CHAPITRE V

Délabrement des Tuileries.—Premières entrevues de la Reine avec

la foule; bonne entente réciproque.—Visites officielles des corps

constitués.—Murmures dans le peuple.—Bienfaits de la Reine.—Elle

fait retirer des reconnaissances du Mont-de-Piété.—Elle envoie ses

bijoux chez son joaillier Daguerre.—Licenciement des gardes du

corps.—Pillage de la maison du boulanger François.—Représentation

de _Charles IX_.—Comment la famille royale est installée et vit

aux Tuileries.—Education des enfants.—Lettre de la Reine à Mme

de Tourzel.—Bienfaisance de Marie-Antoinette.—Traits charmants du

Dauphin.—Première communion de Madame Royale.

Le Palais des Tuileries était resté inhabité, presque sans

interruption, depuis 1665; rien n'y était préparé pour recevoir les

hôtes augustes que la volonté du nouveau souverain venait d'y interner.

Des ouvriers, prévenus à la dernière heure, s'efforçaient d'y faire

à la hâte quelques réparations indispensables; des échelles étaient

dressées de tous côtés[257]. Les meubles étaient vieux, les tentures

fanées; les appartements, mal éclairés[258]; les lits manquaient, les

portes ne fermaient pas; le Dauphin dut passer la nuit dans une chambre

ouverte de tous côtés et dans laquelle sa gouvernante se barricada

comme elle put. «Tout est bien laid ici, Maman,» dit l'enfant en y

entrant. «Mon fils,» répondit la Reine, «Louis XIV y logeait et s'y

trouvait bien; nous ne devons pas être plus difficiles que lui[259].»

Et se tournant vers les dames qui l'accompagnaient, comme pour

s'excuser du dénuement du Château: «Vous savez, leur dit-elle avec un

triste sourire, que je ne m'attendais pas à venir ici[260].»

Le lendemain, dès l'aube, une foule immense se pressait dans le jardin;

cédant à l'orgueil du triomphe ou plutôt entraînée par un vieil

instinct royaliste, elle avait soif de voir cette famille royale dont

la présence lui avait si longtemps manqué[261]. La cour, la terrasse,

le parc étaient pleins de monde; on demandait à grands cris le Roi

et la Reine; Mme Elisabeth alla les chercher. «La Reine, dit la

princesse, parla avec toute la grâce que vous lui connaissez. Cette

matinée fut très bien pour elle. Toute la journée, il fallut se montrer

aux fenêtres; la cour et le jardin ne désemplissaient pas[262].» Quand

Marie-Antoinette parut, les bravos furent si vifs et si universels que,

d'après le récit d'un ardent patriote, la souveraine fut quelque temps

sans pouvoir parler[263].

Un certain nombre de femmes, venues avec des préjugés révolutionnaires,

repartaient royalistes. L'une d'elles accusait la Reine d'avoir voulu

faire bombarder Paris au 14 juillet et s'enfuir aux frontières le 6

octobre. La Reine répliqua avec douceur que ses ennemis seuls avaient

fait courir ce bruit et que ces calomnies avaient fait son désespoir et

celui du meilleur des rois. La foule applaudit. Une autre lui adressa

la parole en allemand. Marie-Antoinette répondit qu'elle ne l'entendait

plus, qu'elle était devenue française, qu'elle avait oublié même sa

langue maternelle. Des bravos accueillirent cette déclaration. Quelques

femmes prièrent la Reine de faire un pacte avec elles: «Eh! comment,

reprit-elle, puis-je faire un pacte avec vous, puisque vous ne croyez

pas à celui que mes devoirs me dictent et que je dois respecter pour

mon propre bonheur?» Ces femmes lui demandèrent alors des fleurs de son

chapeau; elle les détacha elle-même et toute la troupe se les partagea

en criant: «_Vive Marie-Antoinette! Vive notre bonne Reine[264]!_»

L'enthousiasme fut général, et, à cette heure, il était sincère.

«La même foule et le même empressement pour voir la famille royale,

raconte Mme de Tourzel, continuèrent plusieurs jours avec la même

indiscrétion et poussée à un tel point que plusieurs poissardes

sautèrent dans l'appartement de Mme Élisabeth, qui supplia le

Roi de la loger ailleurs[265].» Mais la Reine était touchée de ces

empressements, et, dans sa bonté confiante, elle excusait presque les

emportements de ce peuple, qui, vu de près, et laissé à lui-même, lui

apparaissait si bon. Un jour, elle était allée visiter, au faubourg

Saint-Antoine, la manufacture de glaces; elle fut accueillie avec

enthousiasme: «Que le peuple est bon, dit-elle, quand on vient le

chercher!»—«Il n'est pas si bon, riposta un courtisan, quand il va

chercher.»—«Oh! reprit-elle avec vivacité, c'est qu'alors il est mené

par des impulsions étrangères[266].» Au lendemain des jours d'octobre,

elle croyait encore à la bonté des Parisiens! Et cependant, au milieu

de ces angoisses, ses cheveux, d'un blond si beau, étaient subitement

devenus blancs et, au bas de son portrait, peint pour Mme de

Lamballe, elle avait de sa main écrit ces mots: «Ses malheurs l'ont

blanchie[267].»

