JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Nous sommes des ingrats. J'ai feuilleté, cette semaine, un grand nombre

de journaux; je n'ai pas vu qu'on s'y apitoyât beaucoup sur le sort de

ce pauvre Foottit, dont une dépêche anglaise nous contait--en deux

lignes, d'ailleurs--l'aventure tragique: le plus joyeux des clowns

était, paraît-il, devenu subitement fou. Le petit homme dont la

silhouette bouffonne et les cabrioles éperdues égayèrent si longtemps

nos cirques parisiens, et à qui tant d'enfants durent de si précieuses

minutes de joie, enfermé dans un cabanon d'aliénés! Triste fin. Parmi

ces milliers de gamins que Foottit amusa, et qui sont devenus des

hommes, il y en a bien, je suppose, quelques-uns que le hasard a faits

journalistes. J'aurais souhaité qu'ils parlassent de Foottit avec plus

de gratitude. Car elle doit être lamentable, cette profession d'amuseur

_quand même_ et j'imagine ce qu'il peut y avoir de mélancolie atroce,

par moments, au fond d'une âme de pitre. Faire rire! Accomplir le devoir

quotidien d'être comique, et ne pouvoir subsister qu'à la condition

d'offrir à la vue de la foule le spectacle ininterrompu des pirouettes

et des grimaces qu'elle aime; être un homme comme tous les autres--que

menacent les pires tristesses humaines--et, quoi qu'il arrive, demeurer

uniquement, éternellement, en face de cette foule, «l'homme qui rit»...

C'est, en effet, de quoi devenir fou. Mais le bon clown nous télégraphie

à l'instant que la nouvelle est fausse. Tant mieux! Foottit n'était que

très malade et se contentera de rester l'un des hommes les plus moroses

de son temps...

Car si tous, heureusement, ne perdent point la tête à ce dur métier-là,

presque tous y laissent leur gaieté. J'ai souvent remarqué l'air

mélancolique des comédiens que leur «emploi» confine dans les rôles de

bouffonnerie pure; et aussi de la plupart des humoristes dont le rôle,

en littérature, est de nous faire rire. Le bon Alphonse Allais, qui

vient de mourir, fut un de ces humoristes-là; et je ne me souviens pas

d'avoir rencontré sur le boulevard de figure plus étrangement attristée

que la sienne. On me dit qu'il était fort instruit. Qui sait si la vague

ambition de conquérir la gloire par des moyens «graves» ne hanta point

cet amuseur? Mais ce rêve-là lui était interdit. Nous sommions Allais

d'être drôle quotidiennement: c'était sa fonction, et sa raison d'être;

pendant vingt ans, nous avons condamné cet homme paisible à trouver tous

les soirs l'idée «drôle» sur quoi Paris devait s'esclaffer le lendemain,

et pendant vingt ans il est demeuré fidèle à cette consigne. On a

raconté que, la veille de sa mort, agité d'un pressentiment sinistre, il

dit à un ami qui lui demandait des nouvelles de sa santé: «Je mourrai

demain.» Le mot fit rire. On trouva plaisant ce propos d'Allais. Tous

les propos d'Allais n'étaient-ils point nécessairement plaisants? Et le

lendemain il était mort, comme il l'avait dit. L'étonnement fut immense;

on ne comprenait pas qu'Allais se fût pris lui-même à ce point au

sérieux.

Pauvres auteurs gais, comme je comprends qu'ils aient l'air triste!

*

* *

... Rentrée des Chambres. En revenant du Salon d'automne, je me suis

arrêtée un instant au milieu des groupes de badauds qui couvraient le

trottoir, aux abords du Palais-Bourbon. C'est un des amusements favoris

du Parisien que de reconnaître au passage les grands hommes dont il

trouve tous les matins les noms dans son journal et les têtes aux

vitrines des marchands de photographies. Autour des mieux

renseignés--visiblement fiers de leur savoir--les plus ignorants

s'empressent, écoutent, suivent de l'oeil avidement les figures qu'on

leur désigne: «Tenez, ce grand-là, c'est Ribot... Voici Deschanel...

Voulez-vous voir Jaurès? Attendez... il se retourne; il dit bonjour à

Pelletan... Je crois bien que c'est Clémentel qui vient de passer, mais

je n'en suis pas sûr... Vous ne connaissez pas Berteaux? Regardez là-bas

le gros qui rit et qui donne des poignées de main à tout le monde...»

Les agents nous repoussent un peu, car nous devenons encombrants. Et la

foule des parlementaires continue d'arriver. Des fiacres, des locatis,

beaucoup d'automobiles, quelques coupés joliment attelés défilent au

fond de la petite cour d'entrée, le long du perron où s'empressent les

ouvreurs de portières et les huissiers. Des rires, des appels, des

poignées de main, un brouhaha de fête. Au milieu de cette cohue, un bras

levé s'agite vers moi: «Bonjour, madame!--Bonjour, cher ami.» C'est

B..., ancien professeur de l'Université, doyen du corps des informateurs

parlementaires: un vieux camarade qui a la bonté de m'introduire au

Palais-Bourbon, les jours de «grande séance». Il m'entraîne sur le quai

et nous bavardons.

