LYRA BUTSCHULACHERIUS, THÉOLOGIEN DE L'ORDRE DES PRÊCHEURS, DONNE LE
BONJOUR A GUILLERMUS HACKINETUS, QUI EST LE PLUS THÉOLOGIEN DES
THÉOLOGIENS.
Vous m'avez écrit de Londres, en Angleterre, une ample missive,
latinisée avec bonheur, dans quoi vous sollicitez du nouveau, soit
plaisant soit fâcheux, parce que vous êtes naturellement porté sur les
choses nouvelles, comme tous ceux qui, de tempérament sanguin, prennent
plaisir aux cantilènes musicales et sont, après boire, des convives
joyeux.
Ce me fut une grande jubilation que de tenir votre message. J'étais
celui qui a trouvé une perle fine. Je le montrai à nos seigneurs Joannes
Grocinus et Linacrus, disant: «Contemplez, Messeigneurs, contemplez! Ce
notre Maître n'est-il point l'archétype de la riche latinité, un modèle
unique dans l'art d'élaborer lettres et _dictamen_?» Eux, de jurer,
affirmant qu'ils ne peuvent rédiger des lettres pareilles dans
l'artifice de latinité, combien qu'ils soient poètes grecs et romains.
Ils vous élevèrent au-dessus de tous, Anglais, Français, Germains et des
nations quelconques vivant sous le soleil. C'est pourquoi il n'est pas
admirable que vous soyez général de votre Ordre et que le roi de France
ait pour vous de l'amitié. Vous êtes sans rival quand il faut latiniser,
prêcher ou disputer; vous excellez à diriger le roi et la reine en
confession. Ces deux poètes vous louèrent aussi de connaître à fond la
rhétorique. Il est bien vrai que nous avons ici un jeune compagnon qui
se fait appeler Richardus Crocus; il outrecuide et prétend que vous
n'écrivez pas suivant les règles de l'art. Mais rien n'égale sa
confusion quand il faut donner des preuves. Il séjourne présentement à
Leipzig. Il étudie la logique de Petrus Hispanus et j'ai tout lieu de
croire qu'à l'avenir il sera plus discret.
Mais je passe aux nouveautés. Les habitants de Schwitz et les
lansquenets ont fait entre eux une grande guerre, se tuant par milliers.
Il est à craindre que nul ne monte au Ciel à cause qu'ils font cela pour
de l'argent et qu'un chrétien n'en doit pas tuer un autre. Mais vous
n'avez cure de ces événements; ce sont des gens de peu et qui vident
leurs querelles par manière de passe-temps.
L'autre nouvelle vous semblera plus fâcheuse, et Dieu veuille qu'elle
soit erronée! On écrit de Rome que le _Speculum_ de Joannes Reuchlin fut
derechef traduit en latin de la langue maternelle, par ordre de Notre
Père le Pape. Cette version, en plus de deux cents lieux, sonne un latin
autre que celui dans Cologne usité par nos Maîtres et Dom Joannes
Pffefferkorn. On donne comme certain qu'à Rome elle est imprimée et
publiquement lue avec le _Talmud_ des Juifs. On infère de cela que nos
Maîtres sont des trompeurs, des infâmes, parce qu'ils ont traduit à
faux, ou bien des ânes, qui ne savent le latin ni l'allemand. Or, comme
ils ont brûlé ce livre à Saint-Andréas de Cologne, ils devraient
pareillement brûler, avec leur sentence, la décision des Parisiens, à
moins de vouloir eux-mêmes passer pour hérétiques.
Je pleurerais du sang: telle est mon affliction. Qui désormais voudra
étudier en Théologie et tirer à nos Maîtres la révérence due? Oyant de
telles choses, qui ne voudra croire que le docteur Reuchlin est plus
profond que nos Maîtres, ce qui n'est pas possible, de par Dieu. Avec
cela, on écrit que, sous trois mois, viendra un jugement définitif
contre nos Maîtres et que le Pape le mandera sous peine de censure très
large; que les Frères Prêcheurs devront, à cause de leur impudence,
porter, brodées en blanc au dos de leur cape noire, des bésicles ou
lunettes en mémoire éternelle du scandale qu'ils ont suscité et de
l'injure faite au _Speculum oculare_ de Dom Joannes Reuchlin, comme on
assure qu'ils ont commis un crime dans la célébration de la messe en
donnant le boucon à l'Empereur. Moi, j'espère que le Pape ne sera pas
fol à ce point; mais, qu'il fasse une pareille chose, nous voulons, dans
tous nos couvents, réciter le psaume _Deus laudem_ contre lui. Du reste,
les Pères et nos Maîtres songent dès à présent aux précautions qu'il
faut prendre pour obvier à ce malheur. Ils veulent impétrer du Siège
Apostolique les indulgences les plus vastes, afin de colliger, en France
comme en Germanie, une somme exorbitante qui leur permette de résister à
ce fauteur des youtres jusqu'à sa mort, car il est vieux. Alors, ils
pourront le condamner de pied en cap. Portez-vous bien. Donnez-moi de
bons avis dans la mesure de vos facultés, et ne cessez pas une minute
d'opérer pour le bien de la Congrégation.