La mode actuelle est incontestablement aux Japonais et, depuis les
succès inattendus que ce petit peuple a remportés en Extrême-Orient,
tout ce qui le concerne a le don d'exciter notre intérêt. C'est ainsi
que, dans les milieux sportifs, on discutait tout récemment, non sans
quelque vivacité, la question brûlante du jiu-jitsu. Le jiu-jitsu
(prononcez djioudjitss) est-il un simple bluff, comme le prétendaient
jadis la plupart des gens compétents? Est-ce, au contraire, le système
idéal de défense individuelle, ainsi que le proclament les rares initiés
de cet art nouveau? Le débat, qui était jusqu'à ce jour resté indécis,
vient enfin d'être tranché. C'est du moins ce qui semble résulter du
match disputé à Courbevoie, le jeudi 23 octobre, par le professeur
Re-Nié, instructeur de jiu-jitsu à l'école de la rue de Ponthieu, et le
maître Dubois, représentant des sports de défense français, qui avait
lancé un défi à Re-Nié.
Le maître Dubois, qui fut jadis un sculpteur non sans talent, est à la
fois un escrimeur dangereux, un boxeur redoutable, un faiseur de poids
et d'haltères de premier ordre: c'est, en un mot, le véritable type de
l'athlète. Sa taille est de lm,68; son poids de 75 kilos. Il est né en
1865.
Re-Nié, qui a juste trente-six ans, mesure lm,65 et pèse 63 kilos. Il a
appris le jiu-jitsu à Londres sous les maîtres japonais Miyaké et
Kanaya. Bien que robuste, il est notablement moins vigoureux que son
adversaire.
Le combat, où tous les coups étaient permis, ne devait cesser que quand
l'un des antagonistes se reconnaîtrait vaincu. Il a été très rapidement
terminé par la victoire du jiu-jitsuan. En voici du reste le compte
rendu sommaire:
Au commandement: Allez, les deux adversaires se portent rapidement l'un
vers l'autre, s'arrêtent à environ 2 mètres et s'observent trois ou
quatre secondes. Sur une feinte de Re-Nié, Dubois esquisse du droit un
coup de pied bas que Re-Nié esquive. Dubois porte alors, du même côté,
un coup de pied de flanc; mais au même instant, avec un à-propos
extraordinaire, Re-Nié rentre d'un véritable bond de chat et saisit
Dubois à bras-le-corps. Dubois essaye un tour de hanche: Re-Nié, que ce
mouvement a placé à droite de son adversaire, appuie la main droite sur
l'abdomen de ce dernier, en même temps qu'il lui comprime les muscles
lombaires avec la main gauche et lui envoie un coup de genou sous la
cuisse droite. Dubois bascule et tombe sur les omoplates comme une
masse; il porte néanmoins à Re-Nié, resté dessus, une prise de gorge qui
permet à ce dernier de lui cueillir le poignet droit. Re-Nié se renverse
immédiatement sur le dos, à la gauche de Dubois, lui passe la jambe
gauche en travers de la gorge, en lui maintenant avec ses deux mains le
bras sur son abdomen, le coude en dessous, le bras passant entre ses
deux jambes (1). Une vigoureuse pression, exercée sur le poignet de
Dubois, menace de lui désarticuler au coude le bras qui se trouve en
porte-à-faux. Dubois résiste pendant une seconde, puis demande grâce.
(1) C'est la position des combattants à cet instant précis que
représente la photographie ci-dessous.
Le combat avait juste duré 26 secondes, dont 6 secondes seulement pour
l'engagement proprement dit.
Les choses se sont passées exactement comme elles se seraient passées
dans une rencontre non préméditée. Les deux adversaires étaient en tenue
de ville, avec chaussures ordinaires; Georges Dubois avait même conservé
son chapeau et ses gants. Le sol, recouvert de gravier, était seulement
un peu moins dur que ne l'aurait été le macadam ou l'asphalte. Enfin le
match a été disputé en plein air, sur la terrasse du nouveau bâtiment
des établissements de carrosserie Védrine.
Le résultat a été d'une netteté parfaite. Le représentant de la méthode
française n'a pas existé devant le représentant du jiu-jitsu.
*
* *
On pense bien qu'un événement de ce genre n'a pas été accueilli sans
protestation de la part des adeptes de la boxe française ou anglaise. A
les entendre, après coup, le maître Dubois n'était pas qualifié pour
représenter les sports de défense, qu'il a précisément pour métier
d'enseigner. Nous ne chercherons pas à discuter cette manière de voir;
nous nous contenterons de dire que le jiu-jitsu, déjà officiellement
pratiqué par les élèves de West-Point (le Saint-Cyr américain), les
policemen de New-York et de Londres, etc., va, sur l'initiative de M.
Lépine, être enseigné à partir de la semaine prochaine aux inspecteurs
de la Sûreté et aux agents de la brigade des recherches. La défaite
ultra-rapide d'un athlète très vigoureux et très exercé par un homme
dont les moyens physiques étaient visiblement très inférieurs aux siens,
et qui est en outre bien plus un instructeur qu'un combattant, a montré
au préfet de police tout l'intérêt que présente le jiu-jitsu comme moyen
de défense.
On a prononcé, à propos de la rencontre de Courbevoie et du jiu-jitsu en
général, le mot de sport de voyou. Ce terme, déjà excessif dans la
bouche de ceux qui condamnent la boxe anglaise comme trop brutale, prête
quelque peu à rire quand il est prononcé par les adeptes convaincus de
la boxe anglaise ou française. Croit-on qu'il soit beaucoup plus élégant
d'écraser d'un coup de poing le nez de son adversaire que de le forcer
par une adroite torsion de bras à demander merci? Rien n'est moins
certain. Nous partagerions même volontiers l'opinion des deux officiers
supérieurs d'artillerie qui viennent de publier chez Berger-Levrault une
traduction du livre de M. Irving Hancock sur le jiu-jitsu et qui
considèrent ce sport comme un art extrêmement intéressant, une
«véritable escrime aussi captivante que celle de l'épée».
Est-ce à dire qu'il faille faire fi de notre vieille boxe française ou
même de la lutte classique si chère à nos populations du Midi? En aucune
façon. Si le jiu-jitsu paraît décidément supérieur au point de vue de la
défense personnelle, la boxe et la lutte n'en restent pas moins des
sports excellents pour le développement de l'adresse, de la force et du
courage. Le jiu-jitsuan lui-même ne peut négliger complètement la boxe;
il doit, en effet, connaître les moyens d'action du boxeur pour pouvoir,
suivant l'expression consacrée, rentrer dans ce dernier dont la tactique
est de le tenir à distance.
Ajoutons enfin que le jiu-jitsu n'est point, comme on le croit
généralement sur la foi de renseignements aussi erronés qu'incomplets,
une simple collection de trucs de combat: c'est en réalité une méthode
très originale et très complète de culture physique et d'entraînement
qui commence par l'éducation de l'enfant, pour continuer par celle de
l'adolescent et de l'homme fait, sans perdre de vue l'éducation physique
de la femme. Ce sont en grande partie les enseignements du jiu-jitsu qui
ont donné aux troupes japonaises leur merveilleuse endurance et leur
admirable sobriété, et l'on peut, sans être taxé d'exagération, dire que
la jiu-jitsu a eu sa part dans le triomphe, si inquiétant pour les
Européens, de la race jaune en Extrême-Orient.