--D'où venez-vous? Du Salon d'automne? C'est bien, ça. Mais moins

amusant que ce salon-ci, dit-il en montrant du doigt la façade du

palais.

--Vous aimez, dis-je à B..., le tapage qu'on fait là-dedans?

--J'aime tout ce qui se fait là-dedans: le bruit qu'on y mène, et les

bêtises qu'on y dit.

--Vous appelez bêtises, je suppose, les opinions de vos adversaires?

--Je n'ai pas d'adversaires, madame; et cela tient à ce que je n'ai pas

non plus d'opinions. Je suis un philosophe qui s'amuse au spectacle des

passions des autres et qui regarde avec une émotion reconnaissante

s'entre-dévorer les partis.

--Je ne comprends pas...

--Voici: nous constatons qu'il n'existe aucun parti politique assez

vertueux pour n'être pas tenté, dès qu'il est le plus fort, d'abuser de

sa force. En conséquence, il est excellent qu'en face de ce péril-là des

résistances s'organisent; et c'est donc un peu l'intérêt de tout le

monde qu'il y ait des politiciens qui se détestent et des gazettes qui

s'injurient... C'est l'intérêt du vainqueur lui-même: on n'est jamais

mieux averti que par les gens qui ne vous aiment pas des bêtises qu'on

va faire, ou qu'on a faites. En sorte que de tous ces hommes-ci, madame,

il n'y en a pas un qui ne serve à quelque chose. Il y a parmi eux des

esprits admirables; il y en a de médiocres aussi. Il y a des niais; il y

a des fous. Tout cela s'agite, hurle, bataille, et de tous ces chocs--de

ce pêle-mêle de raison et de folie, d'ambitions pures et de vilains

appétits--naît une espèce d'équilibre... On ne vit pas très

glorieusement, mais on vit. Dans ma jeunesse, j'avais un vieux maître

qui me faisait lire Bernardin de Saint-Pierre et m'enseignait qu'il n'y

a point d'insecte minuscule ou d'animal, si vilain qu'il soit, à qui la

Providence n'ait assigné son utilité particulière et sa fin dans l'ordre

général des choses. La même confiance m'anime dès que j'entre dans cette

maison-ci. Et je pense aux dangers qui nous menaceraient, le jour où l'on

ne s'y disputerait plus...»

*

* *

C'est vrai. Il ne faut pas craindre de voir les hommes se disputer. Au

Salon d'automne (j'y repense!) un étrange spectacle s'offre aux

visiteurs: on y regarde voisiner cette année, le plus simplement du

monde, l'impressionnisme le plus éperdu et «monsieur Ingres». Si M.

Ingres revenait au monde, il pourrait dire comme certain doge de Venise

à la cour de Louis XIV: «Ce qui m'étonne le plus ici, c'est de m'y

voir.» Cependant il constaterait, que même en si singulière compagnie,

ses dessins font très bonne figure et qu'on est ravi de les y

rencontrer. D'Ingres à Cézanne, que de chemin parcouru! On a marché («et

dans quoi, mon Dieu!» comme disait Musset); on s'est injurié, on s'est

battu. Aujourd'hui, on consent à causer; et, pour mieux causer, on se

rapproche. Les amis de M. Ingres concèdent qu'on fit bien, il y a

soixante ans, de les rudoyer un peu; les admirateurs de M. Cézanne

avouent que M. Ingres avait du bon...

Tous ont raison. La concurrence n'est pas que l'âme du commerce et de la

politique; elle est l'âme des arts aussi. Une mode chasse l'autre, et

cela est excellent. Ce serait affreux, des modes éternelles.

Au théâtre, cet hiver, la mode est au suicide. M. Gandillot débattait le

mois dernier par une noyade, au théâtre Antoine; au Gymnase, M.

Bernstein a préféré que son héros se fît sauter la cervelle; M. Henry

Bataille, au Vaudeville, a eu recours à la même bruyante solution; et

l'on nous annonce d'autres drames prochains, que d'autres suicides

termineront.

Le théâtre aimable--la pièce qui «finit bien»--commençait à nous ennuyer

un peu; nous nous sommes hâtés d'y substituer du théâtre horrifique, du

drame noir, un peu sanglant; et voilà les Parisiennes ravies. Pas pour

longtemps. Elles se plaindront bientôt d'avoir trop pleuré, trop frémi;

l'odeur de la poudre les dégoûtera. Alors reparaîtra Capus; et, de

nouveau, pendant un hiver ou deux, il sera formellement admis que la vie

est belle, et que «tout s'arrange»...

L'Illustration, No. 3271, 4 Novembre 1905 · 第 5 / 39 题