Revenons à présent à un personnage de notre récit que nous avons un peu
perdu de vue.
Nous voulons parler de l'abbé Samuel, ce jeune et ardent apôtre, que le
peuple du Wapping, du Southwark et de Rotherithe adorait.
On était au dimanche matin. L'abbé Samuel avait célébré la messe dans
la pauvre église de Saint-Gilles, devant une assistance de fidèles
agenouillés sur les dalles, car les catholiques de Londres sont trop
indigents pour payer des bancs et des chaises. Il était monté en chaire,
et son sermon, d'une éloquente simplicité, avait eu pour thème: la
charité. Il disait: Donnez, vous qui êtes pauvres, l'obole du publicain
est plus agréable au Seigneur que les richesses du pharisien. Donnez
la moitié du morceau de pain noir que vous avez à ceux qui ont faim, et
Dieu tiendra cette aumône pour agréable.
Puis il avait parlé du peuple d'Israël, poursuivant à travers le désert
sa marche vers la terre promise, et il avait comparé l'Église d'Irlande
à ces antiques serviteurs de Dieu que les Égyptiens avaient bannis.
Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des fidèles n'avait remarqué
deux hommes vêtus de noir, qui se trouvaient derrière un pilier,
écoutant attentivement ses paroles.
Quand il descendit de la tribune sacrée pour reprendre l'office, ces
deux hommes se glissèrent hors de l'église, s'éloignèrent d'un pas
rapide dans la direction de Soho square et ne s'arrêtèrent que sur la
petite place de _Craven chapel_. Alors ces deux hommes, dont l'un était
vieux et l'autre jeune encore se regardèrent.--Eh bien! dit le dernier,
que pensez-vous de cet homme?
--Je pense, répondit le vieux, qui n'était autre que le clergyman Peters
Town, je pense que si de tels hommes étaient nombreux dans le clergé
catholique, la moitié du Royaume-Uni finirait par se convertir à leur
foi.
--Heureusement qu'il est presque seul à Londres.
--Oui, mais il a su se créer de nombreux disciples. Il est un des deux
hommes que nous redoutons. L'autre est ce personnage introuvable qui met
la police sur les dents, et qu'on appelle du singulier nom de l'_homme
gris_.
--N'avez-vous pas reçu un billet de miss Ellen Palmure, ce matin?
--Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet homme sera en notre
pouvoir. Mais c'est celui-là que je voudrais avoir, ajouta le révérend
Peters Town, faisant allusion à l'abbé Samuel.
--Hélas! dit le jeune clergyman, c'est impossible. La liberté anglaise
tolère le culte catholique, et aucune preuve n'existe de la complicité
de l'abbé Samuel avec les rebelles Irlandais.
--Écoutez, mon jeune ami, reprit le révérend Peters Town, tandis qu'il
débitait son sermon, j'ai beaucoup réfléchi. Cet homme est peut-être
ambitieux... et peut-être pourrions-nous le gagner...
--Pas en lui offrant des richesses toujours; il a distribué son
patrimoine en aumônes.
--Les honneurs le séduiraient peut-être, et je donnerais beaucoup à la
seule fin de causer une heure avec lui.
--Quelle singulière idée!
--J'ai formé un projet.
--C'est d'avoir avec lui une entrevue.
--Et vous lui demanderiez cette entrevue?
--Non pas moi, mais vous.
Le jeune clergyman était stupéfait et regardait le révérend Peters Town
d'un oeil effaré.
--Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut personnage occulte de
notre Église, vous qui dictez secrètement des lois à l'archevêque de
Cantorbéry, vous daigneriez?...
--Tous les moyens sont bons quand on veut atteindre son but, dit
sévèrement Peters Town.
Écoutez mes instructions et suivez-les de point en point.
--Il y a dans le Southwark, auprès de Saint-George, une rue qui se nomme
Adams' street.
--Je la connais.
--Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce passage loge un homme du
nom de Paddy. Il a une femme et deux enfants, et bien qu'ils soient de
notre religion, ils sont si misérables qu'ils acceptent les aumônes de
l'abbé Samuel.
Ce prêtre se rendra chez eux entre dix et onze heures, ce matin. Je suis
renseigné.
--Bien, fit le jeune clergyman.
--Vous vous trouverez, comme par hasard, dans le passage, et lorsqu'il
sortira de chez ses protégés, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci:
il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique, bien qu'il ait
toujours caché avec soin sa communion, afin de ne pas perdre son emploi
de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va mourir, réclame le secours
de votre ministère.
--Et vous pensez qu'il me suivra?
--J'en suis sûr.
--Mais y a-t-il vraiment à Saint-Paul un homme en cet état?
--Oui: c'est lui qui a donné le signal, avec une gerbe de lumière
électrique, aux fenians qui ont délivré le condamné John Colden.
--Mais cet homme a été chassé.
--Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a juré de me servir.
Le clergyman s'inclina et se sépara du révérend Peters Town pour aller
exécuter ses ordres.
Une heure après, il était dans le Southwark, et quelques minutes plus
tard, l'abbé Samuel arrivait à son tour dans Adam's street.
Il allait faire sa visite hebdomadaire à la femme et aux enfants de
Paddy. L'abbé Samuel avait passé sans faire attention au clergyman
effacé sous une porte.