XIX

C'était, on le devine, après avoir conduit Ralph à bord du _Santa-Fé_

et après le départ de ce steamer que l'homme gris était allé chez miss

Ellen. On sait ce qui s'était passé entre elle et lui. L'homme gris

avait ensuite sauté dans le jardin par la fenêtre, gagné la petite

porte, et arrivé dans la rue, il était monté dans un cab en disant au

cocher:--Mène-moi à Saint-Gilles. Il était jour encore, mais la nuit

approchait.

A Londres,--c'est un phénomène qui se renouvelle tous les jours--vers

dix heures du matin, le brouillard s'éclaircit; parfois un rayon de

soleil luit au travers et, jusqu'à trois ou quatre heures du soir, les

Anglais peuvent dire alors, eux qui ne sont pas difficiles, que le temps

est beau. Vers quatre heures le brouillard commence à s'étendre sur

la Tamise; puis le fleuve disparaît peu à peu, et le brouillard monte,

estompant les piles des ponts, noyant les maisons qui sont au bord de

l'eau; et, montant toujours, il se répand dans la ville, qui allume

alors précipitamment ses réverbères. Plus la journée a été claire, plus

le soir devient brumeux. Quelquefois, en décembre, le brouillard arrive

à une telle densité que les voitures cessent tout à coup de circuler, et

que des policemen parcourent les rues, armés de torches, pour indiquer

leur chemin aux passant égarés. Ainsi il arriva ce soir-là.

A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, soulevant la petite

trappe, cria à l'homme gris:--Je n'ose plus avancer.--Eh bien! arrête,

je vais descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, mit une

demi-couronne dans la main du cabman, et continua sa route à pied, se

disant:--Maintenant que je ne suis plus dans Belgrave square, je n'ai

pas peur qu'on coure après moi.

Les voitures, en effet, avaient tout à coup cessé de rouler. L'homme

gris, qui cheminait dans le brouillard, s'orientant comme s'il eût

été en plein jour, remonta vers Piccadilly sans hésitation, traversa

Leicester square et gagna, en moins de vingt minutes. Soho square

d'abord et ensuite la place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau

milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumière brillait à une fenêtre du

troisième étage d'une maison. Cette lumière, un signal sans doute,

était posée au bord de la croisée, contre la vitre, et, au travers du

brouillard, ressemblait à un charbon perdu dans les cendres. L'homme

gris posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet.

Aussitôt la lumière disparut. Alors l'homme gris s'approcha de la porte

et attendit qu'elle s'ouvrit. Deux minutes s'écoulèrent, puis un pas

se fit entendre dans le corridor et, la porte ouverte, une voix d'homme

demanda:--Êtes-vous celui qu'on attend?--Pardieu! répondit l'homme gris.

Bonjour, monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, était ce gardien

chef de Bath square qui avait aidé à l'évasion de Ralph et qui, depuis

longtemps, était gagné à la cause irlandaise. L'homme gris le prit par

le bras.--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda-t-il.

--A peine un quart d'heure.--Vous venez de la prison?--Oui--Que s'y

est-il passé?

--Dame! ce que nous avions prévu. Le gouverneur s'impatiente: mais il

a si grande confiance en M. Simouns...--M. Simouns, c'est moi, fit gris

l'homme en riant.

--Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit M. Bardel d'un

ironique, de lui confier une autre mission, aussitôt que l'enfant aura

été réintégré au moulin.

--Ah! ah! Quelle est cette mission?

--De retrouver ce bandit introuvable qu'on appelle l'homme gris. Et M.

Bardel se mit à rire de nouveau.

--Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur s'impatiente, mais il ne

désespère pas?

--Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne voyant rien venir a perdu

courage.--Ah! ah!

--Et il a couru chercher son patron, le révérend Peters Town.--Et

celui-ci est venu?--Il est arrivé trois quarts d'heure après, furieux,

blême, hors de lui. Mais le gouverneur l'a calmé en lui disant:

--M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant enlevé, il ne l'a pas

amené ici directement, c'est qu'il avait vent que les fenians rôdaient

autour de la prison et méditait un coup de main.

--Ah! ah! il a dit cela? Et le révérend s'est résigné à attendre?

--Oui. Il est à Cold Bath field, toujours dans le parloir du gouverneur.

--Eh bien! dit l'homme gris, allons à Cold Bath field. Il m'est venu une

bien belle idée et je la vais mettre à exécution, la brume aidant.

--Que comptez-vous faire? demanda monsieur Bardel.--Vous allez voir. Et

il le prit par le bras.

--Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous?

--Parfaitement. Je vois dans le brouillard comme en plein jour. Et

l'homme gris, sans se tromper une seule fois, eut amené en moins d'une

demi-heure M. Bardel à la porte de la taverne de la justice, laquelle,

on le sait, est en face de la prison de Cold Bath fields.--Entrons,

dit-il, j'ai un mot à écrire. Il tira un carnet de sa poche et ils

entrèrent dans la taverne qui était à peu près déserte. Alors l'homme

gris écrivit le billet suivant:

«L'enfant est en sûreté. Mais, impossible de

le conduire à Bath square avant demain. Les

Irlandais sont sur pied.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 69 / 89 题