Comme vous m'avez écrit dernièrement au sujet de votre petite femme, que
vous la chérissez d'un intime cœur et qu'elle vous reluque pareillement,
qu'elle vous offre des bouquets, des mouchoirs, des ceintures et autres
menus suffrages, qu'elle ne vous demande aucune paraguante à la manière
des putains, que vous la besognez quand le mari est en course, de quoi
il est fort aise; comme vous m'avez dit que, naguère, en une seule
visite, vous l'avez copulée trois fois et l'une d'elles en vous tenant
debout derrière la porte d'entrée, après avoir chanté: _Ouvrez, princes,
ouvrez vos portes!_ que son cocu survenant vous avez par le jardin pris
la poudre d'escampette, je veux à mon tour vous narrer comment je me
conduis avec mon tendron.
C'est une femme excellente et riche. Fort à propos je suis entré dans
ses bonnes grâces parce qu'un certain jouvenceau, propriétaire bien noté
du Pape, m'a fait avancer. Conséquemment, je me suis mis à l'aimer sans
réserve, au point de ne savoir que faire, le jour, et de ne pas dormir,
la nuit. L'autre minuit, dans mon premier somme, je hurlais sous les
courtines: «Dorothea! Dorothea! Dorothea!» d'une telle véhémence, que
mes compagnons, internes au collège, entendirent mes hennissements,
prirent peur, se levèrent et: «Dom Maître, dirent-ils, que voulez-vous?
Pourquoi ces cris? Si vous désirez vous confesser, nous allons
sur-le-champ vous quérir un prêtre.» Ils me croyaient à l'article de la
mort et pensaient que j'invoquais Sainte Dorothea, pêle-mêle avec
d'autres Bienheureux. Cela me fit rougir en cramoisi. Mais, quand
j'arrivai chez ma petite femme, je fus tellement perturbé que je n'osai
lever les yeux sur elle; de nouveau je piquai mon soleil. Mais elle me
dit: «Ah! Dom Maître, pourquoi êtes-vous, aujourd'hui, vérécundieux?» Et
elle m'en demanda plusieurs fois la cause, voulant savoir par elle-même,
décidée à ne me congédier qu'après que je m'en serais ouvert. Elle
ajouta qu'elle ne se mettrait point en colère alors même que je lui
dirais la plus grosse cochonnerie. Alors me vint l'audace et je lui
révélai mes secrets. Cela, parce que vous m'avez dit, autrefois, quand
vous lisiez Ovidius, _De l'Art d'aimer_, que les amants doivent être
fort intrépides, tels des guerriers, ou bien qu'il n'y a rien de fait.
Et je lui dis: «Maîtresse révérende, épargnez-moi, pour Dieu et pour
tout votre honneur. J'arde comme un cerf quand je vous vois. Je vous ai
choisie parmi les filles des hommes parce que vous êtes belle entre les
femmes et que nulle tache n'est en vous, parce que, très spécieuse et
charmante, à ce point qu'on n'en voit dans le monde aucune autre
pareille.» Elle sourit alors et me répondit: «Par les Dieux! vous savez
discourir galamment si je voulais vous croire.»
Depuis, j'allai souvent la voir chez elle et nous bûmes chopine de grand
cœur. Quand elle vient à l'église, je me campe de telle sorte que je la
puisse voir; elle me regarde comme si elle me voulait transverbérer de
ses œillades.
Dernièrement, je la suppliai avec force de m'accorder l'amoureux déduit.
Elle de s'écrier que je ne l'aimais point. Je lui jurai que je l'aimais
autant que ma propre mère et que j'étais prêt à tout pour son service,
quand il m'en coûterait la vie.
Alors, elle me répondit, cette exquise petite femme: «Je verrai bien
s'il en est ainsi.» Elle traça une croix sur sa porte avec du blanc
d'Espagne: «Si vous me chérissez, dit-elle, vous viendrez le soir, quand
la nuit est close, baiser pour l'amour de moi cette croix que voici.»
Je m'en acquittai pendant plusieurs jours. Alors, vint un drôle qui
embrena cette croix, si bien qu'à la baiser dans l'obscurité, je me
barbouillai de merde la face, les dents et le nez. J'entrai dans une
furieuse colère contre la donzelle. Mais elle fit serment, par le Saint
des Saints, qu'elle n'était pour rien dans la chose, ce dont je ne doute
point, car elle est, maugrebleu! fort honnête par ailleurs. Je soupçonne
un compagnon d'être l'auteur de cette porcherie, et, si je peux l'en
convaincre, ne doutez pas que je lui donne toute la rétribution à quoi
il peut prétendre.
Quant à la garce, elle a des gestes plus aimables que par le passé;
j'espère avant peu monter sur elle. Dernièrement, quelqu'un lui confia
que je suis poète, si bien qu'elle me provoqua: «J'ai ouï dire que vous
êtes bon poète; vous devriez, pour être gentil, composer, une fois, des
vers en mon honneur.» Je fis la pièce demandée et, le soir, je la
chantai sur la place pour la lui faire entendre. Ensuite je la traduisis
en allemand. La voici:
O féconde Vénus, de l'amour inventrice et dominatrice,
Pourquoi ton fils m'est-il ennemi?
O belle Dorothea que j'adoptai pour bien-aimée,
Fais-moi la chose même que je veux faire à toi!
Charmante par-dessus toutes les pucelles de la ville,
Tu splendis comme une étoile et souris comme une fleur.
Elle me dit qu'elle prétendait garder cela toute sa vie en dilection de
moi. Vous plaise me donner conseil touchant la manière dont je me dois
comporter et sur ce qu'il me faut faire pour en être aimé. Excusez-moi
si je suis à tel point débraillé dans une épistole à Votre Seigneurie, à
cause que j'ai accoutumé d'en user familièrement avec mes amis.
Portez-vous bien au nom du Benedict.
_De Leipzig._