Je m'étonne furieusement, homme vénérable, que vous ne m'écriviez pas
lorsque cependant vous écrivez à d'autres, lesquels ne vous écrivent pas
aussi souvent que moi je vous écris. Mais que si vous êtes mon ennemi au
point de ne me vouloir plus écrire, cependant, écrivez-moi pourquoi il
vous déplaît m'écrire désormais, afin que j'apprenne la raison pourquoi
vous ne m'écrivez plus lorsque je vous écris toujours, comme je vous
écris à présent, encore que je sache que vous ne m'écrirez pas.
Mais, ce nonobstant, je vous supplie en mon cœur de me vouloir bien
écrire et, quand une fois vous m'aurez écrit, alors je veux vous écrire
dix fois, parce que volontiers j'écris à mes amis et je veux m'exercer
dans l'écriture afin de pouvoir élégamment écrire des _dictamen_ et des
épistoles.
Je ne peux excogiter ce qui est en cause et pour quel motif vous ne
m'écrivez pas. Je me suis lamenté naguère. Des gens de Cologne étaient
ici. Je leur ai demandé: «Que fait cependant Maître Ortuinus qu'il ne
m'écrive point? Croyez-vous qu'il ne m'a nullement écrit depuis deux
ans! Cependant, dites-lui qu'il m'écrive, parce que je voudrais lire ses
épîtres plus volontiers que je ne mangerais du miel. Il fut jadis mon
principal ami.»
Je leur ai demandé aussi comment les choses vont pour vous dans votre
débat avec le docteur Reuchlin. Ils m'ont fait réponse que le damné
juriste vous a circonvenu, grâce aux manèges de son art. J'ai alors
invoqué le Seigneur Dieu pour qu'il vous daigne sa grâce impartir et
qu'il vous rende vainqueur. Si vous me daignez écrire, c'est de cela
qu'il faut m'écrire, sur quoi je voudrais ardemment être informé.
Ces juristes vont ici disant: «Le docteur Reuchlin tient une bonne
affaire. Les Théologiens de Cologne lui ont fait injure.»
Et, par les Dieux! je crains que l'Église n'en vienne au scandale, si ce
livre, le _Speculum oculare_, n'est pas mis au bûcher, à cause qu'il
renferme nombre de propositions irrévérencieuses et contre la Foi
catholique. Si ce juriste n'est pas contraint à la rétractation, les
autres, à son exemple, tenteront d'écrire sur la Théologie, encore
qu'ils n'en sachent rien, encore qu'ils n'aient étudié sous la conduite
de Thomas, ni d'Albertus, ni de Scott et qu'ils ne soient aucunement
illuminés dans la Foi par l'influx du Paraclet. Parce que chacun se doit
enclore dans sa faculté; parce qu'on ne doit pas jeter la faucille dans
les chaumes d'autrui; parce qu'un gniaf est gniaf, un ravaudeur,
ravaudeur, un forgeron, forgeron, les choses iraient mal si le tailleur
prétendait faire des galoches ou des brodequins.
Vous devez soutenir avec audace la Théologie sacrée. Je prierai Dieu
pour vous. Qu'il vous daigne attribuer sa grâce, illuminant votre
intellect ainsi qu'il en usait envers les Pères d'autrefois. Que le
Diable, avec ses serviteurs, ne prévale point contre la justice!
Écrivez-moi cependant, pour l'amour de Dieu, comment vous vous portez.
Vous me causez d'étranges soucis dont vous n'avez nul besoin. Mais, pour
l'heure, je vous recommande au Seigneur Dieu. Mille prospérités dans
Christus.
_Donné à Francfort._