UNE MASURE ET UN TOMBEAU

Dans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et

peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme

ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers

noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de

flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la

maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau

où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique,

sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français.

Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans

nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un

saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions

ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore

généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène

s'arrête à la dernière page du _Mémorial_, c'est que Longwood est devenu

français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont

maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis

cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger,

contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine

national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les

encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île

britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821,

l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de

cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la

France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son

tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de

notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté,

j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines

français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du

budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec

leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay.

Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins

l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier

coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau

et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la

France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la

réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger,

un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en

est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en

France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les

domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui

n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants

de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions

outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à

d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe!

Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va

presque plus jamais de visiteurs français...

Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités

d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public,

l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point

améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de

séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage

les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le

dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de

l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène.

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* *

Traditionnellement, lorsqu'un navire est dans les eaux de l'île et longe

les lugubres falaises de basalte à pic dans la mer, après qu'il a tourné

une masse volcanique, le Barn-Mount, les officiers indiquent aux

voyageurs un rocher dont les arêtes dessinent le profil de l'Empereur.

Le bateau s'arrête à quelque cent mètres de la côte devant le petit port

clair et presque gai, par contraste, de James-Town. L'arrivée du

«postal» est toujours pour les gens de l'île un spectacle nouveau, et le

bâtiment est vite entouré de petites barques. Des canots amènent les

voyageurs devant un escalier dont l'abord est rendu très difficile par

la violence d'un ressac permanent le long de la jetée. Non sans peine on

parvient à mettre le pied sur les gradins humides,--ceux-là mêmes

peut-être que gravit Napoléon le 17 octobre 1815. Une ligne uniforme de

constructions basses, presque toutes des magasins à façades jaunes,

s'adossent à la montagne couleur de rouille. La route court entre ces

bâtiments et la mer et conduit, par un pont-levis, jusqu'au glacis

meublé de vieux canons inutiles. Puis, sous la terrasse du

«château»--l'édifice où sont réunis les services administratifs--un

passage voûté vous mène sur la petite place centrale, ombragée, où

s'élève l'église. Les choses d'autrefois sont demeurées dans leur état

antérieur. Au château, le bureau du gouverneur est toujours ce même

bureau qu'occupait Hudson Lowe, lorsqu'il descendait de Plantation

House. Et Plantation House--à trois milles du port vers l'intérieur,

dans la partie la mieux protégée et la plus verte de l'île--continue

d'être la résidence du gouverneur de Sainte-Hélène, aujourd'hui un

simple major, dont le traitement de 18.750 francs représente la seizième

partie du traitement annuel (300.000 fr.) d'Hudson Lowe entre 1815 et

1821. Le gouverneur n'a plus, il est vrai, sous son autorité, une flotte

et des troupes. L'état-major est représenté par un capitaine

d'artillerie de marine. Et la garnison, jadis forte de 3.000 hommes, se

réduit maintenant à une vingtaine de marins casernes à Ladder Hill, le

fort qui domine James-Town et auquel on accède par un escalier à pic de

600 marches. L'ordre public est assuré par quatre policemen.

L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 · 第 16 / 41 题