Herman revient sur le banquet des gardes du corps, les journées
d'octobre, les relations de la Reine au Temple et à la Conciergerie
avec les administrateurs de police et les officiers municipaux, le
complot de l'œillet, etc., épiant les réponses de l'auguste accusée,
cherchant à en faire sortir quelque aveu qui puisse étayer le
monstrueux et fragile échafaudage de Fouquier, la guettant, pour ainsi
dire, dans cette pénombre, comme le tigre guette sa proie..... La Reine
lui répond avec une rare aisance et une dignité simple, sans morgue et
sans faiblesse; dans cet enchevêtrement de questions embrouillées et
confondues à dessein, elle démêle les pièges, elle déjoue les ruses,
et, avec un tact étonnant, elle sait à la fois se défendre et ne
compromettre personne.
Herman, vaincu dans la lutte, lui nomme d'office deux défenseurs,
Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray, et donne l'ordre de la
reconduire à la Conciergerie. La Reine rentre dans son cachot, où, à
partir de ce jour, on la replace sous la surveillance spéciale d'un
officier de gendarmerie, qui ne la quitte plus[1630].
Chauveau-Lagarde était à la campagne, lorsqu'on vint lui annoncer la
grande et douloureuse mission qui lui était confiée[1631]. Il partit
aussitôt pour Paris, et, le 13 au soir, se rendit à la Conciergerie,
avec son collègue Tronçon-Ducoudray. La veille, Fouquier-Tinville
avait déposé au greffe du Tribunal révolutionnaire l'acte d'accusation
qu'il avait réussi à dresser. La Reine en prit connaissance avec
une dédaigneuse fermeté et se contenta de faire froidement diverses
observations, sans s'inquiéter de la présence du gendarme qui pouvait
l'entendre. Plus ému qu'elle et effrayé du volumineux et informe amas
de pièces qui constituait le dossier, l'avocat la pria de réclamer
un délai indispensable pour l'examen de ces pièces. «A qui faut-il
s'adresser?» demanda-t-elle.—«A la Convention nationale,» murmura
à mi-voix le défenseur.—«Non,» reprit-elle vivement, en détournant
la tête; «non jamais!» Sa fierté de reine et sa dignité de veuve se
refusaient à reconnaître l'autorité des assassins de son mari.
Chauveau-Lagarde insista, fit valoir l'intérêt de la mémoire de Louis
XVI, celui de ses enfants, celui de Mme Élisabeth et, dit-il, «à
ces mots de sœur, d'épouse et de mère, la nature l'emporta sur la
souveraine, et la Reine, sans proférer une parole, mais laissant
échapper un soupir, prit la plume, et écrivit à l'Assemblée, en notre
nom, deux mots pleins de noblesse et de dignité, par lesquels en
effet elle se plaignait de ce qu'on ne nous avait pas laissé le temps
d'examiner les pièces du procès et réclamait pour nous les délais
nécessaires[1632].»
La demande, transmise à l'accusateur public, demeura sans réponse.
Le lendemain, lundi 14 octobre, à huit heures du matin, les débats
commençaient.
Les juges et les jurés sont à leur poste. Les juges, ce sont: Herman,
président, Coffinhal, l'âme damnée de Robespierre, son séide le
plus énergique, Deliège, Maire, Donzé-Verteuil. Les jurés, ce sont:
l'ex-marquis Antonelle, Renaudin, l'un des plus atroces parmi cette
bande d'hommes atroces ou lâches[1633], Fiévée, Besnard, Thoumain,
Desboisseaux, Baron, Sambat, Devèze, le chirurgien Souberbielle, qui
veut se récuser et auquel le président impose silence en ces termes:
«Si quelqu'un avait à te récuser, ce serait l'accusation; car tu
as donné des soins à l'accusée, et tu aurais pu être touché de la
grandeur de son infortune[1634];» le limonadier Chrétien, le musicien
Lumière, l'imprimeur Nicolas, le perruquier Ganney, le menuisier
Trinchard, joyeux d'avoir à juger «la bête féroce qui a dévoré une
partie de la République[1635]».
La Reine est introduite; par un reste de coquetterie féminine, suivant
Mercier, ou plutôt par un impérissable sentiment de dignité, elle a
donné plus de soins à sa toilette de veuve; ses cheveux, blanchis par
la douleur, sont arrangés avec plus d'art; elle a ajouté à son bonnet
de linon ordinaire deux barbes volantes, et, sous ces barbes, ajusté un
crêpe noir. Elle se tient là, majestueuse et fière, devant ces hommes
qui se disent ses juges. Interpellée par le président, elle déclare se
nommer _Marie-Antoinette d'Autriche, âgée d'environ trente-huit ans,
veuve du Roi de France, se trouvant, lors de son arrestation, dans le
lieu des séances de l'Assemblée nationale_.
