XXVII

Revenons à présent à un personnage de notre récit que nous avons un peu

perdu de vue.

Nous voulons parler de l'abbé Samuel, ce jeune et ardent apôtre, que le

peuple du Wapping, du Southwark et de Rotherithe adorait.

On était au dimanche matin. L'abbé Samuel avait célébré la messe dans

la pauvre église de Saint-Gilles, devant une assistance de fidèles

agenouillés sur les dalles, car les catholiques de Londres sont trop

indigents pour payer des bancs et des chaises. Il était monté en chaire,

et son sermon, d'une éloquente simplicité, avait eu pour thème: la

charité. Il disait: Donnez, vous qui êtes pauvres, l'obole du publicain

est plus agréable au Seigneur que les richesses du pharisien. Donnez

la moitié du morceau de pain noir que vous avez à ceux qui ont faim, et

Dieu tiendra cette aumône pour agréable.

Puis il avait parlé du peuple d'Israël, poursuivant à travers le désert

sa marche vers la terre promise, et il avait comparé l'Église d'Irlande

à ces antiques serviteurs de Dieu que les Égyptiens avaient bannis.

Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des fidèles n'avait remarqué

deux hommes vêtus de noir, qui se trouvaient derrière un pilier,

écoutant attentivement ses paroles.

Quand il descendit de la tribune sacrée pour reprendre l'office, ces

deux hommes se glissèrent hors de l'église, s'éloignèrent d'un pas

rapide dans la direction de Soho square et ne s'arrêtèrent que sur la

petite place de _Craven chapel_. Alors ces deux hommes, dont l'un était

vieux et l'autre jeune encore se regardèrent.--Eh bien! dit le dernier,

que pensez-vous de cet homme?

--Je pense, répondit le vieux, qui n'était autre que le clergyman Peters

Town, je pense que si de tels hommes étaient nombreux dans le clergé

catholique, la moitié du Royaume-Uni finirait par se convertir à leur

foi.

--Heureusement qu'il est presque seul à Londres.

--Oui, mais il a su se créer de nombreux disciples. Il est un des deux

hommes que nous redoutons. L'autre est ce personnage introuvable qui met

la police sur les dents, et qu'on appelle du singulier nom de l'_homme

gris_.

--N'avez-vous pas reçu un billet de miss Ellen Palmure, ce matin?

--Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet homme sera en notre

pouvoir. Mais c'est celui-là que je voudrais avoir, ajouta le révérend

Peters Town, faisant allusion à l'abbé Samuel.

--Hélas! dit le jeune clergyman, c'est impossible. La liberté anglaise

tolère le culte catholique, et aucune preuve n'existe de la complicité

de l'abbé Samuel avec les rebelles Irlandais.

--Écoutez, mon jeune ami, reprit le révérend Peters Town, tandis qu'il

débitait son sermon, j'ai beaucoup réfléchi. Cet homme est peut-être

ambitieux... et peut-être pourrions-nous le gagner...

--Pas en lui offrant des richesses toujours; il a distribué son

patrimoine en aumônes.

--Les honneurs le séduiraient peut-être, et je donnerais beaucoup à la

seule fin de causer une heure avec lui.

--Quelle singulière idée!

--J'ai formé un projet.

--C'est d'avoir avec lui une entrevue.

--Et vous lui demanderiez cette entrevue?

--Non pas moi, mais vous.

Le jeune clergyman était stupéfait et regardait le révérend Peters Town

d'un oeil effaré.

--Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut personnage occulte de

notre Église, vous qui dictez secrètement des lois à l'archevêque de

Cantorbéry, vous daigneriez?...

--Tous les moyens sont bons quand on veut atteindre son but, dit

sévèrement Peters Town.

Écoutez mes instructions et suivez-les de point en point.

--Il y a dans le Southwark, auprès de Saint-George, une rue qui se nomme

Adams' street.

--Je la connais.

--Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce passage loge un homme du

nom de Paddy. Il a une femme et deux enfants, et bien qu'ils soient de

notre religion, ils sont si misérables qu'ils acceptent les aumônes de

l'abbé Samuel.

Ce prêtre se rendra chez eux entre dix et onze heures, ce matin. Je suis

renseigné.

--Bien, fit le jeune clergyman.

--Vous vous trouverez, comme par hasard, dans le passage, et lorsqu'il

sortira de chez ses protégés, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci:

il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique, bien qu'il ait

toujours caché avec soin sa communion, afin de ne pas perdre son emploi

de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va mourir, réclame le secours

de votre ministère.

--Et vous pensez qu'il me suivra?

--J'en suis sûr.

--Mais y a-t-il vraiment à Saint-Paul un homme en cet état?

--Oui: c'est lui qui a donné le signal, avec une gerbe de lumière

électrique, aux fenians qui ont délivré le condamné John Colden.

--Mais cet homme a été chassé.

--Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a juré de me servir.

Le clergyman s'inclina et se sépara du révérend Peters Town pour aller

exécuter ses ordres.

Une heure après, il était dans le Southwark, et quelques minutes plus

tard, l'abbé Samuel arrivait à son tour dans Adam's street.

Il allait faire sa visite hebdomadaire à la femme et aux enfants de

Paddy. L'abbé Samuel avait passé sans faire attention au clergyman

effacé sous une porte.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 29 / 89 题