«Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus

intelligents navigateurs que ce d'Urville! C'est votre capitaine Cook,

à vous autres, Français. Infortuné savant! Avoir bravé les banquises

du pôle Sud, les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique,

pour périr misérablement dans un train de chemin de fer! Si cet

homme énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son

existence, vous figurez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées!»

En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette

émotion à son actif.

Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur

français, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle

Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin

ses levés hydrographiques des principales îles de l'Océanie.

«Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le

capitaine Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus

facilement, plus complétement que lui. L'_Astrolabe_ et la _Zélée_,

incessamment ballotées par les ouragans, ne pouvaient valoir le

_Nautilus_, tranquille cabinet de travail, et véritablement sédentaire

au milieu des eaux!

—Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre

les corvettes de Dumont d'Urville et le _Nautilus_.

—Lequel, monsieur?

—C'est que le _Nautilus_ s'est échoué comme elles!

—Le _Nautilus_ ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement

le capitaine Nemo. Le _Nautilus_ est fait pour reposer sur le lit des

mers, et les pénibles travaux, les manœuvres qu'imposa à d'Urville le

renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'_Astrolabe_

et la _Zélée_ ont failli périr, mais mon _Nautilus_ ne court aucun

danger. Demain, au jour dit, à l'heure dite, la marée le soulèvera

paisiblement, et il reprendra sa navigation à travers les mers.

—Capitaine, dis-je, je ne doute pas...

—Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures

quarante minutes du soir, le _Nautilus_ flottera et quittera sans

avarie le détroit de Torrès.»

Ces paroles prononcées d'un ton très-bref, le capitaine Nemo s'inclina

légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre.

Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon

entrevue avec le capitaine.

«Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son

_Nautilus_ était menacé par les naturels de la Papouasie, le capitaine

m'a répondu très-ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à te dire: Aie

confiance en lui, et va dormir en paix.

—Monsieur n'a pas besoin de mes services?

—Non, mon ami. Que fait Ned Land?

—Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne

un pâté de kangaroo qui sera une merveille!»

Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le

bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des

cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage

sortît de son inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la

présence de ces cannibales que les soldats d'un fort blindé ne se

préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage.

A six heures du matin, je me levai. Les panneaux n'avaient pas été

ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les

réservoirs, chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et

lancèrent quelques mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie

du _Nautilus_.

Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un

instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun

préparatif de départ.

J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La

pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait

avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait

point fait une promesse téméraire, le _Nautilus_ serait immédiatement

dégagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son

lit de corail.

Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt

sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les

aspérités calcaires du fond corallien.

A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le

salon.

«Nous allons partir, dit-il.

—Ah! fis-je.

—J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.

—Et les Papouas?

—Les Papouas? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les

épaules.

—Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du _Nautilus_?

—Et comment?

—En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.

—Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on

n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, même quand ils sont

ouverts.»

Je regardai le capitaine.

«Vous ne comprenez pas? me dit-il.

—Aucunement.

—Eh bien! venez et vous verrez.»

Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil,

très-intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient

les panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables

vociférations résonnaient au dehors.

Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles

apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la

rampe de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force

invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades

exorbitantes.

Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.

Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts

violents, s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à

deux mains, il fut renversé à son tour.

«Mille diables! s'écria-t-il. Je suis foudroyé!»

Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble

de métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à

la plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable

secousse,—et cette secousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo

eût lancé dans ce conducteur tout le courant de ses appareils! On peut

réellement dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un

réseau électrique que nul ne pouvait impunément franchir.

Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés

de terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le

malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé.

Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulevé par les dernières

ondulations du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième

minute exactement fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux

avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et,

naviguant à la surface de l'Océan, il abandonna sain et sauf les

dangereuses passes du détroit de Torrès.

[Illustration: Dix de ses compagnons eurent le même sort. (Page 182.)]

CHAPITRE XXIII

ÆGRI SOMNIA.

Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux

eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins

de trente-cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle

que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.

Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir

donné le mouvement, la chaleur, la lumière au _Nautilus_, le protégeait

encore contre les attaques extérieures, et le transformait en une

arche sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé,

mon admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait

aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé.

Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous

doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et 10° de latitude

nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs

étaient encore nombreux, mais plus clair-semés, et relevés sur la carte

avec une extrême précision. Le _Nautilus_ évita facilement les brisants

de Money à bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 130° de

longitude, et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement.

Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait

connaissance de l'île de ce nom par 122° de longitude. Cette île

dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est

gouvernée par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles,

c'est-à-dire issus de la plus haute origine à laquelle un être humain

puisse prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les

rivières de l'île, et sont l'objet d'une vénération particulière. On

les protége, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre

des jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main

sur ces lézards sacrés.

Mais le _Nautilus_ n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor

ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa

position. Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui

fait partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté

très-établie sur les marchés malais.

A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude,

s'infléchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la

fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner? Remonterait-il

vers les côtes de l'Asie? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe?

Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les

continents habités? Descendrait-il donc vers le sud? Irait-il doubler

le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et pousser au pôle

antarctique? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, où son

_Nautilus_ trouvait une navigation facile et indépendante? L'avenir

devait nous l'apprendre.

Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de

Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre

l'élément liquide, le 14 janvier, nous étions au delà de toutes

terres. La vitesse du _Nautilus_ fut singulièrement ralentie, et,

très-capricieux dans ses allures, tantôt il nageait au milieu des eaux,

et tantôt il flottait à leur surface.

Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes

expériences sur les diverses températures de la mer à des couches

différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent

au moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont

au moins douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont

les verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des

appareils basés sur la variation de résistance de métaux aux courants

électriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment

contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-même chercher

cette température dans les profondeurs de la mer, et son thermomètre,

mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait

immédiatement et sûrement le degré recherché.

[Illustration: Son œil restait fixé sur l'horizon. (Page 189.)]

C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en

descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés, le _Nautilus_

atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept,

neuf et dix mille mètres, et le résultat définitif de ces expériences

fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés

et demi, à une profondeur de mille mètres, sous toutes les latitudes.

Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo

y apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel

but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ses semblables?

Ce n'était pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient

périr avec lui dans quelque mer ignorée! A moins qu'il ne me destinât

le résultat de ses expériences. Mais c'était admettre que mon étrange

voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.

Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers

chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités

de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je

tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.

C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel

je me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les

différentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis

négativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations

rigoureuses à ce sujet.

«Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer

la certitude.

—Bien, répondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde à part, et les

secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre.

—Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques

instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à

la terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil,

et l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de

Jupiter. Cependant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je

puis vous communiquer le résultat de mes observations.

—Je vous écoute, capitaine.

—Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense

que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je

représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit

millième pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour

les eaux du Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la

Méditerranée...

—Ah! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée?

—Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un

vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique.»

Décidément, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers fréquentées de

l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramènerait,—peut-être avant

peu,—vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land

apprendrait cette particularité avec une satisfaction très-naturelle.

Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences

de toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à

différentes profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration,

sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine

Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce

envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et

demeurai de nouveau comme isolé à son bord.

Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir à quelques mètres

seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques

ne fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré

des courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations

intérieures, nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de

la machine.

Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle.

Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_

n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des

eaux. Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux

premières couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté.

J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros

poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine

figurées, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transporté en pleine

lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il

projetait son éclat électrique dans la masse liquide. Je me trompais,

et après une rapide observation, je reconnus mon erreur.

Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans

cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des

myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en

glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors

des éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été

des coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses

métalliques portées au rouge blanc; de telle sorte que par opposition,

certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné,

dont toute ombre semblait devoir être bannie. Non! ce n'était plus

l'irradiation calme de notre éclairage habituel! Il y avait là une

vigueur et un mouvement insolites! Cette lumière, on la sentait vivante!

En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de

noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus

d'un tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille

dans trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore

doublée par ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux

aurélies, aux pholades-dattes, et autres zoophytes phosphorescents,

imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer,

et peut-être du mucus sécrété par les poissons.

Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes

brillantes, et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins

s'y jouer comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui

ne brûle pas, des marsouins élégants et rapides, infatigables clowns

des mers, et des istiophores longs de trois mètres, intelligents

précurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la

vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes

variés, des scomberoïdes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui

zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère.

Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle! Peut-être quelque

condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce phénomène?

Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des flots? Mais,

à cette profondeur de quelques mètres, le _Nautilus_ ne ressentait

pas sa fureur, et il se balançait paisiblement au milieu des eaux

tranquilles.

Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille

nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés,

ses mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et

je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier

l'ordinaire du bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre

coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon.

Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous

n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du

globe terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de

notre situation.

Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105° de longitude et

15° de latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et

houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre,

qui baissait depuis quelques jours, annonçait une prochaine lutte des

éléments.

J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses

mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la

phrase quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée

par une autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je

vis apparaître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,

se dirigèrent vers l'horizon.

Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter

le point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa

lunette, et échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci

semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir.

Le capitaine Nemo, plus maître de lui, demeurait froid. Il paraissait,

d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le second répondait

par des assurances formelles. Du moins, je le compris ainsi, à la

différence de leur ton et de leurs gestes.

Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée,

sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne

d'horizon d'une parfaite netteté.

Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de

la plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était

assuré, mais moins régulier que d'habitude. Il s'arrêtait parfois, et

les bras croisés sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il

chercher sur cet immense espace? Le _Nautilus_ se trouvait alors à

quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée!

Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément

l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son

chef par son agitation nerveuse.

D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant

peu, car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa

puissance propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide.

En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.

Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point

indiqué. Il l'observa longtemps. De mon côté, très-sérieusement

intrigué, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente

longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la

cage du fanal qui formait saillie à l'avant de la plate-forme, je me

disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.

Mais, mon œil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que

l'instrument me fut vivement arraché des mains.

Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le

reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son œil, brillant

d'un feu sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se

découvraient à demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête

retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que

respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette, tombée de

sa main, avait roulé à ses pieds.

Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère?

S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris

quelque secret interdit aux hôtes du _Nautilus_?

Non! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait

pas, et son œil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de

l'horizon.

Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si

profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son

second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi.

«Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de

vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi.

—De quoi s'agit-il, capitaine?

—Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au

moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté.

—Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais

puis-je vous adresser une question?

—Aucune, monsieur.»

Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute

résistance eût été impossible.

Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur

fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment

cette communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps

manqua à toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à

la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé

notre première nuit à bord du _Nautilus_.

Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute

réponse.

«Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie?» me demanda Conseil.

Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi

étonnés que moi, mais aussi peu avancés.

Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange

appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma

pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me

perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma

contention d'esprit par ces paroles de Ned Land:

«Tiens! le déjeuner est servi!»

En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine

Nemo avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche

du _Nautilus_.

«Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation? me demanda

Conseil.

—Oui, mon garçon, répondis-je.

—Eh bien! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce

qui peut arriver.

—Tu as raison, Conseil.

—Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du bord.

—Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner avait

manqué totalement!»

Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 15 / 37 段