LE PROGRÈS DANS LE DANGER ET DANS LA MORT

Transportons-nous, si vous le voulez bien, au siècle passé.

Que pouvait-il, alors, vous arriver dans _un escalier?..._ n'importe

lequel, petit ou grand, de service ou d'honneur?.... j'entends vous

arriver de fâcheux, car l'escalier, maintes fois, était le théâtre de

légers événements qui n'offraient rien de pénible: causeries sur les

paliers, le dos appuyé à la rampe, aventures gracieuses et inattendues,

intrigues nouées au passage et dénouées... Mais je ne considère ici

l'escalier que comme endroit dangereux. Le pire que l'on y risquait,

c'était de faire une chute, et encore la chose était-elle malaisée et

demandait-elle une certaine recherche, avec cette pente si douce, et ces

marches basses, larges, profondes, ne procédant guère que dix par dix et

entrecoupées de fréquents _repos..._ oui, pour choir dans cet

escalier-là, il fallait vraiment une forte résolution,--ou une extrême

faiblesse! Dans les deux cas il était difficile et prétentieux de se

faire beaucoup de mal. On ne roulait pas bien loin. Tout au plus

allait-on décemment, si on avait l'os tendre, jusqu'à se casser un bras

ou une jambe,... et puis voilà! Par exemple, cet escalier débonnaire

n'avait qu'une exigence, une seule, mais à laquelle tous devaient se

soumettre, _on devait le monter avec ses jambes, avec ses propres

jambes_. Il était traditionnel et logique. Il disait: «Je suis un

escalier, j'ai des marches, montez-moi.»

Voyons l'escalier d'aujourd'hui. Généralement roide, obscur et haut, il

se présente comme l'ennemi déterminé des genoux et des reins. Il abrège

le cardiaque et mûrit l'asthmatique. La plupart du temps il nécessite

une telle dépense d'énergie qu'il semble avoir été fait pour qu'on ne

le monte pas, que l'on en soit rebuté rien qu'à la vue. Pourquoi? C'est

_qu'il sait_ «qu'il y a l'ascenseur». Et même quand il a été construit

bien antérieurement, à, une époque où l'ascenseur n'était pas encore

inventé, l'escalier le prévoyait...! et se donnait dès ce moment les

façons détachées d'un passage qui bientôt ne sera plus bon à rien, qui

ne doit plus servir.

Avec cet escalier-là, plus besoin de jambes, Le podagre et le

paralytique, le cul-de-jatte, l'aveugle, l'amputé, sont en quelques

secondes au septième étage. Ils n'ont plus à compter les marches, ni à

craindre de les manquer. Elles n'existent pas.

Apprenons maintenant ce qu'on risque en échange? La mort. Et une mort

affreuse, ou, tout au moins, des accidents d'une exceptionnelle

gravité... Dans l'escalier d'autrefois, vous pouviez vous laisser aller

à une confiance absolue et ne penser à rien, vous étiez avec un ami.

L'escalier d'aujourd'hui, c'est un ennemi avec lequel vous est interdite

la moindre distraction. Si vous ouvrez par mégarde la porte palière à un

mauvais moment, vous vous précipitez dans le vide de la cage. Si dans

l'ascenseur vous avez le malheur d'allonger la jambe, c'est un pied

coupé, sans arrêt. Vous ne cessez d'être à la merci d'une machine

capable de vous jouer les plus terribles tours. On ne sort jamais d'un

accident d'ascenseur sans être un tantinet broyé. Mais vous êtes chez

vous trois minutes plus tôt! je suis forcé d'en convenir. Vous risquez

chaque jour, et plusieurs fois par jour, votre vie pour trois minutes,

pendant lesquelles vous ne faites rien et qui ne vous profitent pas.

_C'est le progrès._

Descendons dans _la rue d'autrefois_. Quels en étaient les périls

divers? Le cavalier, le carrosse, le porteur de fardeaux, sans parler du

pot de fleurs et de l'enseigne qui se détachaient. Il semble bien que,

même en étant un flâneur inattentif, on devait cependant pouvoir sortir

de chez soi exempt de toute angoisse et y rentrer intact sans s'étonner

d'être encore en vie... Les voitures, lourdes et encombrantes, étaient

empêchées d'aller vite dans les rues étroites et tortueuses et de

surprendre le piéton, et les grandes voies, vastes et faciles à

embrasser d'un coup d'oeil, permettaient au promeneur de voir venir de

loin les attelages solennels. L'accident était donc rare, et presque

toujours rendu impossible par _l'embarras_. On se disputait et on se

chamaillait davantage, on criait... mais on ne se cassait que la voix.

Tandis qu'aujourd'hui la me est le _lasciate ogni speranza_ de chaque

jour, de chaque heure, de chaque minute. Le risque le plus courant que

l'on y brave est celui de la mort... presque certaine... distribuée et

largement répandue par l'_auto_ sous toutes ses formes: la mort en

pétarade par la motocyclette, la mort bourrue par le taxi, foudroyante

et recommandée par l'auto postal, la mort en gâchis par l'autobus qui ne

pardonne pas, par les camions de fer de raffineries ou d'entreprises de

construction... Ah! que les anciennes voitures de laitiers qui

dévalaient avec un gai fracas de casseroles rétamées le long des pentes

de Belleville et de Montmartre nous semblent à présent douces et peu

meurtrières. Qui ne les regrette?

