AMMIEN MARCELLIN, XXXI, 10.

L’année qui était celle du quatrième consulat de Gratien penchait déjà

vers l’automne. Partout les nouvelles étaient mauvaises pour l’Empire.

En Thrace, semblables à des bêtes féroces qui auraient brisé leur cage,

les Goths avaient surpris et tué le tribun Barzimère, officier de valeur

et formé aux fatigues des camps. Il fallut appeler des renforts et

dégarnir les Gaules pour arrêter ces barbares. Alors, comme si les

Furies eussent enflammé le monde, la rage de ces temps gagna les régions

les plus lointaines. Ayant appris par la trahison d’un scutaire le

départ de l’armée d’Occident, la nation des Alamans Lentiens leva

quarante mille guerriers. En toute hâte, on dut pourvoir à ce péril

nouveau.

Pour défendre les Alpes et le Rhin, Gratien hésitait entre deux chefs.

De race franque, Mellobaude avait plus d’allant. Nannénus était plus

circonspect.

--Si je confie mes légions à Mellobaude, pensait Gratien, il est capable

de repousser d’un seul coup l’invasion, comme il peut épuiser mes

dernières réserves dans une bataille téméraire. Avec l’autre, il n’est

pas de désastre à craindre. Mais Nannénus calcule trop et temporise

toujours, de sorte qu’il n’obtient jamais de succès décisif.

Et Gratien se rappela que le césar Valentinien, son père, avait coutume

de dire: «Si vous voulez entrer dans des difficultés, prenez Mellobaude.

Mais prenez encore Mellobaude si vous voulez en sortir.» Et il se

souvint que, de Nannénus, Valentinien disait aussi: «C’est l’homme qui,

lorsque les voleurs pénètrent dans la maison, ne va pas offrir sa gorge

à leur couteau. Il se tient derrière la porte, le bâton levé.»

Alors Gratien délibéra de partager le commandement entre Mellobaude et

Nannénus et de leur conférer à tous deux une autorité égale. Ainsi le

sobre courage de l’un modérerait l’ardeur de l’autre, tandis que le

bouillant ripuaire, prompt à l’offensive, animerait le prudent romain.

Les deux généraux ne s’aimaient pas. Souvent Nannénus, en présence de

ses officiers, donnait la tactique de Mellobaude en exemple de ce qu’il

ne fallait pas faire, et, devant les siens, Mellobaude raillait le

nouveau Cunctator. Mais le siècle ne permettait plus aux militaires de

rivaliser entre eux et de se réjouir des échecs du voisin, comme des

poètes jaloux, ou de chercher des succès personnels, comme des acteurs

sur un théâtre. Il n’y avait de salut que par l’union des efforts. Et,

dans les combats, on ne voyait plus le maître de la cavalerie insensible

aux appels que lui lançait le commandant des fantassins.

Nannénus et Mellobaude se rejoignirent à Mogontiacum, ville d’où l’on

surveille les abords de la Germanie. Sur la rive du Rhin, qui roulait

entre les roseaux des flots limoneux, ils se promenaient longuement,

méditant leur plan de campagne et cherchant à marier leurs pensées,

soucieux de sauver l’Empire.

--De quoi s’agit-il? disait Mellobaude. Le problème stratégique que nous

avons à résoudre est simple. Les Alamans se disposent à franchir la

frontière. Marchons à eux. Entrons sur leur territoire et détruisons

sans délai la force principale de l’ennemi. C’est la doctrine que tous

les maîtres de l’art militaire ont enseignée.

Nannénus fit quelques pas sans répondre. Il regardait vers Castellum,

que l’on nomme encore aujourd’hui Kastel, et dont la forteresse se

dressait au delà du fleuve. Il semblait que le général romain voulût

percer les lointaines profondeurs de la forêt hercynienne. Cependant

Mellobaude poursuivait son discours:

--Attendrons-nous, pour attaquer, que l’ennemi ait envahi et dévasté

notre territoire, qu’il se soit enhardi par un premier succès, que nos

populations fugitives aient porté la démoralisation au cœur de la Gaule?

La seule vue de nos aigles et de nos enseignes frappera les barbares

d’effroi. Assurons-nous sans tarder les avantages de l’offensive et de

la surprise. Une victoire rapide épargnera le sang des nôtres, tous les

jours plus rare et d’autant plus précieux.

--Tes paroles sont vraies, répondit le romain. Je songe sans cesse à nos

cohortes qui se réduisent et qui doivent donner sur tous les points à la

fois. Porter la guerre chez l’ennemi est le juste principe. Mais

pouvons-nous risquer une défaite de Varus? Auguste ne se consolait pas

d’avoir perdu trois légions. Gratien n’a plus le moyen de les perdre. Je

redoute que, sur leur propre terrain, parmi leurs montagnes et leurs

fourrés, les Germains ne trouvent l’occasion de nous dresser des

embuscades. Forts dans les lieux qu’ils connaissent, qui nous dit qu’une

fois répandus dans nos plaines ils ne seront pas à notre merci? On les a

vus souvent, gorgés de nos fruits et de nos vins, s’offrir à nos coups

comme du bétail. Il n’est pas une de leurs invasions que nous n’ayons

repoussée, même sous Probus qui leur reprit soixante cités, même quand,

sous Julien, ils furent parvenus à trois étapes de Lutèce. Chaque fois,

nous les avons reconduits au delà du Rhin, souvent au delà du Neckar. Ce

que les circonstances nous avaient alors imposé, recommençons-le

volontairement et par méthode. Cette tactique est la meilleure

puisqu’elle a toujours réussi.

