III.

En opérant son mouvement sur Tuyucué, l'armée brésilienne s'attendait à

être immédiatement soutenue dans sa marche par une diversion de la

flotte. Le soldat le moins expérimenté comprenait sans peine que, si les

navires cuirassés ne forçaient le passage du fleuve pour aller

ravitailler les troupes en amont de la forteresse d'Humayta, toute

campagne sérieuse dans l'intérieur du Paraguay serait absolument

impossible. Cependant plus de trois semaines s'écoulèrent sans que la

flotte quittât son ancrage en face des batteries abandonnées de Curuzu.

L'irritation grandissait peu à peu dans les camps: on accusait les

marins de pusillanimité, on se moquait de cette inutile canonnade qui

tonnait depuis des mois jour et nuit contre les batteries de Curupaity.

Enfin on apprit avec joie que, sur l'ordre exprès venu de

Rio-de-Janeiro, l'amiral faisait ses préparatifs pour la difficile

aventure dont il était chargé. Le 14 août au soir, tous les navires

étaient à leur poste, et les équipages attendaient l'ordre de départ.

Une bizarre proclamation, unique peut-être dans l'histoire des guerres

modernes, venait de mettre la flotte, par un jeu de mots pieux, sous la

protection de la Vierge, et les superstitieux matelots se répétaient ces

paroles d'heureux présage: «Brésiliens! soyez remplis d'espoir! La

sainte église a donné la mère de Dieu pour patronne au 15 août: c'est

demain la fête de la sainte Vierge-de-Gloire, de Notre-Dame-de-Victoire,

c'est le jour de l'Assomption! C'est donc avec la gloire et la victoire

que nous irons à l'Assomption!»

Au matin de ce grand jour qui devait éclairer le triomphe des

Brésiliens, l'amiral Ignazio hissa le pavillon de départ sur le vaisseau

le _Brasil_, et la flotte se mit en marche pour forcer le passage de la

rivière. Un petit vapeur en bois, le _Lindoya_, garanti contre le canon

de la forteresse par la masse épaisse du _Brasil_, accompagnait ce grand

navire; mais tous les autres bâtimens qui se hasardaient l'un après

l'autre dans la passe en suivant le sillage tracé par le vaisseau amiral

étaient des frégates cuirassées: c'étaient le _Mariz-e-Barros_, le

_Tamandaré_, le _Bahia_, le _Herval_, le _Colombo_, le _Cabral_,

remorquant un mortier posé sur un radeau, le _Barroso_, le _Silvado_ et

le _Lima-Barros_, fermant l'arrière-garde. Les navires en bois, restés

prudemment en aval, se contentaient de lancer des boulets et des bombes

sur les ouvrages de Curupaity, tandis que les noirs vaisseaux cuirassés

remontaient en silence le rapide courant du Paraguay. Les drapeaux

flottaient orgueilleusement à l'arrière des frégates, mais artilleurs et

matelots restaient cachés sous les grandes carapaces de fer; les canons

eux-mêmes avaient été mis à l'abri, les sabords étaient fermés, des sacs

de sable protégeaient les bordages contre le choc des boulets ennemis.

Afin de diminuer encore les risques d'avarie, l'amiral avait donné

l'ordre à ses navires de longer au plus près la berge de Curupaity,

haute d'environ 10 mètres; il espérait que, grâce à cette manoeuvre, la

flotte, composée tout entière de bâtimens peu élevés sur l'eau,

passerait au-dessous des projectiles lancés par les Paraguayens.

Toutefois les artilleurs du fort guettaient leur proie, et, dès qu'une

ravine de la berge, une courbe de la rivière, un faux mouvement du

timonier, leur permettaient de diriger la gueule des canons vers les

navires brésiliens, leurs boulets allaient frapper en pleine armure.

L'hélice du _Colombo_ est brisée, sa machine ne fonctionne plus, et la

lourde masse commence à redescendre le courant; il faut que le _Silvado_

aille à son secours et prenne l'immense épave à la remorque; le

_Lima-Barros_ est frappé de 45 coups de canon; le _Brasil_ et le

_Herval_ subissent aussi des avaries graves; les cuirasses de plusieurs

frégates sont ployées et défoncées; un projectile entre dans la tourelle

du _Tamandaré_, emporte le bras du capitaine et blesse les hommes qui

l'entourent. Pendant les quarante minutes que les onze vaisseaux mettent

à franchir le terrible défilé, ils ne reçoivent pas moins de 263 coups

tirés à demi-portée par les 18 canons de Curupaity. Enfin ces batteries,

qui ont arrêté deux années durant toutes les forces du Brésil, sont

dépassées, la flotte arrive en lieu tranquille, loin des boulets qui

plongent en sifflant dans les eaux du fleuve, et les matelots, remontés

sur le pont, se félicitent à grands cris.

