LE SALON D'AUTOMNE

_On nous a dit: «Pourquoi_ L'Illustration, _qui consacre chaque année

aux traditionnels Salons du printemps tout un numéro, affecte-t-elle

d'ignorer le jeune Salon d'automne? Vos lecteurs de province et de

l'étranger, exilés loin du Grand Palais, seraient heureux d'avoir au

moins une idée de ces oeuvres de maîtres peu connus, que les journaux les

plus sérieux (le Temps lui-même) leur ont si chaleureusement vantées._»

_Nous rendant à ces raisons, nous consacrons ici deux pages à reproduire

de notre mieux une douzaine de toiles marquantes du Salon d'automne. Il

y manque malheureusement la couleur; mais on pourra du moins juger le

dessin et la composition. Si quelques lecteurs s'étonnent de certains de

nos choix, qu'ils veuillent bien lire les lignes imprimées sous chaque

tableau: ce sont les appréciations des écrivains d'art les plus

notables, et nous nous retranchons derrière leur autorité. Nous

remarquerons seulement que, si la critique, autrefois, réservait tout

son encens aux gloires consacrées et tous ses sarcasmes aux débutants et

aux chercheurs, les choses ont vraiment bien changé aujourd'hui._

[Illustration: CHARLES GUERIN.--Baigneuses.]

Dans le clan des jeunes, Guérin est un des premiers qui se soient frayé

une oie neuve... Les transcriptions de la forme féminine qui constituent

son envoi principal ont ceci de très particulier qu'elles sont à la fois

familières, extrêmement réalistes, et pourtant sans vulgarité. Elles se

relèvent d'une ingénuité de sentiment qui, dans une très forte mesure,

les stylise... THIÉBAULT-SISSON, _le Temps_.

[Illustration: J.-E. VUILLARD.--Panneau décoratif.]

... Un des plus beaux peintres que ces dernières années nous aient

révélés; ses harmonies sont une perpétuelle fête pour le regard. ARSENE

ALEXANDRE, _le Figaro._

Ces paysages sont reposants, ces intérieurs silencieux et quiets,

propices infiniment à l'étude, aux douces rêveries... J'envie l'homme

opulent et raffiné qui pourra les contempler à loisir, de son fauteuil,

en tournant les pages de quelque, livre très attachant. GUSTAVE BABIN,

_l'Écho de Paris._

[Illustration: PAUL CÉZANNE.--Les Baigneurs.]

Paul Cézanne donne une sensation d'harmonie, de gravité. La nature est

chez Cézanne, solennelle et éternelle... Je ne puis m'empêcher de voir

en ce singulier et si simple artiste, une des plus belles incarnations

de l'art de peindre... J'ai, devant ces oeuvres si pures, la sensation

de me trouver devant des aspects à jamais fixés... Je crois que cette

peinture traversera les temps. Sa beauté est profonde et sereine...

GUSTAVE GEFFROY, _le Journal_.

Cézanne: le public va-t-il comprendre enfin ce langage rude et haut

qu'on ne parle guère à ses oreilles?... Il est temps que s'impose l'âpre

grandeur de cette oeuvre inégale, mais toujours émouvante... _Les

Baigneurs_ michelangesques sous un ciel obscur d'été orageux... LOUIS

VAUXCELLES, _Gil Blas_.

[Illustration: HENRI ROUSSEAU.--Le lion, ayant faim, se jette sur

l'antilope.]

_Ancien douanier en retraite, M. Henri Rousseau, auquel les Salons des

Indépendants firent fête autrefois pour sa naïveté miraculeuse et sa

gaucherie non apprise, a été accueilli avec un pieux respect au Salon

d'automne, où la toile reproduite ici occupe une place d'honneur._

C'est une miniature persane agrandie, transformée en un énorme décor,

non dépourvu d'ailleurs de mérite... THIÉBAULT-SISSON, _le Temps_.

M. Rousseau a la mentalité rigide des mosaistes byzantins, des

tapissiers de Bayeux: il est dommage que sa technique ne soit pas égale

à sa candeur. Sa fresque n'est pas du tout indifférente: je concède que

l'antilope du premier plan s'adorne à tort d'un museau de brochet; mais

le soleil rouge et l'oiseau apparu parmi les feuillages témoignent d'une

rare ingéniosité décorative. LOUIS VAUXCELLES, _Gil Blas_.

[Illustration: ALCIDE LE BEAU.--Le long du lac (Bois de Boulogne).]

Il est tout un groupe qui continue le mouvement impressionniste avec

talent, mais sans assez changer la forme générale et l'aspect particulier

des choses déjà vus par des peintres tels que Monet et Sisley. Ainsi MM.

Maufra,... Alcide Le Beau (qui, lui, voisine, cette fois, avec Van

Gogh). Ils savent peindre et ils exposent de belles toiles: on ne peut

que leur demander de découvrir la nature pour leur compte. GUSTAVE

GEFFROY, _le Journal_.

Il a élargi puissamment sa manière, rejette les détails superflus; sa

vision du _Bois de Boulogne_, les lacs où voguent les cygnes noirs sont

d'une couleur qui séduit infiniment. L'envol de M, Le Beau est un des

plus marquants du Salon. LOUIS VAUXCELLES, _Gil Blas_.

[Illustration: HENRI MANGUIN.--La Sieste.]

