

à chaque volte, de nouvelles visions de mer, de vallée et de ciel.

On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se

ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le

sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la

captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon

pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur

terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route,

maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable»,

et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se

dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou

mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque

secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau.

[Illustration: Plan du domaine français de Longwood Old House (ancienne

résidence de l'Empereur à Sainte-Hélène).]

[Illustration: Les tortues «du temps de l'Empereur» dans l'ancien parc

d'Hudson Lowe.]

L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par

une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique

surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on

entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très

verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et

plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage,

intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40

acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de

Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au

prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs,

fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en

était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la

législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance

étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le

cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les

accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation

et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres

domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette

acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée

dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la

sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et

vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On

payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes.

La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par

des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette

tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la

double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les

cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des

deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre

blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante

parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur

affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur

le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières

est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings

par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des

domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons

d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des

raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock

illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant

officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène.

*

* *

On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse

creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher

l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu

couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe

devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout

auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus

loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de

l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque

cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New

House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la

fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison

en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son

existence.

Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les

cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La

chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en

écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour

remédier à cet abandon insultant.

Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une

mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois.

L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait

pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des

reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne

maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés

sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des

fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment,

considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle,

subir des transformations importantes tout en restant la même et sans

rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure

a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et

jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point une _autre_ maison. C'est

bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur

captif... Et maintenant, entrons:

On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages

grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn

avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de

l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en

pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui

prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce

servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour

les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard

eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le

captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à

l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque

auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert

et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et

souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se

tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur.

Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de

l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié

pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par

le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement

peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant

chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement

foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première

impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon

funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là:

le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs.

De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où

l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après

dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un

peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident

se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est

indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste

de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et

sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié

d'ailleurs sur le papier primitif.

[Illustration: Le tombeau de Napoléon aux Invalides. _Phot. en couleurs

de L. Gimpel._]

L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à

peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le

jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or

tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la

bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites

pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et

chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut

guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne

cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les

parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la

maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes

immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le

bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé,

séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette

façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des

murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la

tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses

derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel

s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion.

*

* *

Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la

dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la

masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans

vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne

tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera

toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux

continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois

cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre,

et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient

pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui,

insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces

lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse,

résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M.

Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes

tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les

semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève,

ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y

a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au

monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir

Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les

Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique,

lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans,

après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa

charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la

maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront

les pierres à prix d'or.

Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour

cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très

intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr.

annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont

aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien

superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de

prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier

doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures,

malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des

domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux

armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en

plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la

République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules

ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider

charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien

plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de

répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui

demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a

rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son

rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et

instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne

serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui

joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat?

L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage

impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait,

j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction

d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême

station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau.

L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 · 第 18 / 41 题