LUPOLDUS FEDERFUSIUS, PROCHAINEMENT LICENCIÉ, DONNE A MAITRE ORTUINUS
GRATIUS AUTANT DE SALUTATIONS QUE LES AUQUES MANGENT DE GRAMENS.
Dom Maître Ortuinus, on a soulevé à Erfurth, pour les séances
quodlibétaires[11], une question infiniment délicate dans les deux
Facultés de Physique et de Théologie.
[11] Quodlibetum. _Scholasticis, pluribus abhinc seculis, de quo in
utramque disseritur partem, ex eo dictum, quia _quod libet_
defenditur. Hinc _Quodlibetariæ questiones_ eadem notione. Vide:
Vossium, lib. 3, _de Vitiis Serm._ cap. 40, ubi plerosque Scriptores
Scholasticos laudat, qui _Quodlibeta_ scripserunt._
_Ex hoc Scholasticorum vocabulo deducunt nostrum gallicum
_quolibet_, dictum mordax, acutum nonnunquam, plerumque triviale
nulliusque leporis sale conditum, ideoque e politioribus colloquiis
amandatum, sicut et _Quodlibetariæ quæstiones_ e saniori theologia,
quod curiositati fere servirent, non utilitati._
DU CANGE, _Glossaire_.
Les uns soutiennent que, dès qu'un Juif se fait chrétien, il lui renaît
un prépuce qui n'est autre chose que la gaine enlevée, au jour natal, de
son membre viril, pour se conformer à la loi mosaïque.
Ceux-là marchent dans la voie orthodoxe des Théologiens. Ils ont en leur
faveur des raisons magistrales. Celle-ci entre autres: Les Juifs
convertis seraient, au Jugement dernier, tenus pour Juifs comme devant,
si leur pénil se faisait voir décalotté, ce qui serait une grave
injustice.
Or, Dieu n'entend faire d'injustice à quiconque; _ergo_, etc. Une autre
raison, qui n'est pas moins prégnante, se fonde sur l'autorité du
Psalmiste qui dit: _Il m'a escondu au jour des calamités; il m'a protégé
dans le mystère._ Le jour des calamités, c'est le Jugement extrême,
c'est le val de Iosephat, lorsque seront appertes les coulpes et les
malversations.
Je néglige d'autres arguments par amour de la brièveté, attendu qu'à
Erfurth nous sommes de notre temps et que les modernes se gaudissent
toujours de la brièveté. De même, pour ceci que j'ai une mémoire labile
et que je ne peux retenir par cœur d'allégations un grand nombre, ainsi
qu'en usent les Doms juristes.
Mais les autres n'admettent pas que puisse telle opinion subsister. Ils
ont pour eux Plantier, qui dit, en sa poéterie, que ne sauraient les
faits être défaits. De ce dicton, ils infèrent que si un Juif a, dans sa
juiverie, aliéné quelque parcelle de son corps, il ne la récupère
aucunement dans la religion chrétienne.
De plus, ils arguent que les arguments de leurs adversaires ne concluent
pas en forme. Autrement, il s'ensuivrait de leur premier sophisme que
les chrétiens qui pour cause de paillardise ont égaré tout ou partie de
leur estramaçon, chose fréquente chez les personnes mondaines aussi bien
que spirituelles, devraient au Dernier Examen se voir taxés de judaïsme.
Mais une telle assertion est hérétique au premier chef. Nos Maîtres
inquisiteurs de la dépravation hérétique ne la concéderont jamais, parce
que, souventefois, eux-mêmes sont défectueux quant à leur braguette, non
point qu'ils se copulent avec des mérétrices, mais parce qu'aux bains
ils ne regardent point ce qui se fait devant eux.
C'est pourquoi, très humblement et dévotieusement, j'obsècre Votre
Seigneurie qu'elle daigne, par sa décision, établir pour moi la vérité
de la chose. Interrogez la femme de Dom Johannes Pffefferkorn, avec qui
vous êtes dans les meilleurs termes et qui ne se vergondera point de
vous édifier sur les choses que vous voulez savoir, à cause de la
conversation amicale que vous tenez avec son homme. En outre, j'ai
ouï-dire que vous êtes son confesseur: donc vous la pouvez compeller
sous peine de la sainte obédience. Dites lui: «Chère Madame, n'ayez
point de honte; je vous sais femme de bien autant que pas une dans
Cologne; je ne vous demande rien qui soit déshonnête, mais d'élucider
pour moi la question que voici: Pffefferkorn a-t-il un prépuce ou non?
Répondez sans vergogne, pour l'amour de Dieu! Pourquoi vous taire?»
Mais je ne prétends pas vous enseigner. Vous savez mieux que moi comment
on se comporte avec les femmes.
_Donné en coup de vent, à Erfurth, de l'hôtellerie du Dragon._