M. Balbreck, l'opticien bien connu, vient de lancer dans le commerce la
jumelle «Tom Pouce», dont le dernier modèle est muni de tous les
perfectionnements que la science moderne lui a permis d'y apporter. Nous
n'avons pas à rappeler ici les remarquables qualités de cet ingénieur,
dont les appareils de précision sont particulièrement appréciés dans le
monde scientifique. Il nous suffira de rappeler que nous devons à cet
habile et savant constructeur le télémètre, la boussole directrice de
reconnaissance militaire, la boussole nivelante, le méridien portatif,
l'orographe Schrader et tant d'autres instruments qui rendent à l'armée
et à la marine d'inestimables services.
Cette précision mathématique qui lui est familière, M. Balbreck a pu
l'appliquer, et cela sans augmentation de prix, aux jumelles de théâtre
ou de campagne fabriquées habituellement avec des tubes étirés ou du
laiton repoussé.
Une visite tout particulièrement instructive et intéressante aux
ateliers de ce constructeur, rue de Vaugirard, nous a permis de suivre
de très près le nouveau procédé de fabrication et de nous convaincre de
sa grande supériorité. Comme nous le savons tous, une lorgnette se
compose de deux verres, l'oculaire par lequel on regarde et l'objectif
tourné vers l'objet regardé. Pour que l'image soit nette, il faut que le
centre des deux lentilles concorde mathématiquement, sinon le rayon
visuel dévie et l'image est brouillée.
Cette exactitude mathématique existe toujours dans les lorgnettes et
jumelles neuves, mais elle se perd rapidement à l'usage.
Cet inconvénient est dû au mode de construction. La partie extérieure,
en effet, l'enveloppe, se fait en cuivre ou en fer-blanc repoussé. C'est
ainsi qu'on lui donne sa forme bombée. Quant aux pièces droites, elles
sont en métal étiré et, si adroit que puisse être l'ouvrier qui les
confectionne, la coulisse qui sert à éloigner ou à rapprocher l'oculaire
de l'objectif n'est pas toujours d'une forme cylindrique parfaite. On
remédie à cet inconvénient en feutrant cette coulisse. Cela va bien dans
les premiers temps, mais peu à peu le feutrage s'use et la concordance
des centres n'existe plus.
[Illustration: La jumelle «Tom Pouce» ouverte. (Grandeur nature.) AA,
oculaires; BB. objectifs; C, traits numérotés indiquant l'écartement des
oculaires; D, bielle et mécanisme de mise au point.]
De là le brouillard et le halo multicolore que l'on constate souvent
dans les jumelles de théâtre.
L'unique instrument de travail employé dans les ateliers de M. Balbreck
est le tour: il permet, seul, d'obtenir des tubes absolument ronds et
droits, susceptibles de coulisser l'un dans l'autre sans jeu
appréciable, et cela pendant une durée de service indéfinie. Il est
d'ailleurs extrêmement curieux de voir des barres de laiton, après
perforage et filetage à l'aide de tours-revolvers perfectionnés, se
transformer en un rien de temps en élégantes montures de lorgnette qu'il
suffit de voir pour les désirer.
Puisque nous en sommes à la partie mécanique, donnons une mention toute
spéciale au mécanisme qui commande la mise au point: nous n'avons plus
affaire cette fois au système ordinaire à vis, mais bien à un système de
bielle double des plus originaux. Cette bielle, que l'on peut très bien
voir sur notre gravure, commande les tubes porte-objectifs toutcomme une
bielle ordinaire commande un piston de moteur; il suffit de tourner un
bouton dont la manoeuvre est plus commode et plus rapide que celle des
vis ordinaires.
La jumelle est munie d'un dispositif d'écartement variable pour
oculaires. L'écartement des yeux varie, en effet, suivant les personnes,
entre 60 et 70 millimètres et il en résulte une gêne très sensible
lorsqu'on regarde dans une lorgnette ordinaire ne concordant pas avec
les yeux du spectateur. On voit très souvent deux images séparées que
l'on fusionne avec peine; cet inconvénient est évité dans la jumelle
«Tom Pouce», il suffit de retenir une fois pour toutes l'écartement qui
convient et qui se trouve indiqué par des traits numérotés visibles sur
notre gravure.
La partie optique a été l'objet de soins spéciaux: il s'agissait
d'obtenir un grossissement considérable sous une longueur et un volume
minuscules. Seul l'emploi de douze verres, trois par oculaire et trois
par objectif, permettait d'obtenir ces résultats; tout système optique
achromatique, c'est-à-dire ne donnant pas d'images colorées, et
anastigmate, c'est-à-dire donnant des images nettes, réclame, en effet,
l'association de trois verres parfaitement taillés et centrés.
Cet ensemble de perfectionnements fait de la jumelle «Tom Pouce», un
instrument puissant et commode sous un volume très faible. L'élégance en
est d'ailleurs remarquable.
La jumelle «Tom Pouce» se trouve aux prix de 30 et 45 francs, suivant
qualités, chez _M. Dwelleroy_, l'éventailliste bien connu, _35,
boulevard des Capucines, et 17, passage des Panoramas, à Paris_. Joindre
0 fr. 75 pour le port.