M. Manguin: progrès énorme; indépendant sorti des pochades et qui marche

résolument vers le grand tableau. Trop de relents de Cézanne encore,

mais la griffe d'une puissante personnalité toutefois. De quelle lumière

est baignée cette femme à demi nue qui sommeille sur un canapé

d'osier! _Gil Blas_. LOUIS VAUXCELLES, _Gil Blas_.

[Illustration: HENRI MATISSE.--Femme au chapeau.]

[Illustration: HENRI MATISSE.--Fenêtre ouverte.]

M. Matisse est l'un des plus robustement doués des peintres

d'aujourd'hui. Il aurait pu obtenu de faciles bravos, il préfère

s'enfoncer, errer en des recherches passionnées, demander au

pointillisme plus de vibrations de luminosité, Mais le souci de la forme

souffre. LOUIS VAUXCELLES, _Gil Blas_.

M. Henri Matisse, si bien doué, s'est égaré comme d'autres en

excentricités coloriées, dont il reviendra de lui-même, sans aucun

doute. GUSTAVE GEFFROY, _le Journal_.

[Illustration: GEORGES ROUAULT.--Forains, Cabotins, Pitres.]

Il est représenté ici par une série d'études de forains dont l'énergie

d'accent et la robustesse de dessin sont extrêmes. Rouault a l'étoffe

d'un maître et je serais tenté de voir là le prélude d'une période

d'affranchissement que des créations originales et des travaux

définitifs marqueront. THIÉBAULT-SISSON, _le Temps_.

M. Rouault éclaire, mieux que l'an passé, sa lanterne de caricaturiste à

la recherche des filles, forains, cabotins, pitres, etc. GUSTAVE

GEFFROY, _le Journal_.

M. Rouault... âme de rêveur catholique et misogyne. LOUIS VAUXCELLES,

Gil Blas.

[Illustration: ANDRÉ DERAIN.--Le séchage des voiles.]

M. Derain effarouchera... Je le crois plus affichiste que peintre. Le

parti pris de son imagerie virulente, la juxtaposition facile des

complémentaires sembleront à certains d'un art volontiers puéril.

Reconnaissons cependant que ses bateaux décoreraient heureusement le mur

d'une chambre d'enfant. LOUIS VAUXCELLES, _Gil Blas_.

[Illustration: LOUIS VALTAT.--Marine.]

A noter encore:... Valtat et ses puissants bords de mer aux abruptes

falaises. THIÉBAULT-SISSON, _le Temps._

M. Louis Valtat montre une vraie puissance pour évoquer les rochers

rouges ou violacés, selon les heures, et la mer bleue, claire ou

assombrie. GUSTAVE GEFFROY, _le Journal_.

[Illustration: JEAN PUY.--Flânerie sous les pins.]

... M Puy, de qui un nu au bord de la mer évoque le large schématisme de

Cézanne, est représenté par des scènes de plein air où les volumes des

choses et les êtres sont robustement établis. LOUIS VAUXCELLES, _Gil

Blas_.

COMMENT ON PRÉPARE UNE RÉVOLUTION: L'ÉDUCATION DU PEUPLE RUSSE PAR LES

ÉTUDIANTS

D'après un tableau de Bogdanof-Bielski.

Le manifeste signé, le 17/30 octobre, à Pêterhof, par le tsar, octroie à

la Russie les libertés essentielles auxquelles elle aspirait depuis si

longtemps. C'est dans l'histoire du peuple russe une date autrement

décisive que celle du 19 août, où lui avait été donné l'oukase

instituant la douma d'empire. L'acte libéral de l'empereur Nicolas II ne

peut manquer d'ailleurs d'être revendiqué comme une victoire par cette

partie de l'élite cultivée de la nation qui, après des années de patient

travail, a réussi à provoquer, dans l'immense empire, l'agitation

profonde qui a pris, en ces derniers jours, un caractère singulièrement

inquiétant. C'est, en effet, la jeunesse studieuse de la Russie, ce sont

ses maîtres et, avec eux, auprès d'eux, les écrivains, les artistes,

tous les «intelligents», comme on dit là-bas, qui, lentement, ont

préparé les événements auxquels nous assistons. Cette scène qu'a

retracée, d'un pinceau ému, un artiste évidemment en sympathie avec les

agitateurs, était de tous les jours. Dans la salle de quelque humble

école villageoise, pas plus luxueuse que la chambre unique des isbas de

sapin des paysans, autour d'un étudiant, prenant sur les heures de son

travail personnel le temps d'accomplir ce ministère de catéchiste,

venaient se grouper, pour une lecture à leur portée, sorte de prêche

laïque, tous les humbles qui le voulaient, auxquels se mêlaient

volontiers pour l'exemple deux ou trois amis politiques du conférencier,

étudiants eux-mêmes, ou professeurs. Des enfants aux yeux ardents et

naïfs coudoyaient là des femmes, recueillies comme au temple, et des

vieillards au regard désabusé et las, désespérant de voir les temps

qu'on leur promettait: auditoire ignorant et croyant, tout imprégné de

mysticisme et prêt à accueillir avec enthousiasme les idées séduisantes

qu'on lui jetait en pâture.

[Illustration: Les Karpathes (2.500 m.) vus d'une altitude de 4.900

mètres. Villages et champs hongrois photographiés à 4.500 mètres de

hauteur.

PHOTOGRAPHIES PRISES EN HONGRIE, PAR LE COMTE ROZAN, LE 16 OCTOBRE

1905.]

L'Illustration, No. 3271, 4 Novembre 1905 · 第 9 / 39 题