Aux visites populaires succédèrent les présentations officielles. La

Royauté vaincue conservait encore son prestige et le Roi occupait

toujours son trône. Le Parlement fut reçu le premier, le vendredi 9

octobre; sa députation comptait trente membres, ayant à leur tête le

Premier Président. «Sa Majesté reçut la députation dans son cabinet,

ayant à sa droite le Dauphin debout, un ployant derrière lui, et

Madame, fille du Roi, à sa gauche, également debout, avec un ployant

derrière elle. La Reine après sa réponse voulut bien ajouter que, M. le

Dauphin et Madame ne pouvant recevoir dans leur appartement, elle les

avait fait venir près de sa personne pour que le Parlement ne fût pas

privé du bonheur de les voir[268].»

Le même jour, à midi, ce fut la Commune de Paris, conduite par Bailly

et Lafayette. «Madame,» dit Bailly à la Reine, «je viens apporter à

Votre Majesté les hommages de la ville de Paris, avec les témoignages

de respect et d'amour de ses habitants. La ville s'applaudit de vous

voir dans le palais de nos rois; elle désire que le Roi et Votre

Majesté lui fassent la grâce d'y établir leur résidence habituelle;

et lorsque le Roi accorde cette grâce, lorsqu'il daigne lui en donner

l'assurance, elle est heureuse de penser que Votre Majesté a contribué

à la lui faire obtenir.» La Reine fit à Bailly cette courte réponse:

«Je reçois avec plaisir les hommages de la ville de Paris, je suivrai

le Roi avec satisfaction partout où il ira et surtout ici[269].»

Le mois tout entier fut consacré à des cérémonies de ce genre. La

Cour des aides fut reçue le 11; l'Université, le même jour; le

Grand Conseil, le mercredi 14; la Chambre des comptes, la Cour des

monnaies et le Conseil privé, le lundi 19. Ce jour-là, la Reine était

incommodée et ne put voir personne. Enfin, le 20, à six heures et

demie du soir, l'Assemblée nationale, de retour à Paris, malgré les

sombres pressentiments de ses membres les plus sages, de Malouet en

particulier[270], et qui avait tenu la veille sa première séance à

l'Archevêché, se présenta inopinément au Château[271].

Pour la première fois, les députés n'avaient pas revêtu le costume de

cérémonie; les évêques même et les curés étaient en habit court. Le

Roi les reçut, assis et couvert, ayant seulement ôté son chapeau à

l'entrée et pendant les révérences du Président. De l'appartement du

Roi, l'Assemblée passa dans celui de la Reine, en traversant le cabinet

et la galerie. La Reine, dit le compte rendu officiel, n'étant pas

prévenue de l'hommage que l'Assemblée désirait rendre à Sa Majesté,

était en ce moment à sa toilette et se disposait à jouer en public. Le

désir de ne point faire attendre l'Assemblée engagea la Reine à donner

audience sur-le-champ, sans être en grand habit. Sa Majesté s'étant

donc placée dans son fauteuil dans le grand cabinet, les officiers des

cérémonies introduisirent l'Assemblée, comme ils avaient fait chez

le Roi. L'appartement fut rempli par les députés, dont un assez grand

nombre ne purent entrer. La Reine se leva pour recevoir l'Assemblée,

et M. Fréteau, dans son discours, ayant témoigné le désir qu'avaient

les représentants de la nation de voir M. le Dauphin entre les bras

de Sa Majesté[272], la Reine ordonna au maître des cérémonies de

l'aller chercher, et lorsqu'il fut arrivé, la Reine le prit dans ses

bras et le fit voir à tous les députés qui firent retentir la salle

d'applaudissements et des acclamations réitérées de _Vive le Roi!

Vive la Reine! Vive le Dauphin!_ Sa Majesté voulut bien faire ainsi

le tour du cabinet, pour que tous les députés pussent voir M. le

Dauphin, et dire en même temps des paroles pleines de bonté à ceux

d'entre eux qui se trouvaient près d'elle. La Reine rentra ensuite

dans son appartement, et l'Assemblée se retira, reconduite jusqu'au

bas de l'escalier par les officiers des cérémonies. Le maître des

cérémonies[273] croit devoir faire observer à cette occasion que la

Reine, «recevant toujours les Corps de la même manière que le Roi,

aurait pu ne pas se lever, à l'entrée de l'Assemblée nationale, et

que ce fut une marque particulière d'égards que Sa Majesté voulut lui

donner en se levant et en disant un mot sur ce qu'Elle n'était point en

grand habit[274].»

Le maître des cérémonies a soin d'ajouter un peu plus loin que

toutes ces «irrégularités», comme il les appelle, ne tiennent qu'aux

circonstances et qu'elles ne sauraient tirer à conséquence pour

l'avenir. Etrange préoccupation dans un pareil moment! La monarchie

croulait, et M. de Nantouillet ne songeait qu'au renversement de

l'étiquette!

A l'Assemblée succédèrent la municipalité de Paris, le Châtelet, le

bureau des Trésoriers de France, l'Amirauté et, en dernier lieu, le 16

novembre, l'Académie française, qui harangua la Reine et le Dauphin par

la bouche de son directeur, le chevalier de Boufflers[275].

