Si je fus un menteur, comme vous me le reprochâtes naguère, en toujours
promettant de vous écrire et ne vous écrivant jamais, j'entends vous
prouver, ce jourd'hui, que je suis de parole. Un homme d'âge, un homme
de bien ne promet que ce qu'il veut tenir. Ce serait de ma part une
inconséquence grande que de n'observer point ma promesse et d'être
fallacieux. A cet exemple, vous faut m'écrire. Ainsi nous pourrons
souvent nous envoyer à tour de rôle ou nous adresser des mandements.
Sachez d'abord que le docteur Reuchlin s'est permis d'éditer un libelle
plein de scandale et d'impudeur où vous êtes couramment traité de
«bourrique». Cela est intitulé _Defensio_. J'ai ressenti une grande
confusion en lisant ce pamphlet, encore que je ne sois pas allé jusqu'au
bout, car je l'ai envoyé contre le mur dès que j'ai vu à quel point il
est malévole pour les artistes et les théologiens. Vous en prendrez
connaissance pour peu que cela vous plaise, car je vous le fais tenir.
Il me semble, quant à moi, que l'auteur, avec son pamphlet, devrait être
condamné au feu; car il est intolérable et hautement scandaleux qu'un
homme puisse écrire impunément des livres de ce genre. Je fus
dernièrement à la montre aux chevaux, à cause que je voulais faire
emplette d'un bidet pour cheminer jusqu'à Vienne. C'est alors que j'ai
vu le livre de Reuchlin mis en vente. Immédiatement, je m'avisai qu'il
était indispensable de vous donner connaissance du bouquin afin que vous
puissiez rédarguer sa perversité. Je voudrais autant que possible vous
faire de plus grands services. Croyez que je n'hésiterais pas, car vous
avez en moi un humble valet ainsi qu'un partisan chaleureux.
Sachez que j'ai encore mal aux yeux. Mais une manière d'alchimiste est
ici venu qui dit qu'il sait médicamenter les yeux quand même on lui
donnerait, pour le guérir de cette infirmité, un homme absolument
aveugle. Il a d'ailleurs une expérience peu commune, ayant pérégriné à
travers l'Italie et la France et de nombreux pays. Or, vous le savez,
tout alchimiste est maître mire ou savonnier, encore que le nôtre fût
passablement désargenté.
Vous me demandez comment, par ailleurs, se comportent mes affaires.
Mille grâces de vouloir bien vous enquérir de cela. Sachez donc que je
me porte bien, par la volonté de Dieu. J'ai pressé beaucoup de raisin
pendant le vendémiaire et j'ai de froment une bonne suffisance.
Pour ce qui est des nouvelles, sachez encore que le Sérénissime Dom
Empereur envoie un grand peuple en Lombardie contre les Vénitiens et les
veut châtier de leur superbe. J'en ai bien vu deux mille, avec six
drapeaux. Une moitié portait des lances, l'autre des mousquets et des
bombardes. Ils étaient d'aspect très horrifique et traînaient des bottes
déchirées. Ils ont fait de grands dégâts chez les campagnards et les
vilains--tant que nos hommes criaient qu'ils voudraient les savoir tous
morts jusqu'au dernier. Mais moi je souhaite que l'armée nous soit
rendue en bon état.
Envoyez-moi par cet ordinaire les _Formalitates_ et les _Distinctiones_
de Scott que mit en ordre Brulifer et aussi le _Clipeus thomistarum_
imprimé chez les Aldes, si vous pouvez mettre la main dessus. Je
voudrais bien avoir aussi le _Modus metrificandi_ composé par vous.
Achetez-moi Boetius dans toutes ses œuvres, et surtout la _Disciplina
scholarum_ et le _De consolatione philosophica_ portant les gloses du
Docteur Saint. En même temps, portez-vous bien et me gardez en bon
vouloir.
_D'Augsbourg._