La salle est comble. Plusieurs membres du Comité de Sûreté
générale, Vadier, Amar, Vouland, Moïse Bayle, sont assis à côté
de l'accusateur public, surveillant les jurés et l'auditoire,
encourageant les hésitants, soutenant les faibles, épiant l'agonie de
leur victime[1636]. Les tricoteuses aussi sont à leur poste; depuis
l'institution du Tribunal révolutionnaire, elles n'ont point eu
encore une pareille bonne fortune, et elles viennent se repaître des
souffrances de celle qui fut une reine, et une reine adorée.
Herman recommande aux jurés la fermeté et l'impartialité! Puis,
s'adressant à l'accusée, il l'engage à être attentif (_sic_) à ce
qu'elle va entendre. On fait l'appel des témoins et le greffier
Fabricius donne lecture de l'acte d'accusation.
Antoine Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public près le Tribunal
révolutionnaire,
«Expose...... qu'examen fait de toutes les pièces transmises à
l'accusateur public, il en résulte qu'à l'instar des Messaline,
Brunehaut, Frédégonde et Médicis, que l'on qualifiait autrefois de
reines de France, et dont les noms, à jamais odieux, ne s'effaceront
pas des fastes de l'histoire, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a
été, depuis son séjour en France, le fléau et la sangsue des Français;
qu'avant l'heureuse révolution qui a rendu au peuple français la
souveraineté, elle avait des rapports politiques avec l'homme qualifié
de roi de Bohême et de Hongrie; que ces rapports étaient contraires aux
intérêts de la France; que non contente, de concert avec les frères
de Louis Capet et l'infâme et exécrable Calonne, lors ministre des
finances, d'avoir dilapidé d'une manière effroyable les finances de la
France (fruit des sueurs du peuple), pour satisfaire à des plaisirs
désordonnés et payer les agents de ses intrigues criminelles; il est
notoire qu'elle a fait passer, à différentes époques, à l'Empereur,
des millions qui lui ont servi et servent encore à soutenir la guerre
contre la République, et que c'est par ses dilapidations excessives
qu'elle est parvenue à épuiser le Trésor national.»
Fouquier énumère ensuite tous les griefs accumulés par Herman dans
le premier interrogatoire. Il accuse la Reine d'avoir ménagé, le
1er octobre 1789, entre les officiers des gardes du corps et ceux
du régiment de Flandre «un repas qui avait dégénéré en une véritable
orgie, ainsi qu'elle le désirait», d'avoir amené les convives «à
chanter, dans l'épanchement de l'ivresse, des chansons exprimant le
plus entier dévouement pour le trône et l'aversion la plus caractérisée
pour le peuple, à arborer la cocarde blanche et à fouler aux pieds la
cocarde nationale»;
D'avoir, «par ses agents, occasionné dans Paris et aux environs une
disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection, à la suite de
laquelle une foule innombrable de citoyens et de citoyennes se sont
portés à Versailles, le 5 du même mois»;
D'avoir «tenu, dans son palais, des conciliabules où a été décidée,
avec Lafayette et Bailly, la fuite de Varennes; d'avoir elle-même
tout ménagé et tout préparé pour cette évasion, ainsi qu'elle en est
convenue elle-même dans son interrogatoire[1637]»;
D'avoir «voulu l'horrible massacre, qui a eu lieu le 17 juillet 1791,
des plus zélés patriotes qui se sont trouvés au Champ-de-Mars»; d'avoir
«imaginé de faire discuter, dans ces conciliabules ténébreux, qualifiés
depuis longtemps avec raison de _Cabinet autrichien_, contre (_sic_)
les lois qui étaient portées par l'Assemblée législative».