Dans toutes ces réceptions, officielles ou populaires, Marie-Antoinette

se retrouvait avec sa dignité simple et ce charme séducteur auquel ses

malheurs récents ajoutaient je ne sais quel attrait de plus. «Il est

impossible, écrivait Mme Élisabeth le 13 octobre, de mettre plus de

grâce et de courage que la Reine n'en a mis depuis huit jours[276].»

Mais ce courage était parfois nerveux et cette grâce se voilait de

mélancolie. Tout était tranquille en apparence. Le pain était revenu

en abondance; une certaine détente semblait se produire. Intimidé

par Lafayette, le duc d'Orléans était parti pour l'Angleterre, sous

prétexte d'une mission qui déguisait mal un exil. Mais que de passions

grondaient sous cette surface calme! Le petit Dauphin, avec la naïve

insouciance de son âge, pouvait écrire à Mme de Polignac: «Oh!

Madame, comme vous auriez été malheureuse les 5 et 6 octobre; mais à

présent nous sommes tous heureux[277].» La Reine ne pouvait avoir ni

cette gaîté enfantine, ni cette confiance; ses ennemis n'avaient pas

désarmé.

Le surlendemain même de son retour à Paris, une émeute avait éclaté au

Mont-de-Piété. On avait fait courir le bruit,—dans quelle intention, on

le devine facilement,—on avait même annoncé dans les papiers publics

que la Reine retirerait tous les objets mis en gage, et la foule

s'était pressée, impatiente et houleuse, aux portes des bureaux[278].

Déçue dans son attente, elle s'était portée aux Tuileries, appelant à

grand cris la Reine et réclamant l'exécution de sa prétendue promesse.

Quelques personnes engageaient Marie-Antoinette à céder à ce désir

tumultueux. Mesdames de Tourzel et de Chimay l'en dissuadèrent, et,

haranguant elles-mêmes la foule, l'engageant à s'en reposer sur la

bonté bien connue de la souveraine, finirent par la déterminer à se

retirer tranquillement. Quelques jours après, la Reine, toujours

prête à signaler son passage par des bienfaits, obtenait du Roi

l'autorisation de retirer du Mont-de-Piété tous les objets qui

n'excéderaient pas la valeur d'un louis. Il y en eut pour trois cent

mille livres. Un peu plus tard, elle faisait rendre la liberté à quatre

cents pères de famille, détenus pour dettes de mois de nourrice.

Mais cette bonté même n'arrêtait pas la calomnie. Souvent une populace

soudoyée venait, jusque sous les fenêtres des Tuileries, vomir des

injures contre les malheureux souverains. On allait plus loin; sous le

titre de délégués et sous prétexte de haranguer le Roi, des individus,

sortis de la lie du peuple, pénétraient au Château et, en présence de

la famille royale, répétaient des outrages inspirés et payés. L'abus

était tel que les ministres proposèrent d'interdire à de telles gens

l'entrée du Palais. «Non,» répondirent le Roi et la Reine, «ils peuvent

venir, nous aurons le courage de les entendre.»

Un jour, s'adressant à Louis XVI, un homme de cette trempe osa

inculper, dans les termes les plus offensants, Marie-Antoinette qui

assistait à l'entrevue: «Vous vous trompez,» reprit le Roi avec

douceur, «la Reine et moi n'avons pas les intentions qu'on nous prête;

nous agissons de concert pour votre bien commun.» Lorsque la députation

fut partie, ajoute Hue, à qui nous empruntons ce fait, la Reine fondit

en larmes[279].

Dans de telles conditions, la confiance ne pouvait renaître; et dès

le 10 octobre 1789, la Reine faisait transporter chez son bijoutier

Daguerre[280] la majeure partie de cette précieuse collection d'objets

d'art qu'elle avait réunie: laques du Japon, porcelaines de Chine,

bois pétrifiés, coffrets de jaspe, coupes d'agate orientale, vases

de sardoine brune, boîtes à parfiler, aiguières en cristal de roche:

objets charmants, dont le style exquis séduit aujourd'hui encore les

visiteurs du Musée du Louvre et dont les commissaires de la Convention

eux-mêmes seront forcés de reconnaître le «beau et riche travail».

C'était, disait le procès-verbal d'inventaire, «afin de les faire

monter, d'autres réparer, et y faire des étuis et coffres à l'effet

de pouvoir les transporter avec sûreté.» Ils devaient en effet être

transportés à Saint-Cloud; mais les événements ne le permirent pas et

c'est chez le successeur de Daguerre, Lignereux, que les commissaires

délégués, les citoyens Nitot et Besson, vinrent en faire le

récolement le 30 brumaire an II, et en demander le transfert au Musée

national[281].

A peine arrivée à Paris[282], la famille royale avait dû se résigner à

un douloureux sacrifice. Par mesure de prudence, Louis XVI avait cru

devoir éloigner de lui les gardes du corps. Il avait fallu se séparer

de ces fidèles serviteurs, dont le dévouement avait seul arraché

la Reine au poignard des assassins et qui eussent été une défense

sûre contre des attentats futurs, si leur dévouement même ne les

eût signalés à la fureur populaire: «Cela a été une peine bien vive

pour le Roi et la Reine,» mandait Mme Elisabeth à la duchesse de

Polignac[283].