Était-ce donc un triomphe que venait de remporter le Brésil? On l'eût

dit au premier abord, et la presse officieuse de Rio-de-Janeiro

s'empressa de célébrer la chute prochaine de la forteresse du Paraguay

et la capture inévitable du maréchal Lopez; on comparait l'amiral

Ignazio forçant le passage de Curupaity au vieux Farragut passant

victorieusement sous le feu des cent pièces de Port-Hudson, et, pour le

récompenser de son haut fait d'armes, dom Pedro II lui donnait le titre

de baron d'Inhauma. Bientôt pourtant il fallut reconnaître que le facile

exploit de la flotte brésilienne était plutôt un désastre qu'une

victoire. Ce n'est point seulement la passe de Curupaity qui aurait dû

être forcée, c'étaient les redoutes d'Humayta qu'il aurait fallu doubler

pour entrer dans les eaux libres et tenter d'établir des communications

avec l'armée de terre. Or les navires cuirassés avaient subi trop

d'avaries dans leur première étape pour oser commencer la seconde, bien

autrement périlleuse. Devant eux, à l'angle de la rivière, les

Brésiliens peuvent voir, soutenue par trois bateaux plats, l'épaisse

chaîne en câbles de fer tordus qui barre le Paraguay de l'une à l'autre

rive; en aval de cet obstacle, que le brusque détour du courant empêche

d'aborder directement et de briser sous l'éperon des navires, se dresse,

au milieu d'autres redoutes moins apparentes, la formidable batterie

casematée de Londres, armée de 16 canons de gros calibre pouvant tous

concentrer leur feu vers un même point; puis au-delà, sur une longueur

de plusieurs kilomètres, se succèdent d'autres batteries commandant de

leurs embrasures tous les passages du tortueux chenal qu'auraient à

suivre les vaisseaux. A ces obstacles visibles se joint le danger des

torpilles cachées çà et là dans le courant. Si la flotte cuirassée du

Brésil a déjà tant souffert en subissant le feu d'un simple ouvrage

avancé comme Curupaity, est-il à croire qu'elle pourra se glisser

impunément sous les canons en nombre inconnu de la grande forteresse

d'Humayta, transformée depuis vingt ans en boulevard imprenable? Dès

l'abord, l'amiral douta de la possibilité du succès, car, en dépit des

ordres formels du ministère, il a dû se borner à de simples

reconnaissances; protégé par une île, il se contenta de jeter de loin

quelques bombes dans la place. Le jour solennellement invoqué de

l'Assomption n'a donc pas été favorable aux Brésiliens.

Dès que l'amiral Ignazio reconnut la folie qu'il y aurait de sa part à

tenter le passage d'Humayta, il songea sans doute à redescendre en aval

de Curupaity pour rejoindre le reste de la flotte et l'embouchure du

Paraguay, bientôt même il reçut de Rio-de-Janeiro l'ordre d'avoir à

réparer à tout prix sa première imprudence en revenant au plus vite à

l'ancrage de Tres-Bocas; mais il était trop tard. Aussitôt après le

passage des navires cuirassés, le maréchal Lopez s'était occupé de leur

barrer la rivière en aval et de les emprisonner ainsi entre ses deux

forteresses: il fit abaisser le niveau des berges afin que les

artilleurs pussent incliner leurs canons et les pointer à bout portant

sur les navires qui tenteraient de longer la rive; sur tous les points

faibles, il fit construire des batteries supplémentaires armées d'une

artillerie puissante; il fit immerger de nouvelles torpilles en diverses

parties du chenal. Jour et nuit, le méandre du fleuve qui se déroule

devant Curupaity est couvert d'embarcations et de radeaux qui se

hasardent sans danger entre les deux flottes brésiliennes; jour et nuit,

les affûts et les chars emplis de munitions encombrent le chemin qui

rejoint la forteresse d'Humayta aux redoutes avancées. D'après les

rapports officiels du mois de septembre, 130 grosses pièces d'artillerie

défendent maintenant ce défilé du fleuve, qu'une vingtaine de canons

avaient déjà rendu si périlleux pendant la journée du 15 août. Pour

garder ses communications avec le reste de la flotte et son

gouvernement, l'amiral bloqué a dû faire ouvrir un sentier à travers les

épais fourrés et les marécages de la rive droite du Paraguay. Une garde

de 2,000 hommes, détachée de l'armée principale, protége le chemin

contre les attaques des maraudeurs; mais ceux-ci sont en si grand

nombre, que les dépêches ont été fréquemment interceptées. D'ailleurs le

sol de cette partie du Gran-Chaco est tellement bas et spongieux qu'on

ne peut guère se servir du sentier que pour le transport d'objets d'un

faible poids: la location d'une charrette pour ce trajet d'une dizaine

de kilomètres ne coûte pas moins de 80 piastres fortes[4], et la tonne

de combustible revient, dit-on, à 1,750 francs. La flotte ne se

ravitaille qu'à grand'peine, elle épuise ses munitions sans pouvoir les

remplacer, et ne peut même réparer ses avaries; les matelots désertent

en foule pour ne pas être mis à la ration de disette ou pour échapper à

l'ennui de leur captivité. Que va devenir cette flotte ainsi enfermée

dans une impasse? Tentera-t-elle de se glisser de nouveau sous la

formidable rangée des canons ennemis, au risque de sombrer tout entière

dans ce dangereux voyage, ou bien sera-t-elle abandonnée comme un poste

intenable par ses propres équipages? Après avoir été longtemps la gloire

et l'espoir du Brésil, est-elle destinée à porter un jour en vue de

Rio-de-Janeiro le pavillon du Paraguay? On dit qu'après le passage des

navires cuirassés devant Curupaity, le maréchal Lopez félicita son armée

par un ordre du jour. «Enfin, s'écriait-il, nos voeux sont accomplis! La

flotte brésilienne est prisonnière. Il y a deux ans, au commencement de

la guerre, nous avions tenté d'enfermer les vaisseaux ennemis entre

Corrientes et les batteries de Cuevas, et maintenant ils viennent se

placer d'eux-mêmes entre les deux forteresses d'Humayta et de

Curupaity!»

[4] Ce chiffre est donné par le _Standard and River Plate News_ du 4

septembre 1867.

La Guerre du Paraguay · 第 5 / 9 题