Il expose encore:
«Que la veuve Capet a médité et combiné avec ses perfides agents
l'horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août,
laquelle n'a échoué que par les efforts courageux et incroyables
des patriotes; qu'à cette fin elle a réuni dans son habitation, aux
Tuileries, jusque dans les souterrains, les Suisses qui, aux termes des
décrets, ne devaient plus composer la garde de Louis Capet; qu'elle les
a entretenus dans un état d'ivresse, depuis le 9 jusqu'au 10 au matin,
jour convenu pour l'exécution de cette horrible conspiration; qu'elle a
réuni également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces
êtres qualifiés de _Chevaliers du poignard_, qui avaient figuré déjà
dans le même lieu, le 28 février 1791, et depuis, à l'époque du 20 juin
1792;
«Que la veuve Capet, craignant sans doute que cette conspiration
n'eût pas tout l'effet qu'elle s'en était promise (_sic_), a été,
dans la soirée du 9 août, vers les neuf heures et demie du soir, dans
la salle où les Suisses ou autres, à elle dévoués, travaillaient à
des cartouches; qu'en même temps qu'elle les encourageait à hâter
la confection de ces cartouches, pour les exciter de plus en plus,
elle a pris des cartouches et a mordu les balles,—les expressions me
manquent pour rendre un trait aussi atroce...;—» qu'on ne peut douter
«qu'il n'ait été convenu, dans le conciliabule qui a eu lieu toute
la nuit, qu'il fallait tirer sur le peuple, et que Louis Capet et
Marie-Antoinette, qui était la grande directrice de cette conspiration,
n'ait elle-même donné l'ordre de tirer.»
Fouquier relevait ensuite, mais à la fin de son réquisitoire, en
quelques phrases rapides, et comme si lui-même en avait eu honte,
l'infâme calomnie qui n'avait pu naître que dans l'imagination
dévergondée du _Père Duchesne_, et il résumait toute son œuvre en trois
chefs principaux. La Reine était accusée:
«1o D'avoir méchamment et à dessein, de concert avec les frères
de Louis Capet et l'ex-ministre Calonne, dilapidé d'une manière
effroyable les finances de la France, et d'avoir fait passer des sommes
incalculables à l'Empereur et d'avoir ainsi épuisé le trésor national;»
«2o D'avoir, tant par elle que par ses agents contre-révolutionnaires,
entretenu des intelligences et des correspondances avec les ennemis de
la République, d'avoir informé et fait informer ces mêmes ennemis des
plans d'attaque et de campagne, convenus et arrêtés dans le Conseil;»
«3o D'avoir, par ses intrigues et ses manœuvres, et celles de ses
agents, tramé des conspirations et des complots contre la sûreté
intérieure et extérieure de la France, et d'avoir, à cet effet, allumé
la guerre civile dans divers points de la République et armé les
citoyens les uns contre les autres, et d'avoir, par ce moyen, fait
couler le sang d'un nombre incalculable de citoyens.»
Voilà l'accusation; mais où sont les preuves? Quelles pièces Fouquier
a-t-il produites à l'appui de son dire?
Les pièces, on n'a même pas laissé aux défenseurs le temps de les
vérifier. Les preuves, il n'y en a pas. Ce sera aux témoins à les
fournir, s'ils le peuvent.
La Reine a écouté en silence la longue lecture du greffier; elle n'a
laissé paraître aucun signe d'émotion. A peine, lorsque Fouquier a
repris la calomnie d'Hébert, un imperceptible mouvement de dédain
a-t-il plissé ses lèvres; mais sa contenance est restée calme
et assurée. Le reste du temps, elle a laissé ses doigts errer
insoucieusement sur la barre du fauteuil où elle est assise, comme sur
un _forté piano_[1638].
L'audition des témoins commence. Le premier introduit, c'est Lecointre,
de Versailles; Lecointre, qui jadis se proclamait «un des sujets les
plus fidèles» du Roi et de la Reine[1639], aujourd'hui et depuis
quatre ans un de leurs ennemis les plus acharnés; Lecointre, un de
ceux sur qui a pesé le plus lourdement la responsabilité des journées
d'octobre 1789. C'est sur ces journées qu'il est appelé à s'expliquer.
Il renouvelle toutes les diatribes qu'il a jadis inspirées au journal
de Gorsas; il s'étudie à charger Marie-Antoinette. Marie-Antoinette ne
répond que par des dénégations nettes et précises aux allégations de
Lecointre et aux questions du président.
L'adjudant général Lapierre et le canonnier Roussillon déposent, le
premier sur la fuite de Varennes, le second sur la journée du 10
août. Roussillon a vu, prétend-il, lors du pillage des Tuileries, des
bouteilles sous le lit de l'accusée, preuve évidente qu'elle avait fait
boire les Suisses pour les enivrer. Ici encore la Reine n'oppose qu'un
fier démenti aux insinuations grotesques de cet aboyeur subalterne. Il
semble d'ailleurs que, dans les récits des témoins, on cherche moins
des preuves contre elle qui est perdue d'avance, que contre certains
personnages qu'on veut perdre, contre Lafayette, Bailly, Pétion, ou
des administrateurs de police, tels que Michonis, Marino, Jobert, etc.