Vers la même époque, la Reine désolée écrivait à son amie: «J'ai pleuré

d'attendrissement en lisant vos lettres. Vous parlez de mon courage;

il en faut bien moins pour soutenir les moments affreux où je me suis

trouvée que pour supporter notre position, ses peines à soi, celles de

ses amis et celles de tous ceux qui nous entourent. C'est un poids trop

fort à supporter, et si mon cœur ne tenait par des liens aussi forts à

mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerais de succomber; mais vous

autres me soutenez; je dois encore ce sentiment à votre amitié. Mais,

ajoutait-elle tristement, je vous porte à tous malheur et vos peines

sont pour moi et par moi[284].»

La garde nationale occupa les postes des Tuileries, comme, le 6

octobre, elle avait occupé ceux de Versailles. Issue d'une émeute,

née d'une pensée de défiance contre la monarchie, formée de soldats

révoltés et de bourgeois naïfs et frondeurs, tiraillée entre les

différents partis, condamnée par son origine même à partager les

préjugés de la foule et les illusions de ses chefs, elle ne pouvait,

quoiqu'elle eût été très attentive au début[285], apporter à la

défense de la royauté ni le dévouement de serviteurs séculaires, ni la

solidité d'une troupe disciplinée[286]. L'agitation, un moment apaisée,

avait vite recommencé. «Nous vivons au milieu des alertes, écrivait

un attaché de la légation de Saxe; le peuple ne paraît pas encore

satisfait, malgré tout ce qu'il a obtenu[287].» Les portes cochères

des maisons un peu marquantes avaient été crayonnées de noir ou de

rouge; on redoutait une émeute[288]. Le 21 octobre, en effet[289], le

surlendemain du jour où l'Assemblée tenait à Paris sa première séance,

la populace assaillait la boutique d'un boulanger nommé François[290],

la pillait, pendait le boulanger en place de Grève, lui coupait la

tête et la promenait dans les rues au bout d'une pique[291]. La Reine

ne put que donner sur sa cassette une petite pension à la veuve de cet

infortuné; elle lui envoya six mille francs[292].

Le 4 novembre, le _Charles IX_, de Chénier, d'abord interdit, puis

autorisé par la faiblesse de Bailly, mettait en feu les spectateurs du

Théâtre-Français. Malgré les protestations de l'auteur et sa dédicace

enthousiaste au «prince magnanime» que trois ans plus tard il devait

condamner à mort, l'attaque contre le trône était transparente, et le

moment singulièrement choisi, comme le faisait justement remarquer

Beaumarchais[293], lorsque le Roi et sa famille venaient résider à

Paris. Chaque soir, les allusions étaient avidement saisies par un

public ardent, qui sortait de là, dit Ferrières, «ivre de vengeance

et tourmenté d'une soif de sang[294].» Les chefs de la révolution ne

s'y trompaient pas. «Cette pièce, écrivait Camille Desmoulins, avance

plus nos affaires que les journées d'octobre.» Et, le jour même de la

première représentation, Danton disait au parterre: «Si _Figaro_ a tué

la noblesse, _Charles IX_ tuera la royauté[295].»

On conçoit que la Reine mît peu d'empressement à se montrer dans les

théâtres où se jouaient de telles pièces, et que, sollicitée par une

députation de la municipalité et de la garde nationale de paraître aux

spectacles, elle ait répondu «qu'elle aurait infiniment de plaisir à

se rendre à l'invitation de la ville de Paris, mais qu'il fallait du

temps pour perdre le souvenir des affligeantes journées qu'elle venait

de passer et dont son cœur avait trop souffert[296]». Tout émue des

épreuves qui l'avaient assaillie, des dangers qu'elle avait courus,

et qui l'attendaient encore, quoiqu'elle affectât de n'avoir point

d'inquiétude[297], alarmée des symptômes qu'elle découvrait chaque

jour, et mal rassurée contre les menaces de la rue par la protection de

Lafayette, et de sa milice parisienne, elle se renfermait au Château et

s'absorbait dans la vie de famille.

Après quelques tâtonnements, inévitables dans le désarroi du premier

moment, on avait fini par s'organiser aux Tuileries. Les meubles

avaient été apportés de Versailles, et le Roi et la Reine avaient

marqué eux-mêmes leurs logements et ceux de leur suite. Le Roi, pour

avoir son fils près de lui, avait partagé ses appartements avec le

Dauphin; il occupait au rez-de-chaussée, sur le jardin, trois pièces

auxquelles on arrivait par la galerie de gauche. A l'entresol était son

cabinet de géographie; au premier, sa chambre à coucher; près de cette

pièce, la chambre du Conseil.

Les appartements de la Reine étaient près de ceux du Roi. En bas,

son cabinet de toilette, sa chambre à coucher et le salon de

compagnie. A l'entresol, la bibliothèque, qu'elle avait fait venir de

Versailles[298]: bibliothèque grave et pieuse, «qui, dit un auteur,

annonce un esprit sérieux et cultivé[299]»; et où, parmi des ouvrages

d'apologétique chrétienne, de philosophie et d'histoire, on ne trouve

que de rares romans, les poètes classiques et quelques pièces de

théâtre[300]. Au-dessus de cette bibliothèque, l'appartement de Madame,

séparé de la chambre du Roi par celle du Dauphin. Mme de Tourzel

habitait le rez-de-chaussée[301]. Un petit escalier noir reliait

l'appartement du jeune prince à celui de sa gouvernante. Seules, la

Reine et Mme de Tourzel en avaient la clef[302]. D'autres escaliers

permettaient au Roi et à la Reine de communiquer librement entre eux

et avec leurs enfants. Mme de Lamballe occupait le rez-de-chaussée

du pavillon de Flore; Mme Elisabeth, le premier étage; Mesdames de

Mackau, de Grammont, d'Ossun, l'étage supérieur; Mesdames, le pavillon

de Marsan. Monsieur et Madame habitaient le Luxembourg[303].

