Comme vous avez toujours désiré que je vous apprenne du nouveau, le
temps est venu où je peux et dois vous faire part de mes nouvelles,
encore que je m'attriste qu'elles ne soient pas meilleures.
Sachez donc que les Frères Prêcheurs eurent ici des indulgences et
pardons (obtenus à grands frais de la Curie romaine), avec quoi ils
amassèrent pas mal d'argent. La collecte achevée, un larron, nuitamment,
se coula dans l'église et déroba plus de trois cents florins dont il fit
ses orges. Les Frères, qui sont zélés et pleins de dévouement pour la
Foi chrétienne, en furent au désespoir et se plaignirent du voleur. Les
bourgeois ont fait perquisitionner partout, mais sans trouver personne.
Le bandit s'en est allé avec l'argent. C'est une grande scélératesse que
d'avoir ainsi traité les indulgences papales et dans un lieu consacré.
Ce forfait emporte l'excommunication, en quelque pays que soit l'auteur.
Les gens, absous en mettant leur pécune dans le tronc emporté, ne
cuident pas que l'absolution ait encore sa valeur. Mais ils se trompent.
Ils ne sont pas moins absous que si les Prêcheurs avaient en mains leurs
écus.
Vous saurez aussi que les partisans du docteur Reuchlin font courir
toutes sortes de ragots. Ils affirment que les Prêcheurs n'avaient
obtenu de Rome ces pardons que pour, avec les bénéfices, tarabuster leur
grand homme et lui susciter des tribulations sous prétexte de la Foi.
Ils disent encore que les gens, quel que soit leur état, misérable ou
puissant, clérical ou mondain, ne devraient pas lâcher un sou.
J'ai dernièrement assisté dans Mayence à un festival donné par nos
Maîtres contre Reuchlin. Nous eûmes pour conférencier un Prêcheur
éminent, promu à la Maîtrise par l'Université d'Heidelberg. Il se nomme
Bartholomeus Zehender, en latin _Decimarius_. Il publia du haut de la
chaire que tous les hommes devaient se réunir le jour suivant pour
assister au brûlement du _Speculum oculare_, car il ne pensait pas que
le docteur Reuchlin fût en état d'imaginer une fallace pour empêcher
l'exécution. Alors, un compagnon qui se trouvait présent et que l'on dit
poète, fit le tour de la ville en colportant de mauvais discours et des
bruits péjoratifs à l'encontre de notre susdit Maître. Quand il passait
dans son chemin, il regardait le saint homme d'un œil dracontique et
venimeux.
Il osa dire publiquement: «Ce prédicateur est indigne de s'asseoir à la
table où prennent place les gens de bien: je peux établir que c'est un
jeanfoutre et un poltron, qu'il a dans votre église, en chaire, et
devant tous, menti contre la réputation d'un homme d'honneur, articulant
des faits qui n'ont jamais eu lieu.»
Bien plus, il a osé dire: «C'est par jalousie que vous persécutez ce
noble Docteur.» Puis, il y a qualifié notre Maître de chien, de brute,
assurant que jamais pharisien n'eut tant de noirceur et d'envie. Tous
ces propos vinrent à l'oreille du Maître. Il s'excusa fort élégamment à
mon avis. «Combien, dit-il, que ce livre n'ait pas été mis encore au
feu, on peut admettre qu'il sera brûlé dans un avenir prochain.» Puis,
il attesta l'Écriture Sainte en plusieurs passages et démontra _qu'on ne
saurait mentir quand on parle en faveur de la Foi catholique_. Il
ajouta, pour finir, que les baillis et les officiaux de l'évêque de
Mayence empêchent cette réparation contre toute justice. Mais les hommes
verront bien ce qui doit advenir, lui-même ayant prophétisé que ce
libelle serait ars, quand bien même l'Empereur et le Roi de France, et
tous les Princes et tous les Ducs feraient cause commune avec le docteur
Reuchlin. J'ai voulu vous donner avis de tout cela pour que vous soyez
couvert; je vous recommande fort la diligence en affaires pour éviter le
scandale. Donc, portez-vous bien.
_Donné à Miltenberg._