MAITRE JOANNES KRABACIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Excellente personne, selon que je fus, il y a deux ans, à Cologne, dans

votre compagnie, et que vous m'intimâtes qu'il fallait que je vous

écrivisse de quelque lieu que je me trouvasse, je vous notifie que j'ai

appris la mort d'un théologien excellentissime, nuncupé notre Maître

Heckman de Franconie. Ce fut un homme d'importance. De mon temps,

recteur à Nuremberg, il fut l'ennemi de tous les poètes séculiers.

C'était un homme zélé, qui célébrait la messe pour son plaisir. Quand il

tint le rectorat de Vienne, il garda les Suppôts dans une grande

rigueur. Une fois, vint un compagnon de Moravie qui doit être poète, car

il écrivait des mètres, et qui voulut professer l'art de la Métrique,

combien qu'il ne fût pas diplômé. Alors, notre Maître Heckman défendit

son cours; mais, lui, fut si outrecuidé qu'il ne voulut pas tenir compte

de l'ordonnance. Le recteur, pour le coup, interdit aux Suppôts de

fréquenter ses leçons. Ensuite de quoi ce ribaud vint trouver le

recteur, lui tint des propos superbes et se mit à le tutoyer. Aussitôt

le recteur envoya chercher les valets de ville et voulut incarcérer

notre homme, à cause que c'était un énorme scandale qu'un simple

compagnon eût le front de tutoyer un recteur d'Université qui est notre

Maître. Avec cela, j'ai ouï dire que ce compagnon n'est Bachelier, ni

Maître, ni en aucune façon qualifié ou gradué, qu'il pérégrine comme un

guerrier qui s'en va-t-en guerre, qu'il porte un grand chapeau; en

outre, un long poignard à son côté. Mais, pardieu! on l'eût bel et bien

incarcéré, n'étaient les répondants qu'il connaissait en ville.

Quant à moi, je m'afflige beaucoup s'il est vrai qu'un tel homme soit

défunt. Il m'a fait beaucoup de bien lorsque j'étais à Vienne; c'est

pourquoi j'ai composé l'épitaphe que voici:

Qui gît dans ce tombeau fut ennemi des poètes

Et les voulut expeller, quand ils cuidèrent ici pindariser;

Témoin ce compagnon, naguère, qui ne fut pas titré,

Venant de Moravie et montrant à composer des vers:

Il le voulut mettre en prison pour l'avoir tutoyé!!!

Mais à cause qu'il est mort, enseveli à Vienne,

Dites deux ou trois fois pour lui une belle patenôtre.

Fut un messager qui nous apporta des nouvelles, méchantes si elles sont

véridiques, à savoir que votre cause est en mauvaise posture devant la

Curie romaine; je ne le crois cependant pas, car ces messagers

colportent force hapelourdes. Les poètes murmurent ici contre vous. Ils

clabaudent qu'ils veulent défendre le docteur Reuchlin avec des carmes.

Mais, comme vous aussi êtes poète lorsque bon vous semble, je crois que

vous ferez bonne contenance devant ces paltoquets. Vous devez néanmoins

m'écrire comment l'affaire se comporte. Si je peux alors vous assister,

vous aurez en moi un fidèle compagnon et coadjuteur. Portez-vous bien.

_De Nuremberg._

Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade · 第 37 / 96 题