Au bout de quelques jours, la Cour avait repris ses habitudes. Les

principales charges, les premiers gentilshommes de la chambre, les

ducs de Villequier et de Duras, le grand prévôt, marquis de Tourzel,

le grand maréchal-des-logis, marquis de Brézé, étaient revenus à

leur poste[304]. Il y avait jeu les dimanche et jeudi, et parfois

grand couvert le dimanche[305]. La princesse de Lamballe essaya, pour

distraire sa royale amie, d'organiser chez elle quelques soirées. Mais

Marie-Antoinette n'avait plus le cœur à la joie. Il y avait, par un

reste d'étiquette, quelques actes de représentation; mais, la plupart

du temps, la Reine restait chez elle avec son mari et ses enfants.

Elle déjeunait seule tous les jours, voyait ensuite son fils et sa

fille; pendant ce temps, le Roi venait lui rendre visite. Puis elle

allait à la messe; durant quelque temps, et jusqu'à ce qu'on ait eu

le temps d'élever une sorte de galerie en planches, elle traversait,

pour se rendre à la chapelle, la grande terrasse du Château en plein

air, au milieu des regards curieux ou hostiles[306]; après la messe,

elle revenait s'enfermer dans ses cabinets. Elle dînait à une heure,

avec le Roi, Madame Royale et Mme Elisabeth. Après le dîner, elle

faisait, dans la galerie de Diane[307], une partie de billard avec

Louis XVI, qui, ayant renoncé à sortir depuis le départ des gardes du

corps[308], avait besoin d'un peu d'exercice; elle travaillait à la

tapisserie et rentrait de nouveau chez elle jusqu'à huit heures, heure

à laquelle Monsieur et Madame arrivaient pour souper. A onze heures, on

se séparait[309].

Dans ses appartements, la vie de Marie-Antoinette se partageait entre

le travail manuel et l'éducation de ses enfants. Son esprit, soucieux

des affaires publiques, avait besoin d'une distraction qui occupât les

doigts sans absorber l'attention. Le travail manuel lui rendait ce

service; elle l'avait toujours aimé; elle s'y attacha plus encore. On

la vit entreprendre de grands ouvrages de tapisserie, besogne facile,

qui laissait à la pensée sa liberté, et Mme Campan assure qu'une

marchande de Paris, Mme Dubuquois, conserva longtemps dans son

magasin un tapis fait par la Reine et Mme Elisabeth pour le grand

appartement du rez-de-chaussée des Tuileries[310].

Mais le meilleur et le plus cher de son temps était réservé à ses

enfants. Dès le 12 août, elle avait écrit à la duchesse de Polignac:

«Mes enfants font mon unique ressource; je les ai le plus possible

avec moi[311].» Aux Tuileries, c'était plus encore. La matinée était

consacrée à l'éducation de Madame Royale, qui prenait toutes ses leçons

sous les yeux de sa mère. Quand le temps était beau, la Reine faisait

avec ses enfants une promenade dans le jardin des Tuileries[312], qui

n'était ouvert au public qu'à midi[313]. C'était une consolation pour

elle et une vraie joie pour le Dauphin, qui aimait passionnément le

grand air et l'exercice. Il eût bien voulu circuler dans Paris; mais,

au début, on ne l'osait pas, et à la fin de novembre ou au commencement

de décembre, le jeune prince écrivait à son ancienne gouvernante:

«Nous ne sommes pas encore sortis des Tuileries; nous allons souvent

nous promener avec maman dans le jardin[314].» Le dimanche, le curé

de Saint-Eustache venait faire le catéchisme à Madame Royale, qui

se préparait à sa première communion; le Dauphin assistait à ces

instructions[315].

C'était un charmant enfant que ce Dauphin, avec ses grands yeux bleus,

ses longs cheveux bouclés, ses joues fraîches et roses, sa franche et

communicative gaîté et cet entrain un peu étourdi que le malheur allait

si tôt changer en une gravité précoce. Nul ne le connaissait mieux

que sa mère; nul n'avait étudié avec une attention plus minutieuse et

une plus sévère clairvoyance les défauts comme les qualités de son

caractère. Quelques jours après le 14 juillet, appelant la marquise de

Tourzel à la place de gouvernante des Enfants de France, que laissait

vacante l'émigration de la duchesse de Polignac, et, comme elle le

disait elle-même, remettant à la vertu ce qu'elle avait confié à

l'amitié[316], Marie-Antoinette écrivait la lettre suivante:

«24 juillet 1789.

