_Une dépêche de Sofia, reproduite par les journaux quotidiens, annonçait
récemment qu'un lieutenant bulgare se rendait en France, après avoir
provoqué «au nom de ses camarades» notre illustre collaborateur Pierre
Loti, à la suite de ses articles sur les atrocités commises en
territoire turc. Le grand écrivain n'aurait pas accordé à l'auteur de
cette incartade, désavoué dans son propre pays, l'honneur d'une réponse,
si de fervents amis, Français et Turcs, n'avaient spontanément offert de
se faire ses champions. Mais M. Pierre Loti a voulu, en écrivant la
déclaration qu'on va lire, mettre l'incident au point, et empêcher
qu'une aussi ridicule provocation fût prise plus longtemps au sérieux._
Je voulais garder le silence, qui est ma manière habituelle; mais le
généreux élan de tous ceux qui m'offrent de se battre pour moi m'oblige
à parler. Ce sont des Turcs, ce sont des Français. Et, par la forme de
leurs réponses, quel bel exemple de convenance ils donnent à ce Bulgare
d'occasion!
Puissé-je maintenant les arrêter tous, par ce que je vais dire!
J'ai conscience d'avoir rempli un devoir sacré, en usant de la notoriété
de mon nom pour établir le véritable rôle, pendant la guerre, des Turcs
si calomniés, et des Alliés soi-disant chrétiens. Je me suis borné du
reste à dire sans haine ce que j'avais vu et surtout à reproduire, après
les avoir contrôlés, de plus accablants témoignages, qui depuis ont
acquis la valeur de documents historiques. Je n'ai jamais eu un mot
grossier pour les officiers bulgares et j'ai même rendu justice à leur
incontestable bravoure. Leurs soldats aussi ont été braves, et je l'ai
dit; cependant il faut distinguer: le courage militaire n'est vraiment
sublime que chez des hommes civilisés, dont la pitié, dont les nerfs
même se révoltent devant la nécessité des blessures et du sang; mais
chez des soldats sanguinaires, qui se complaisent ensuite à mutiler
leurs prisonniers, à avoir les mains rouges, le courage perd de sa
valeur et se rapproche trop du taureau furieux dans l'arène.
Dès le début, je soupçonnais que mon attitude, dont je reste fier,
pourrait bien m'attirer des coups de couteau un beau soir ou des balles
de browning. Mais j'ai reçu une chose plus imprévue: une lettre de
provocation d'un petit lieutenant de Sofia, conçue en termes tellement
ignobles que les doigts répugnent à la toucher; certain passage semble
même d'un fou. Je n'aurais pas pris la peine de lire une telle lettre,
_a priori_ jetée au panier où j'ai dû la repêcher, si les journaux
n'avaient annoncé d'abord qu'il était délégué par l'armée bulgare. Je me
refusai cependant à croire qu'un groupe d'officiers, de quelque nation
qu'ils fussent et si aveuglés par la fureur qu'on pût les supposer,
aient choisi pour les représenter un tel personnage,--et j'avais raison,
car le jeune insolent a été désavoué dans la suite.
J'estime que je ne dois aucune réparation à personne pour avoir
hautement proclamé la _vérité, l'indéniable vérité_, que des milliers
d'autres ont consignée dans différents journaux ou rapports officiels,
mais avec moins de retentissement voilà tout. Peut-être les Bulgares
eux-mêmes, plus tard, si, comme je l'espère, ils s'acheminent vers des
moeurs plus humaines, puiseront-ils dans mes écrits, _devenus pages
d'histoire_, d'utiles matières à réflexion, d'utiles enseignements.
La lettre que j'ai reçue--si elle n'était l'oeuvre isolée d'un jeune
énergumène en quête de réclame et qui n'est même pas
Bulgare--constituerait à elle seule une pièce à charge dans le dossier
balkanique, tant elle dénote de grossièreté foncière. Après avoir
constaté mon «ineptie» et mon «ignominie», la plus heureusement trouvée
et la plus amusante des épithètes qu'il me donne est celle de
«crapuleux»; il n'y a pas à dire, pour qui me connaît, je suis tout
entier dans ce mot-là!
Je dédaignerai donc, bien entendu, de recevoir les témoins que l'on
m'annonce. Il restera toujours à ces messieurs la ressource de
m'assassiner; je sors sans armes, comme sans peur, et ce sera chose
facile. Je m'étonne même que ce ne soit pas déjà fait, ainsi que
plusieurs lettres anonymes m'en avaient prévenu, en termes des plus
immondes.
Ce semblant de réponse, que voici, me semble déjà trop; aussi n'est-ce
pas au petit lieutenant un tel que je l'adresse; non, je l'écris pour
ces innombrables amis inconnus, dont la pensée suit fraternellement ma
pensée et auxquels je me dois un peu; mais c'est mon dernier mot, et je
ne répondrai plus, quoi qu'il arrive, aux injures qui me viendraient de
là-bas; certes, je me serais laissé entraîner à le faire, jadis;
aujourd'hui, au crépuscule de ma vie, le peu de rôle qui me reste à
jouer en ce monde m'apparaît beaucoup plus haut que cela.
Je me dois surtout, en cet instant, à ceux qui voudraient se battre à ma
place; après leur avoir adressé ici mon remerciement très ému et leur
avoir serré les mains, je les conjure, au nom de la sympathie qu'ils ont
sans doute pour moi, je les conjure de n'en rien faire; cela me
désolerait et me blesserait presque. Ils l'admettront, j'en ai l'espoir:
cette lettre de l'Arménien-Bulgare, à présent que je l'ai publiquement
dénoncée telle qu'elle est, ne vaut plus qu'un haussement d'épaules.
L'auteur a besoin d'une leçon, je l'accorde; mais ne sera-t-elle pas
beaucoup plus claire et plus décisive, cette leçon-là, si personne ne
ramasse son petit défi?
En terminant, je veux remercier du fond du coeur la presse de mon pays,
qui m'a soutenu, sans distinction de clans, avec une loyauté si unanime
et si belle.