GUILHELMUS SCHERFCHLEIFERIUS DONNE LE BONJOUR A ORTUINUS GRATIUS

Je m'étonne furieusement, homme vénérable, que vous ne m'écriviez pas

lorsque cependant vous écrivez à d'autres, lesquels ne vous écrivent pas

aussi souvent que moi je vous écris. Mais que si vous êtes mon ennemi au

point de ne me vouloir plus écrire, cependant, écrivez-moi pourquoi il

vous déplaît m'écrire désormais, afin que j'apprenne la raison pourquoi

vous ne m'écrivez plus lorsque je vous écris toujours, comme je vous

écris à présent, encore que je sache que vous ne m'écrirez pas.

Mais, ce nonobstant, je vous supplie en mon cœur de me vouloir bien

écrire et, quand une fois vous m'aurez écrit, alors je veux vous écrire

dix fois, parce que volontiers j'écris à mes amis et je veux m'exercer

dans l'écriture afin de pouvoir élégamment écrire des _dictamen_ et des

épistoles.

Je ne peux excogiter ce qui est en cause et pour quel motif vous ne

m'écrivez pas. Je me suis lamenté naguère. Des gens de Cologne étaient

ici. Je leur ai demandé: «Que fait cependant Maître Ortuinus qu'il ne

m'écrive point? Croyez-vous qu'il ne m'a nullement écrit depuis deux

ans! Cependant, dites-lui qu'il m'écrive, parce que je voudrais lire ses

épîtres plus volontiers que je ne mangerais du miel. Il fut jadis mon

principal ami.»

Je leur ai demandé aussi comment les choses vont pour vous dans votre

débat avec le docteur Reuchlin. Ils m'ont fait réponse que le damné

juriste vous a circonvenu, grâce aux manèges de son art. J'ai alors

invoqué le Seigneur Dieu pour qu'il vous daigne sa grâce impartir et

qu'il vous rende vainqueur. Si vous me daignez écrire, c'est de cela

qu'il faut m'écrire, sur quoi je voudrais ardemment être informé.

Ces juristes vont ici disant: «Le docteur Reuchlin tient une bonne

affaire. Les Théologiens de Cologne lui ont fait injure.»

Et, par les Dieux! je crains que l'Église n'en vienne au scandale, si ce

livre, le _Speculum oculare_, n'est pas mis au bûcher, à cause qu'il

renferme nombre de propositions irrévérencieuses et contre la Foi

catholique. Si ce juriste n'est pas contraint à la rétractation, les

autres, à son exemple, tenteront d'écrire sur la Théologie, encore

qu'ils n'en sachent rien, encore qu'ils n'aient étudié sous la conduite

de Thomas, ni d'Albertus, ni de Scott et qu'ils ne soient aucunement

illuminés dans la Foi par l'influx du Paraclet. Parce que chacun se doit

enclore dans sa faculté; parce qu'on ne doit pas jeter la faucille dans

les chaumes d'autrui; parce qu'un gniaf est gniaf, un ravaudeur,

ravaudeur, un forgeron, forgeron, les choses iraient mal si le tailleur

prétendait faire des galoches ou des brodequins.

Vous devez soutenir avec audace la Théologie sacrée. Je prierai Dieu

pour vous. Qu'il vous daigne attribuer sa grâce, illuminant votre

intellect ainsi qu'il en usait envers les Pères d'autrefois. Que le

Diable, avec ses serviteurs, ne prévale point contre la justice!

Écrivez-moi cependant, pour l'amour de Dieu, comment vous vous portez.

Vous me causez d'étranges soucis dont vous n'avez nul besoin. Mais, pour

l'heure, je vous recommande au Seigneur Dieu. Mille prospérités dans

Christus.

_Donné à Francfort._

Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade · 第 39 / 96 题