L'accusation n'avance pas, quand on introduit Hébert.
Hébert raconte des choses vagues: il a trouvé dans un livre de
l'accusée des signes contre-révolutionnaires, un cœur percé d'une
flèche; il soupçonne Toulan de s'être découvert devant les membres de
l'ex-famille royale. Puis ce misérable qui a toutes les bassesses, cet
homme qui a vécu comme un infâme et qui mourra comme un lâche, reprend
dans le détail l'immonde calomnie qui a fourni à Fouquier le dernier
paragraphe de son acte d'accusation.
Chose étrange! l'auditoire reste silencieux; les applaudissements sur
lesquels Hébert a compté lui manquent; les tricoteuses ont elles-donc
plus de pudeur que lui? Le président lui-même, dans les questions
qu'il pose à l'accusée, semble oublier la déclaration du substitut du
procureur de la Commune; il l'interroge sur Michonis, sur l'affaire
de l'œillet, et il laisse dans l'ombre, par un reste de vergogne
peut-être, les récits odieux du _Père Duchesne_.
Mais il se rencontre un homme qui n'a pas moins d'impudeur qu'Hébert.
Un juré,—pourquoi n'a-t-on pas imprimé son nom? a-t-il rougi, plus
tard, ou l'éditeur du _Bulletin du Tribunal révolutionnaire_ a-t-il
rougi pour lui?—un juré anonyme interpelle Herman:
«Citoyen président, dit-il, je vous invite à vouloir bien faire
observer à l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé
le citoyen Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son
fils.»
Cet homme doit être content; son infamie est couronnée de succès. La
Reine jusqu'ici n'a opposé qu'un front d'airain et un cœur impassible
aux allégations des témoins comme aux déclamations de l'accusateur
public. A la question du juré, son front rougit et son cœur s'émeut;
elle se soulève à demi sur son fauteuil, et, d'un geste indigné, d'une
voix vibrante:
«Si je n'ai pas répondu, dit-elle, c'est que la nature se refuse à
répondre à une pareille inculpation faite à une mère.»
Et jetant un regard sur l'auditoire:
«_J'en appelle_, continue-t-elle, _à toutes celles qui peuvent se
trouver ici!_»
Devant ce cri sublime du cœur d'une mère, je ne sais quel courant
magnétique passe dans l'assistance; les tricoteuses se sentent remuées
malgré elles; peu s'en faut qu'elles n'applaudissent, comme elles ont
applaudi au 6 octobre. On entend des cris déchirants; des femmes,
dit-on, sont emportées évanouies, et le tribunal est réduit à menacer
les perturbateurs de l'ordre[1640]. Hébert frémit et baisse la tête: le
cri de la Reine l'a frappé à mort[1641].
Pour couper court aux impressions trop favorables à l'accusée, au gré
des juges, on reprend l'audition des témoins. Mais le notaire Silly
essaie en vain de réveiller les haines, en déposant, sur la fuite du 20
juin 1791. L'attention n'est plus là; il faut donner à l'émotion des
assistants le temps de se calmer, et, à trois heures[1642], l'audience
est suspendue.
Tant de secousses n'ont point abattu la Reine; sa conscience la
soutient. «Vois-tu comme elle est fière?» murmure une femme, en la
voyant quitter la salle d'un pas assuré. La Reine entend ce mot;
elle s'en émeut; elle a peur d'avoir mis trop de dignité dans ses
réponses[1643]. Puis se tournant vers ses défenseurs, elle leur demande
ce qu'ils pensent des déclarations des témoins, et sur l'assurance
qu'ils lui donnent qu'il ne résulte encore rien de positif des débats:
«Je ne crains que Manuel,» dit-elle.
A cinq heures, l'audience est reprise. Les dépositions continuent;
mais, comme le matin, pas un fait précis, pas une articulation appuyée
sur des preuves; des récriminations, des insinuations vagues, des
suppositions.
Terrasson a vu l'accusée, au retour de Varennes, jeter sur les
gardes nationaux «le coup d'œil le plus vindicatif». Reine Millot,
«fille domestique,» a entendu dire, en 1788, au duc de Coigny, que
Marie-Antoinette avait fait passer à son frère au moins vingt millions,
comme s'il était vraisemblable que M. de Coigny, dont elle ne sait
même pas le titre, puisqu'elle le qualifie de comte, eût été faire
des confidences de ce genre à une servante de bas étage. Elle sait
encore qu'un jour la Reine avait sur elle deux pistolets pour tuer le
duc d'Orléans et que le Roi a dû la mettre quinze jours aux arrêts
dans sa chambre. Comment le sait-elle? Elle ne le dit pas. Labenette,
le rédacteur du _Journal du diable_, l'émule subalterne de Marat,
déclare que la Reine a envoyé trois hommes pour l'assassiner. Et en
dehors de ces affirmations ridicules ou odieuses, pas une preuve, rien,
absolument rien.
