MAITRE JOANNES HIPP DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

_Réjouissez-vous dans le Seigneur. Exultez, ô Juste! Soyez glorifiés,

vous tous, hommes au cœur droit._

Psalmiste, XXXI.

Mais ne prenez pas d'inquiétude en vous disant: «Que nous veut cet autre

avec son texte?» Vous devez lire joyeusement cette nouvelle qui

désopilera Votre Domination d'une gaieté peu commune. Je vous l'écrirai

en peu de mots.

Il y avait ici un poète nommé Joannes Esticampianus. Il était assez

renchéri et ne faisait pas grand état des Maîtres ès Arts. Il en fit,

_ex cathedra_, les plus belles gorges chaudes, affirmant qu'ils ne

savent rien, qu'un poète vaut mieux que dix Maîtres, que les poètes,

dans les processions, devraient prendre le pas sur les Maîtres et les

Licenciés. Lui-même lisait Plinius et les autres poètes. Il répétait

aussi que les Maîtres ès Arts n'étaient pas Maîtres dans les sept Arts

libéraux, mais bien dans les sept Péchés capitaux; qu'ils n'avaient pas

de fond, n'ayant aucunement étudié les poètes. Ils ne connaissent que

Petrus Hispanus et sa _Parva logica_. Il avait de nombreux auditeurs et

beaucoup de pensionnaires. Il apprit à ces jeunes gens que thomistes et

scottistes ne valent pas un fétu. Il se répandit en blasphèmes contre le

Docteur Saint.

Les Maîtres, cependant, expectaient une occasion qui leur permît de se

venger avec le secours de Dieu. Et Dieu voulut, une fois, que ce poète

fît une oraison qui scandalisa son auditoire, Maîtres, Docteurs,

Licenciés et Bacheliers, car il loua sa Faculté en rabaissant la

Théologie sacrée. Et ce fut une grande honte parmi les gros bonnets de

la Faculté. Les Maîtres, les Docteurs se réunirent en conseil. Ils

dirent: «Que faisons-nous? Cet homme fait ici de nombreuses merveilles.

Si nous le renvoyons sans phrases, le monde croira qu'il est plus docte

que nous, à moins que n'arrivent des modernes. Ils se prétendront alors

dans une meilleure voie que les anciens. Notre Université sera

vilipendée et le scandale éclatera.» Maître Andreas Delitsch prit la

parole. C'est d'ailleurs un excellent poète. Il déclara qu'à son avis

Esticampianus occupe dans l'Université l'emploi d'une cinquième roue

dans un char; qu'il importune les autres Facultés, à cause qu'il empêche

les Suppôts d'être qualifiés en elles congrument. Les autres Maîtres de

jurer qu'il en est ainsi et, pour la somme des sommes, ils conclurent à

la relégation ou même au bannissement du poète, quand bien même ils

devraient s'en faire un éternel ennemi. Ils le citèrent devant le

recteur, l'avisèrent de la citation entre les portes de l'église. Il

comparut, ayant un juriste avec soi. Il eut la prétention de défendre sa

cause, accompagné de nombreux compagnons qui prirent son parti. Les

Maîtres leur enjoignirent de lever la séance sous peine de parjure,

puisque, en demeurant, ils témoignaient contre l'Université. Les Maîtres

furent vigoureux dans le combat; ils persévérèrent dans leur constance;

ils firent le serment, au nom de la justice, qu'ils n'épargneraient qui

que ce fût. Quelques juristes et curiales intercédèrent pour

Esticampianus. Et les Maîtres déclarèrent impossible tout accommodement

parce qu'ils ont leurs statuts et que les statuts prescrivaient la

relégation. Chose admirable! le Prince même sollicita pour le poète, ce

qui ne servit à rien. Les Maîtres, en effet, répondirent au Duc: «Il

importe de garder les statuts universitaires à cause que les statuts,

dans l'Université, ont la même utilité que la reliure dans un livre; que

si la reliure vient à manquer, les feuilles tombent çà et là, et que si

les statuts sont méprisés, l'ordre n'existe plus dans l'Université. La

discorde s'établit chez les Suppôts. Le chaos et la confusion ne tardent

guère. Donc, il devait rechercher le bien de l'Université, à l'exemple

de feu son père.»

Le Prince voulut bien se laisser convaincre. Il déclara ne pouvoir agir

contre l'Université et qu'il est plus expédient de bannir un seul homme

que d'infliger un esclandre à l'Université tout entière. Les Seigneurs

Maîtres furent prodigieusement satisfaits et dirent: «Seigneur Prince,

béni soit Dieu pour cette bonne justice!» Et le Recteur afficha un

mandement aux portes de l'église comme quoi Esticampianus était relégué

pour dix ans. Ses auditeurs ne manquèrent pas de clabauder. Ce furent

des conciliabules sans fin. Ils prétendaient que les Seigneurs du

Conseil avaient fait injure à Esticampianus. Mais les Maîtres

ripostèrent qu'ils ne donneraient pas une obole de sa peau. Quelques-uns

des pensionnaires firent courir le bruit qu'Esticampianus voulait tirer

vengeance de l'affront reçu et qu'il citait l'Université devant la Cour

de Rome. Alors, Maîtres de rire en disant: «Que prétend faire ce

ribaud?»

Vous saurez qu'à présent la plus grande concorde règne dans

l'Université. Maître Delitsch professe les humanités et aussi Maître de

Rotenburg, auteur d'un livre trois fois aussi gros que Virgilius dans

ses œuvres complètes. Il a mis dans ce livre quantité de bonnes choses,

même pour la défense de la Sainte Mère Église et pour la louange des

Saints. Il y recommande principalement notre Université et la Théologie

sacrée et la Faculté des Arts, improuvant ces poètes gentils et

séculiers. Nos Seigneurs Maîtres disent que les vers du rotenburgeois

valent bien ceux de Virgilius, qu'ils n'ont aucun défaut, parce que leur

auteur sait en perfection l'art des rythmes et des rimes, ayant été,

avant même ses vingt ans, un impeccable métricien.

C'est pourquoi Nos Seigneurs du Conseil ont permis qu'il expliquât

lui-même, en public, son ouvrage, préférablement à Térentius, à cause

qu'il est plus utile que Térentius, qu'il porte avec soi un

christianisme louable et qu'il ne traite pas, comme Térentius, des

putains et des morions.

Vous devriez propager cette histoire dans votre Université. Peut-être,

alors, ferait-on à Busch, dans Cologne, ce qu'on vient de faire ici à

Esticampianus.

Quand me ferez-vous tenir votre pamphlet contre Reuchlin? Vous promettez

beaucoup: rien ne paraît ensuite.

Dieu vous épargne si vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, car

vous êtes en moi pareil à mon cœur!

Encore une fois, daignez me l'adresser au plus vite, puisque j'ai

désiré, dans mon désir, manger avec vous cette pâque, en d'autres

termes, lire ce bouquin.

Écrivez-moi des nouvelles. Composez sur moi une amplification ou

quelques mètres si vous m'en jugez digne. Et portez-vous bien dans

Christus notre Seigneur Dieu, pendant les siècles des siècles. _Amen._

Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade · 第 43 / 96 题