«Mon fils a quatre ans, quatre mois moins deux jours. Je ne parle ni

de sa taille, ni de son extérieur; il n'y a qu'à le voir. Sa santé a

toujours été bonne; mais, même au berceau, on s'est aperçu que ses

nerfs étaient très délicats et que le moindre bruit extraordinaire

faisait effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents;

mais elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n'est qu'aux

dernières, et je crois que c'était à la sixième, qu'à Fontainebleau

il a eu une convulsion. Depuis, il en a eu deux, une dans l'hiver de

1787-1788, et l'autre à son inoculation; mais cette dernière a été

très petite. La délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il

n'est pas accoutumé lui fait toujours peur; il a peur, par exemple,

des chiens, parce qu'il en a entendu aboyer près de lui. Je ne l'ai

jamais forcé à en voir, parce que je crois qu'à mesure que sa raison

viendra, ses craintes passeront. Il est, comme tous les enfants forts

et bien portants, très léger et violent dans ses colères; mais il est

bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte

pas. Il a un amour-propre démesuré, qui, en le conduisant bien, peut

tourner un jour à son avantage. Jusqu'à ce qu'il soit bien à son aise

avec quelqu'un, il sait prendre sur lui et même dévorer ses impatiences

et colères pour paraître doux et aimable. Il est d'une grande fidélité

quand il a promis une chose; mais il est très indiscret; il répète

aisément ce qu'il a entendu dire et souvent, sans vouloir mentir, il

ajoute ce que son imagination lui a fait voir. C'est son plus grand

défaut et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète,

il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la

fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu'on

voudra. Mais la sévérité le révolterait, parce qu'il a beaucoup de

caractère pour son âge, et, pour en donner un exemple, dès sa plus

petite enfance, le mot pardon l'a toujours choqué. Il fera et dira

tout ce qu'on voudra, quand il a tort; mais le mot pardon, il ne le

prononcera qu'avec des larmes et des peines infinies.

«On a toujours accoutumé mes enfants à avoir grande confiance en moi,

et, quand ils ont eu des torts, à me les dire eux-mêmes. Cela fait

qu'en les grondant j'ai l'air plus peinée et affligée de ce qu'ils

ont fait que fâchée. Je les ai accoutumés tous à ce que oui ou non,

prononcé par moi, est irrévocable; mais je leur donne toujours une

raison à la portée de leur âge, pour qu'ils ne puissent pas croire que

c'est humeur de ma part.

«Mon fils ne sait pas lire et apprend fort mal, mais il est trop

étourdi pour s'appliquer. Il n'a aucune idée de hauteur dans la tête,

et je désire fort que cela continue. Nos enfants apprennent toujours

assez tôt ce qu'ils sont. Il aime sa sœur beaucoup et a bon cœur.

Toutes les fois qu'une chose lui fait plaisir, soit d'aller quelque

part ou qu'on lui donne quelque chose, son premier mouvement est

toujours de demander pour sa sœur de même. Il est né gai. Il a besoin,

pour sa santé, d'être beaucoup à l'air, et je crois qu'il vaut mieux,

pour sa santé, le laisser jouer et travailler à la terre sur les

terrasses que de le mener plus loin. L'exercice que les petits enfants

prennent en courant, en jouant à l'air, est plus sain que d'être forcés

de marcher, ce qui souvent leur fatigue les reins.

«Je vais maintenant parler de ce qui l'entoure. Trois

sous-gouvernantes: Mmes de Soucy, belle-mère et belle-fille, et

Mme de Villefort.

«Mme de Soucy la mère, fort bonne femme, très instruite, exacte,

mais mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d'espoir. Il y a déjà

quelques années qu'elle n'est plus avec ma fille; mais avec le petit

garçon, il n'y a pas d'inconvénient. Du reste, elle est très fidèle et

même un peu sévère avec l'enfant.

«Mme de Villefort est tout le contraire, car elle le gâte; elle a au

moins aussi mauvais ton, et plus même, mais à l'extérieur. Toutes sont

bien ensemble.

«Les deux premières femmes, toutes deux fort attachées à l'enfant. Mais

Mme Lemoine, une caillette et bavarde, insoutenable, contant tout ce

qu'elle sait dans la chambre, devant l'enfant ou non, cela est égal.

Mme Neuville a un extérieur agréable, de l'esprit, de l'honnêteté;

mais on la dit dominée par sa mère, qui est très intrigante.

«Brunier, le médecin, a ma grande confiance, toutes les fois que les

enfants sont malades; mais hors de là, il faut le tenir à sa place; il

est familier, humoriste et clabaudeur.

«L'abbé d'Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon

fils; mais du reste il n'a ni le ton, ni même ce qu'il faudrait pour

être auprès de mes enfants, c'est ce qui m'a décidée dans ce moment à

lui retirer ma fille; il faut bien prendre garde qu'il ne s'établisse

hors les heures de leçons chez mon fils. C'est une des choses qui a

donné le plus de peine à Mme de Polignac et encore n'en venait-elle

toujours à bout; c'était la société des sous-gouvernantes. Depuis dix

jours, j'ai appris des propos d'ingratitude de cet abbé, qui m'ont fort

déplu.

«Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle; mais

je ne puis pas compter beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps,

il s'est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre; mais je ne

saurais dire exactement par qui; il y a cependant une Mme Belliard

qui ne se cache pas sur ses sentiments; sans soupçonner personne, on

peut s'en méfier. Tout son service en hommes est fidèle, attaché et

tranquille.

«Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre.