Il est indéniable, par compensation, que nous allons plus vite, et que

nous sommes beaucoup plus tôt _rendus_, même si c'est chez le

pharmacien, à Beaujon, ou à la morgue. _C'est le progrès_.

Prenons sur la route d'_autrefois_ la diligence. Qu'y avait-il à

craindre? Qu'elle versât. Elle ne s'en privait pas, et sans doute une ou

deux côtes enfoncées, quelques bonnes contusions et foulures laissaient

parfois du beau voyage un désagréable souvenir. Mais, malgré tout, ces

misères étaient honnêtes, presque raisonnables; elles se comprenaient,

elles n'avaient rien d'effroyable et de trop inattendu. Le tout était,

dans la montagne, d'éviter le précipice avec lequel on ne discute pas. A

part cela on s'en tirait en se ramassant. On ne dégringolait jamais que

de sa hauteur ou de celle du siège... et la preuve que ce n'était pas si

grave, c'est qu'on en riait après et que les dessinateurs de ce temps

nous ont laissé des centaines d'images pleines de belle humeur et de

gaieté dont les chavirements de diligences ont été le _motif..._

continuel et réjouissant, tandis que vous ne pouvez vous représenter une

seconde un Carie Vernet, un Henri Monnier ou un Lami exerçant

aujourd'hui sa verve à propos d'une collision de trains. Cette idée

odieuse, insoutenable, ne saurait venir à personne.

Pourquoi? Parce qu'ici c'est encore et toujours la mort qui entre en

scène et frappe.

Le décuplement de l'énergie et de la vitesse est une constante menace

pour la vie humaine qu'il atteint et réduit. Afin de gagner quelques

instants l'on se met en situation, mille fois par jour, de perdre des

années. On fait meilleur marché de son existence, on joue avec à

plaisir. Au lieu de laisser la mort à la place considérable, toujours

exorbitante, mais un peu reculée qu'elle occupait, à certains endroits

et carrefours de la destinée où l'on savait qu'il était bien difficile

de ne pas la trouver, comme à un poste fatal, il semble qu'on veuille,

de plus en plus, la faire entrer dans nos habitudes, dans nos moeurs,

dans le programme de nos occupations et de nos travaux; on se montre

soucieux de la mêler à tous nos actes, réputés jusqu'ici les plus

inoffensifs, on l'engage, on l'excite, on l'invite, on la défie, on la

prie à toute minute d'avancer, on lui donne partout ses entrées

permanentes, on en fait son habituelle compagnie. Si encore l'on ne

s'exposait ainsi qu'au risque plus fréquent d'être abattu par elle avec

la prompte et loyale clémence qu'elle témoignait auparavant à ses élus,

il n'y aurait que demi-mal, mais, suivant les progrès de la science,

elle aussi s'est mise au niveau de son temps. Elle se «scientifise»,

elle se sert de la matière même et des éléments du progrès et de la

découverte pour les faire contribuer à la destruction de l'homme; elle

emploie, à le supplicier avant la fin, l'électricité, le feu, toutes les

forces que celui-ci se targue d'avoir domptées. Embusquée dans la

moindre machine imaginée et construite par l'homme, la mort ne pense

plus qu'à la détraquer et la faire éclater pour punir l'homme de son

orgueil, en le mutilant.

Sans vouloir donc rechercher si l'homme a tort ou non d'arracher à la

science et à l'inconnu ses secrets en vue d'une perfection, d'une

maîtrise et d'une domination qu'il prétend nécessaires et illimitées...

sans le blâmer ni l'encourager... on peut cependant lui faire voir et

toucher du doigt que le premier et le plus sur des résultats de son

infernal génie est de faire progresser le danger et la mort dans des

proportions inouïes, démesurées, épidémiques, de les étendre et de les

vulgariser... Qu'il accepte donc avec plus de sérénité cette conséquence

inévitable de sa fureur de progrès, de sa folie de puissance et de

vitesse, de son déchaînement à se «surhumaniser» en tout... et quand, de

plus en plus fréquentes, arrivent les catastrophes, les chutes, les

collisions au-devant desquelles il a volé comme exprès... comme à un

rendez-vous, qu'il cesse ensuite de s'étonner, d'être stupide et même de

gémir, de dire: «Quelle horreur! Comment cela a-t-il pu se produire?» et

de rechercher à côté les petites causes, dans la défectuosité du

matériel... ou l'oubli du chauffeur...

Le seul _chauffeur_ coupable ce n'est pas le pauvre diable au service de

la locomotive, c'est le voyageur de toute classe, c'est vous, c'est moi,

c'est l'homme en général, l'homme du train, de l'express et du _rapide_

qu'est devenue la vie d'aujourd'hui... voilà l'unique et universel

responsable des malheurs et des deuils qu'il organise avec tant de soin!

Dans cette nouvelle et forcenée croisade de l'Orgueil ce n'est plus

«Dieu le veut», c'est «l'Homme le veut». Alors vaille que vaille! Et

tant pis pour les carbonisés et broyés de la route! de la route d'en bas

ou d'en haut! Toujours plus vite! L'Homme le veut.

L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 · 第 4 / 41 题