En terminant la publication ici même, il y a deux ans et demi, de ses
notes de voyage en Argentine et au Brésil, M. Georges Clemenceau
exprimait le vif regret que les paquebots français mis à la disposition
des passagers entre l'Europe et le continent sud-américain ne
répondissent plus à leurs habitudes de luxe et à leurs besoins de
vitesse.
Notre éminent collaborateur faisait ressortir combien il était fâcheux
que les voyageurs brésiliens ou argentins, venant en Europe ou rentrant
chez eux, fussent conduits à prendre passage sur des bâtiments de toutes
nations, à l'exclusion ou à peu près des nôtres, alors que les énormes
progrès économiques de l'Argentine et du Brésil sont dus en majeure
partie à nos capitaux.
Et M. Clemenceau concluait en formulant l'espoir de voir prochainement
apparaître une organisation nouvelle, dont les bâtiments, installés
d'après le goût moderne et filant 20 nouds, permettraient d'atteindre
directement Rio de Janeiro en dix jours et demi et Buenos-Ayres en
treize jours.
Or, voici que les desiderata patriotiques exprimés au commencement de
1911 par M. Clemenceau sont réalisés dès la fin de 1913.
En effet, le paquebot _Lutetia_, inaugurant réellement les services de
la nouvelle Compagnie Sud-Atlantique, est parti de Bordeaux le 1er
novembre et se trouve, au moment où paraissent ces lignes, sur les côtes
sud-américaines. Le seul aspect de sa coque monumentale et élégante, un
coup d'oeil jeté sur ses aménagements, apprendront au monde argentin et
brésilien qu'il y a quelque chose de changé et qu'ils peuvent désormais
se confier sans arrière-pensée aux beaux bâtiments dont un coq
symbolique, fièrement dressé sur ses ergots, décore les trois cheminées.
La Compagnie Sud-Atlantique met en service des à présent deux paquebots
identiques, _Lutetia_ et _Gallia_, auxquels s'ajoutera prochainement le
_Massilia_.
Ce sont de magnifiques navires réunissant, avec toutes les qualités
essentielles de solidité, de rapidité et de sécurité, le summum du
confortable dans les appartements privés, du luxe dans l'aménagement et
la décoration des salons communs.
Leur longueur est de 175 mètres; leur largeur, de 19 m. 50; leur
déplacement, de 15.000 tonnes. La puissance totale des machines est de
20.000 chevaux et assure une vitesse de 20 nouds et demi.
Le _Gallia_ et ses «sister-ships», _Lutetia_ et _Massilia_, portent
au-dessus de la flottaison six ponts, en y comprenant le pont supérieur,
réservé à la promenade au grand air. Au-dessous se trouvent réunies
toutes les pièces communes, décorées dans le meilleur goût français:
salons de musique et de lecture, rotonde, fumoir, séparés par de grands
halls qui forment eux-mêmes de véritables salons. La salle à manger
occupe une partie du troisième pont: c'est une vaste salle en fer à
cheval où les passagers se grouperont par petites tables et où ils
goûteront, on peut nous en croire, tous les raffinements de la vieille
cuisine française.
On trouve à cet étage, et aux trois autres en dessous, les logements des
passagers, appartements complets, chambres à deux ou à un seul lit, tous
excellents, recevant à pleins flots l'air et la lumière du jour, et
munis de tout ce qui constitue le confortable de l'existence.
Si le luxe règne en maître dans les installations réservées aux
passagers de première classe à bord des paquebots de la Sud-Atlantique,
on n'y a pas oublié ceux des autres classes. Les aménagements qui leur
sont réservés ont été soigneusement étudiés, et on peut dire que chaque
classe est installée comme l'était la classe supérieure sur les
paquebots d'antan.
Au moment même où le _Lutetia_ quittait Bordeaux pour le voyage
d'inauguration, la Compagnie Sud-Atlantique réunissait à Marseille, à
bord du _Gallia_, un groupe nombreux d'invités auxquels elle offrait, à
travers la Méditerranée apaisée, une délicieuse croisière.
Les côtes des Baléares, celles de la Corse, puis l'admirable littoral du
Var et de la Provence, de Nice à Marseille, défilèrent devant leurs yeux
ravis. On mouilla devant Palma, à l'impressionnante cathédrale, devant
Ajaccio, aux golfes harmonieux, devant Bastia enfin, dont le vieux port
génois fut très admiré; et, après chaque visite à terre, on revenait à
bord avec joie, pour y retrouver le charme de la plus exquise et de la
plus fastueuse hospitalité et y goûter la douceur de vivre loin des
préoccupations des villes, dans la compagnie la plus agréable, entre le
ciel et la mer.
La présence, à bord du _Gallia_, de M. de Monzie, sous-secrétaire d'État
à la Marine marchande, entouré de hautes personnalités diplomatiques,
politiques, maritimes et financières, donnait à cette excursion
méditerranéenne une signification spéciale. M. de Monzie, depuis son
installation à la tête des services de la Marine marchande, a saisi
toutes les occasions de proclamer son intention de faire sortir cet
organe si important de notre outillage national de l'état de marasme
presque humiliant où il se débat. Nous ne doutons pas qu'il n'y arrive
et il aura par là bien mérité du pays. Le jeune ministre voit tout
particulièrement dans une meilleure organisation des lignes de paquebots
un des moyens les plus puissants pour augmenter la richesse, le bon
renom, le crédit de la France, en la faisant mieux connaître et
apprécier. Et il veut, dans ce but, que ce soient des paquebots français
et non des navires allemands, anglais ou italiens, qui amènent jusqu'à
nous les innombrables étrangers, attirés de tous les coins du monde par
le génie de notre race et les agréments si divers et si nombreux de
notre pays. En participant à la croisière du _Gallia_, au premier rang
des hôtes de la Compagnie Sud-Atlantique, M. de Monzie a montré
l'importance qu'il attache au succès d'une entreprise qui va redonner au
pavillon français, sur une des voies maritimes les plus importantes du
monde, la place qu'il doit occuper.
Il est juste, d'ailleurs, de noter que cette sorte de renaissance
maritime si nécessaire se poursuit depuis plusieurs années, et nul
n'ignore les vigoureux efforts tentés et les grands succès obtenus déjà
par la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie des
Messageries Maritimes. Des bâtiments tels que la _France_ et la
_Provence_ pour la première, le _Paul-Lecat_ et l'_André-Lebon_ pour la
seconde, peuvent s'aligner à côté des plus réputés coureurs des mers
naviguant sous n'importe quel pavillon. Si les pouvoirs publics veulent
bien faciliter, comme ils paraissent enfin s'y employer sous l'impulsion
de M. de Monzie, la tâche de nos compagnies de navigation, il n'est pas
douteux que notre Marine marchande, facteur si important de la
prospérité nationale, retrouvera sur toutes les mers son ancien
prestige.
[Illustration: Le salon de musique du _Gallia.--Phot. Leleux._]