Cependant Mellobaude, hochant la tête, prononça ces paroles:

--Rien n’assure qu’elle réussira toujours. Il n’est pas bon d’inciter

les barbares à fouler le sol de l’Empire, de les habituer à franchir le

mur. Il se peut qu’à la longue leurs invasions trouvent nos garnisons

affaiblies et qu’après nous être flattés de les arrêter aux champs

catalauniques, nous ne puissions même plus les battre aux Eaux Chaudes,

où les Cimbres furent exterminés par Marius. Une pensée, Nannénus,

m’obsède et m’alarme. En dépit des défaites que nous leur avons

infligées, les Germains pullulent. Valentinien croyait avoir détruit

leur puissance au berceau. Déjà ils ont réparé leurs pertes et leurs

tribus s’accroissent, non seulement comme si elles n’avaient pas été

vaincues, mais comme si elles avaient joui d’une paix séculaire. Dans

cette race féroce, les femmes ont des portées plus nombreuses que les

louves. Cependant les romaines cessent d’enfanter, notre jeunesse ne se

renouvelle plus, et bientôt, devant dix barbares, à peine aurons-nous un

homme en état de tenir le glaive.

--Si c’était le seul de nos maux! répondit Nannénus. Mais le civisme

disparaît. Le peuple romain prend en dégoût le métier des armes. Le jour

n’est plus éloigné où, incapable de se défendre lui-même, il devra

remettre la protection de l’Empire à des Sarmates, à des Saxons ou à je

ne sais quels auxiliaires que l’Asie ou l’Afrique nous auront prêtés.

Nannénus se tut, craignant d’offenser Mellobaude, né de parents

barbares. Mais il acheva l’idée qui tourmentait son esprit:

--Ne t’étonne pas des paroles que je vais dire. Plus j’y pense et plus

je me demande si c’est bien à la guerre que nous devons recourir avec

ces nations et si l’intrigue ne nous offrirait pas des moyens plus sûrs.

Divisés contre eux-mêmes comme des bêtes affamées, les Germains ont le

génie des dissensions. Pourquoi ne pas attiser leurs querelles, comme,

jadis, le divin Jules celles des Gaulois? Déjà nous nous sommes servis

de la haine que les Burgondes portent aux Alamans. Avec un peu

d’habileté, nous pourrions encore rallier les Vindéliciens et les

Noriques. Mais je me demande d’autres fois, roulant ces soucis dans ma

tête, s’il n’est pas trop tard, si les Germains ne se sentent pas unis

entre eux par les liens du sang et du langage, s’ils se prêteront

encore, par leurs rivalités, à notre politique. Alors mieux vaudrait

composer avec eux que de les irriter et d’entretenir une guerre

éternelle où le nombre doit nous écraser à la fin. Trop longtemps on a

dit que la sincérité n’habitait pas leur cœur et que leurs paroles

étaient autant de mensonges. Nous-mêmes, sommes-nous sans reproches? Ne

leur avons-nous pas donné des sujets de plainte? Et la méfiance

n’engendre-t-elle pas la méfiance? C’est pour nous une vérité certaine

que les Germains ont besoin de conquêtes comme d’air et de nourriture.

Pourtant le monde est vaste et le soleil luit pour tous. Est-il

impossible de faire comprendre aux fils d’Arminius que leur intérêt est

de s’entendre avec nous? Alors un pacte de voisinage et d’amitié

garderait sur le Rhin cette paix romaine que nous nous épuisons à

défendre jusqu’aux déserts de la Libye.

--Regarde ce fleuve, dit Mellobaude. A peine s’est-il écoulé quatre ans

depuis que, non loin du lieu où nous sommes, il a vu, sur l’une de ses

rives, le roi Macrin entouré de ses guerriers, tandis que, de l’autre

rive, l’empereur et son escorte, toute brillante de nos enseignes,

voguaient vers lui sur des barques légères. Plus d’un, je te l’accorde,

fut étonné du succès de cette conférence. Et il est vrai que Macrin,

ayant juré d’observer la paix, tint loyalement parole. Cependant, soit

oubli, soit confiance, soit crainte de demander trop, Valentinien, dans

le pacte, n’avait pas compris les alliés de Rome. Et Macrin put se

vanter de n’être pas parjure lorsqu’il entra chez les Francs, massacrant

et ravageant tout sur son passage. J’arrivai, Nannénus, je fus assez

heureux pour tendre à ce barbare enivré de fureur un piège où il périt

avec son armée. Permets-moi de ne plus croire à la vertu des pactes

après cette expérience.

Nannénus allait répondre, lorsqu’un aide de camp s’approcha des deux

généraux. Les ayant salués de l’épée, il leur dit:

--Des renseignements sûrs nous sont parvenus sur les mouvements des

Lentiens. Après avoir rétrogradé devant les corps réunis des Petulans et

des Celtes, ils ont de nouveau franchi le Rhin et marchent en direction

d’Argentuaria. Leurs forces sont évaluées à quarante mille hommes selon

les uns, à soixante mille selon les autres.

--Il n’y a pas un instant à perdre, dit Nannénus.

Et, sur-le-champ, il étudia avec Mellobaude le plan de la bataille.

La tasse de saxe · 第 12 / 16 题