Mme Brunier, femme du médecin, est à elle depuis sa naissance, et la

sert avec zèle; mais, sans avoir rien de personnel à lui reprocher, je

ne la chargerais jamais que de son service. Elle tient du caractère de

son mari. De plus, elle est avare et avide des petits gains qu'il y a à

faire dans la chambre.

«Sa fille, Mme Fréminville, est une personne d'un vrai mérite.

Quoique âgée seulement de vingt-sept ans, elle a toutes les qualités

d'un âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance et ne l'a jamais

perdue de vue. Je l'ai mariée, et le temps qu'elle ne passe pas avec

ma fille, elle l'occupe en entier à l'éducation de ses trois petites

filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c'est

elle que je désire charger de continuer les leçons à la place de

l'abbé d'Avaux. Elle en est fort en état, et puisque j'ai le bonheur

d'en être sûre, je trouve que c'est préférable à tout. Au reste, ma

fille l'aime beaucoup et y a confiance.

«Les sept autres femmes sont de bons sujets et cette chambre est bien

plus tranquille que l'autre. Il y a deux très jeunes personnes, mais

elles sont surveillées par leurs mères, l'une à ma fille, l'autre par

Mme Lemoine.

«Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres

absolument insignifiants; mais comme ils n'ont rien à faire que le

service, et qu'ils ne restent point dans sa chambre par delà, cela

m'est insignifiant[317].»

Laissons de côté les appréciations sur les personnes, que les

événements ont pu et dû modifier par la suite[318]. Qui n'admirerait,

au milieu de tant de préoccupations de toute sorte, la surveillance de

cette mère, sa perspicacité et cet incessant souci de la santé et de

l'éducation morale de ses enfants?

Un mois après, elle écrivait encore à Mme de Tourzel, à propos d'un

petit accès de colère du Dauphin:

«Mon cher cœur, notre tendresse doit être sévère pour cet enfant;

il ne faut pas oublier que ce n'est pas pour nous que nous devons

l'élever, mais pour le pays. Les premières impressions sont si fortes

dans l'enfance qu'en vérité je suis effrayée, quand je pense que nous

élevons un Roi[319].»

Le Dauphin s'élevait ainsi, s'instruisant aux leçons de l'abbé

d'Avaux, et plus encore à celles de sa mère; il développait, sous

cette chère influence, son esprit et son cœur. Sa mère, il l'adorait,

heureux de son sourire, souffrant de ses peines, s'ingéniant sans cesse

à lui faire plaisir. Il avait,—la lettre que nous venons de citer le

constate,—une assez vive répugnance pour l'étude; il en triompha par

amour filial. Un jour, Marie-Antoinette lui reprochait de ne pas savoir

lire à quatre ans et demi.—«Eh bien! répondit-il, je le saurai pour vos

étrennes.» «A la fin de novembre,» raconte Mme de Tourzel, il dit à

son précepteur: «Il faut pourtant que je sache combien j'ai de temps

jusqu'au jour de l'an, puisque j'ai promis à maman de savoir lire pour

ce jour-là.» En apprenant qu'il n'y avait plus qu'un mois, il regarda

l'abbé d'Avaux et lui dit avec un sang-froid inconcevable: «Donnez-moi,

je vous prie, mon bon abbé, deux leçons par jour, et je m'appliquerai

tout de bon.» Il tint parole, et, au jour fixé, entra triomphant chez

la Reine, tenant un livre à la main; il se jeta à son cou: «Voilà vos

étrennes,» lui dit cet aimable enfant; «j'ai tenu ma promesse; je sais

lire à présent[320].»

Une autre fois, entendant une femme dire d'une de ses amies: «Elle est

heureuse comme une reine.»—«Heureuse comme une Reine! s'écria-t-il;

ce n'est pas de maman que vous voulez parler, alors; car elle pleure

toujours[321].»

Les promenades officielles dans le jardin des Tuileries, sous l'escorte

dès gardes nationaux, étaient une contrainte. Mme de Tourzel

obtint qu'on arrangeât pour le Dauphin un petit jardin particulier,

à l'extrémité de la terrasse du bord de l'eau[322]. Le jeune prince

s'y ébattait en toute liberté; il y élevait des lapins; il y soignait

des oiseaux dans une volière, des canards sur un bassin[323]. Il y

cultivait des fleurs, et les plus belles toujours étaient réservées à

sa mère. D'autres fois, on le conduisait chez une parente de Mme de

Tourzel, la marquise de Lède, qui possédait au faubourg Saint-Germain

un bel hôtel et un vaste parc. Plus souvent, il accompagnait sa mère

dans ses excursions charitables. Quand la Reine allait visiter les

hôpitaux ou les pauvres, elle emmenait son fils avec elle et elle

avait soin qu'il distribuât lui-même les aumônes qu'elle laissait

dans les mansardes. Tantôt c'était aux Gobelins, et le président du

district étant venu la complimenter, elle lui disait: «Monsieur, vous

avez bien des malheureux; mais les moments où nous les soulageons nous

sont bien précieux[324].» Tantôt à la Société de charité maternelle,

qu'elle avait fondée et dont elle autorisait les dames à distribuer

par mois seize cents livres pour la nourriture et le chauffage, douze

cents pour des couvertures et des vêtements, sans compter les layettes

qu'on donnait à trois cents mères[325]. Tantôt à l'école de dessin,

aussi fondée par elle et à laquelle elle envoyait un jour douze cents

livres, économisées à grand'peine, pour qu'on ne diminuât pas les

récompenses et que ses chers élèves n'eussent pas à souffrir de sa

propre détresse[326]. D'autres fois encore elle plaçait chez Mlle O.