Manuel lui-même, le seul témoin que Marie-Antoinette semble redouter,
Manuel ne l'accuse pas. Il se contente de protester qu'il n'a jamais
eu de relations avec la Cour ni avec la femme du ci-devant Roi. Et, à
vrai dire, dans ce procès, Manuel, comme Bailly qui lui succède, tous
deux exemples mémorables de l'inconstance des enthousiasmes populaires,
Manuel est plutôt accusé que témoin. En vain fait-on comparaître
toute une nouvelle série de témoins; en vain relève-t-on l'affaire de
l'œillet; en vain Dufraisne Gilbert, les Richard, la femme Harel,
sont-ils pressés de questions sur la visite de Rougeville à la
Conciergerie. Rien encore. A onze heures du soir, la séance est levée:
juges, jurés et témoins ont besoin de repos.
La Reine, accablée de fatigue, torturée par ces longs débats de quinze
heures, épuisée de chaleur, d'indignation, de dédain, la Reine a soif;
elle demande à boire. Les huissiers sont absents; dans cette foule où
chacun, dix ans auparavant, eût brigué l'honneur d'aller lui chercher
un verre d'eau et le lui eût présenté à genoux, nul n'a le courage
de lui rendre un service que réclame la plus simple humanité. Seul,
l'officier de gendarmerie qui l'accompagne, de Busne, ose se dévouer:
il lui donne à boire[1644]. La Reine se sent défaillir; sa vue se
trouble; en retournant à son cachot, elle se trouve presque mal:
«Je n'y vois plus, murmure-t-elle; je n'en peux plus; je ne saurais
marcher.» Respectueux, ému de compassion, de Busne lui offre le bras
et l'aide à descendre les trois marches glissantes qui conduisent à sa
chambre. Le lendemain matin, de Busne, suspect d'humanité et convaincu
de pitié contre-révolutionnaire, est jeté en prison à son tour[1645].
Le 15, à neuf heures du matin, l'audience est reprise. C'est le dernier
jour de cette horrible agonie; le lendemain, ce sera le jour de la mort.
Le premier témoin qui paraît, c'est le vainqueur des Antilles,
d'Estaing, «matelot et soldat,» comme il s'intitule; d'Estaing, qui a
l'intelligence et la valeur leur militaires, mais auquel manque un
sens, le sens du respect de soi-même et des autres. D'Estaing commence
par dire qu'il a à se plaindre de l'accusée, qui l'a empêché d'être
maréchal de France: mais il n'apporte aucune charge contre elle, et
sa déposition même est un hommage au grand cœur de la Reine: «Si les
Parisiens viennent ici pour m'assassiner,» lui a-t-il entendu dire le
5 octobre, «c'est aux pieds de mon mari que je le serai; mais je ne
fuirai pas.»
A d'Estaing succèdent les deux la Tour du Pin, ses anciens compagnons
d'armes, bientôt ses compagnons d'échafaud,—tous trois seront
guillotinés le 28 avril 1794,—ses égaux en grade, ses supérieurs en
grandeur morale. Pas plus que celle de d'Estaing, leurs dépositions ne
chargent la Reine. L'ancien ministre de la guerre la salue avec le même
respect que jadis dans les galeries de Versailles. On lui demande s'il
connaît l'accusée. «Ah! oui, répond-il en s'inclinant, j'ai l'honneur
de connaître Madame.» Inculpé comme elle, il se défend et la défend
avec une aisance et un courage qui déconcertent les juges. On cherchait
des accusateurs, on ne trouve que des apologistes.
Et pourtant la passion d'Herman est ingénieuse à harceler
Marie-Antoinette. Il revient sans cesse sur les anciens griefs allégués
contre elle; il met à nu toute sa vie; il ramasse dans les pamphlets
des courtisans et dans ceux des démagogues les vieilles calomnies,
enfantées par les haines d'antichambre et les haines de la rue; les
dépenses de Trianon, le procès du Collier, la nomination de ministres
liberticides, les prétendus millions envoyés à l'Empereur.
D.—«Où avez-vous pris l'argent avec lequel vous avez fait construire
et meubler le Petit Trianon, dans lequel vous donniez des fêtes dont
vous étiez toujours la déesse?»