Kennedy quatre filles d'invalides, orphelines, qui sont, disait-elle,

«l'objet de ma fondation[327].»

Mais ce qui semblait attirer plus particulièrement le Dauphin, comme

par un mystérieux pressentiment, c'était l'hospice des Enfants-trouvés.

Marie-Antoinette l'y conduisait souvent, et la reconnaissance de ces

pauvres enfants se traduisait encore par des acclamations, qui lui

étaient bien douces; on y criait «beaucoup _Vive le Roi!_ et pas mal

_Vive la Reine[328]!_» Le jeune prince ne s'éloignait de là qu'à regret

et toutes ses petites économies étaient consacrées au soulagement de

ces infortunés. Un jour, son père le surprit au moment où il rangeait

des écus dans un joli coffret que lui avait donné sa tante, Mme

Élisabeth: «Comment! Charles, lui dit-il d'un air mécontent, vous

thésaurisez comme les avares?» L'enfant rougit, mais se remettant

bientôt: «Oui, mon père, répondit-il; je suis avare, mais c'est

pour les enfants trouvés. Ah! si vous les voyiez! Ils font vraiment

pitié!» Le Roi se pencha vers son fils et, l'embrassant avec une de

ces effusions de joie qu'il ne connaissait plus guère: «En ce cas, mon

enfant, dit-il, je t'aiderai à remplir ton coffret.»

Plus âgée et plus grave que son frère, Madame Royale sentait plus

profondément les angoisses de la situation. Pour mettre un peu de gaîté

dans sa vie, la Reine avait organisé chez Mme de Tourzel de petites

réunions intimes, où elle allait de temps à autre prendre le thé et

où sa fille rencontrait des jeunes amies de son âge. On jouait à de

petits jeux; on courait à travers les appartements grands ouverts;

on faisait même des parties de cache-cache, que plus tard le Dauphin

se rappelait avec plaisir. Mais des soins plus sérieux occupaient

le temps et s'imposaient au cœur de la jeune princesse. Depuis son

arrivée à Paris, le curé de Saint-Eustache venait chaque dimanche lui

faire le catéchisme et la préparer à sa première communion. Ce fut

le mercredi saint 31 mars[329] qu'elle accomplit ce grand acte, à

Saint-Germain-l'Auxerrois. Dès le matin, la Reine conduisit sa fille

dans la chambre du Roi: «Ma fille, lui dit-elle, jetez-vous aux pieds

de votre père et demandez-lui sa bénédiction.» Madame se prosterna;

le Roi la bénit, la releva et lui adressa ces graves et religieuses

paroles:

«C'est du fond de mon cœur, ma fille, que je vous bénis, en demandant

au Ciel qu'il vous fasse la grâce de bien apprécier la grande action

que vous allez faire. Votre cœur est innocent aux yeux de Dieu; vos

vœux doivent lui être agréables; offrez-les-lui pour votre mère et

pour moi. Demandez-lui qu'il m'accorde la grâce nécessaire pour faire

le bonheur de ceux sur lesquels il m'a donné l'empire et que je dois

considérer comme mes enfants. Demandez-lui qu'il daigne conserver dans

le royaume la pureté de la religion et souvenez-vous bien, ma fille,

que cette sainte religion est la source du bonheur et notre soutien

dans les adversités de la vie. Ne vous en croyez pas à l'abri. Vous

êtes bien jeune; mais vous avez déjà vu votre père affligé plus d'une

fois.

«Vous ne savez pas, ma fille, à quoi la Providence vous destine; si

vous resterez dans ce royaume ou si vous irez en habiter un autre.

Dans quelque lieu où la main de Dieu vous pose, souvenez-vous que vous

devez édifier par vos exemples, faire le bien toutes les fois que

vous en trouverez l'occasion; mais surtout, mon enfant, soulagez les

malheureux de tout votre pouvoir. Dieu ne nous a fait naître dans le

rang où nous sommes que pour travailler à leur bonheur et les consoler

dans leurs peines[330].»

Tels étaient les enseignements que ce «tyran» donnait à ses enfants,

et les actes suivaient de près les paroles. Il était d'usage que les

filles de France reçussent une parure en diamants le jour de leur

première communion. Madame Royale n'eut pas ce brillant cadeau[331].

La cérémonie s'accomplit avec la plus grande simplicité. La jeune

princesse arriva à l'église, conduite par sa gouvernante et sa

sous-gouvernante, Mme de Mackau; elle avait le maintien le plus

recueilli et s'approcha de la Sainte Table avec les marques de la

dévotion la plus sincère[332]. La Reine, qui avait fait ses Pâques la

surveille[333], n'assista à la cérémonie qu'incognito et sans suite,

«aussi simplement habillée qu'une bourgeoise,» raconte un témoin

oculaire, mais avec une piété extrême et les yeux toujours fixés sur

la jeune communiante[334]. Le jour même, d'abondantes aumônes furent

distribuées aux pauvres des diverses paroisses de Paris; c'était le

prix du collier de diamants que n'avait point reçu Madame Royale.

Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2) · 第 20 / 61 题