Après m'avoir écrit que vous cessiez désormais de vaquer à ces fadaises
et que vous ne vouliez plus aimer ou besogner les femelles, sinon une ou
deux fois par mois, je suis estomiré que vous m'écriviez de telles
sornettes.
Je sais pertinemment le contraire de ce que vous me dites. Nous avons
ici un compagnon venu de Cologne depuis peu. Vous le connaissez bien; il
y fut tout le temps mêlé à votre vie. Il prétend que vous forniquez
l'épouse de Johannes Pffefferkorn. Il m'affirma la chose, en fit
serment, et je le crois volontiers. Vous êtes fort séduisant. Vous savez
dire de jolis riens. Vous connaissez dans la perfection l'art d'aimer
d'après les règles d'Ovidius.
En outre, un marchand m'a narré ce qu'on dit à Cologne. Il paraît que
notre Maître Arnoldus de Tongres lui fait pareil service. Mais la chose
n'est pas vraie, car il est encore puceau, je le sais pertinemment.
Jamais il ne s'est copulé avec une femelle. L'eût-il fait, d'ailleurs,
ou fût-il en possession de le faire, ce que je ne crois pas, il n'y
aurait pas grand mal, puisqu'il est humain d'errer quelquefois.
Vous m'écrivez beaucoup de ce péché, qui n'est pas le péché le plus
grand de ce monde. Vous alléguez de nombreux écrits. Je sais bien que
cela n'est pas bon; mais cependant on trouve jusque dans l'Écriture
Sainte l'exemple de gens ayant ainsi prévariqué; néanmoins furent-ils
sauvés. Tel Samsom qui dormit avec une pute: cependant l'Esprit du
Seigneur fit, par la suite, irruption en lui.
Et je pourrais contre vous rédarguer de la sorte:
Quiconque n'est point malévole reçoit l'Esprit Divin!
Mais Samsom n'est point malévole.
Donc Samsom reçoit l'Esprit Divin.
Je prouve la majeure par ce texte:
Dans une âme malévole n'entre point l'Esprit de Sapience.
Mais l'Esprit Saint n'est autre que l'Esprit de Sapience.
Donc la mineure est patente. Car, si ce péché de fornication était
jusques à ce point condamnable, l'Esprit du Seigneur ne se fût pas irrué
chez Samsom, comme il appert du _Livre des Juges_.
De même, on lit de Salomon qu'il eut trois cents reines, des concubines
sans nombre et qu'il fut, jusqu'à sa mort, le plus rude paillard.
Néanmoins, les Docteurs sont tous d'accord pour conclure à sa louange et
le tiennent pour sauvé.
Que vous semble-t-il à présent? Suis-je plus fort que Samsom? Plus sage
que Salomon? Donc, il faut quelquefois se passer de l'agrément. Au
surplus, les médecins tiennent la chose pour valable contre la bile
noire. Et que dites-vous de ces pères sérieux?
Cependant, l'_Ecclésiaste_ professe: _J'ai trouvé que rien n'est
meilleur pour l'homme que se réjouir de son œuvre_. C'est pourquoi je
dis avec Salomon, à ma particulière: _Tu vulnéras mon cœur, sœur mienne!
épouse mienne! tu vulnéras mon cœur pour un cheveu de ton cou! Ah!
combien sont tes mamelles duisantes, mienne sœur! épouse mienne! tes
mamelles sont plus douces que le vin_, etc. Par les Dieux! il est
grandement suave d'aimer le cotillon, d'après le carme du poète Samuel:
_Apprends, bon clerc, à choyer les pucelles, pour ce qu'elles savent
offrir de doux baisers, amignottant la jouvence fleurie._ Puisque
l'amour est charité, que Dieu est charité, l'amour ne saurait être une
mauvaise chose. Résolvez-moi cet argument!
Salomon dit encore: _Quand l'homme aura donné toute la substance de son
domaine à cause de la dilection, il regardera comme rien cette
richesse._
Mais passons et venons à autre chose.
Vous me sollicitez de vous apprendre quelques nouvelles. Sachez donc que
l'on s'est amusé ferme ici, pendant le carnaval. Nous avons eu une joute
de lance. Le Prince lui-même a fait de la haute école sur la place
publique. Il montait un andalou couvert d'un caparaçon de soie peinte où
l'on voyait une femme en grand habit, et, séant auprès d'elle, un jeune
homme aux cheveux crépelés qui jouait de l'orgue suivant le mot du
Psalmiste: _Que les damoiseaux et les érigones, les cadets et les
vieillards, exaltent le nom du Seigneur!_ Et quand le Prince entra dans
la ville, ce fut avec une procession grande que l'Université
l'intronisa. Les bourgeois brassèrent une cervoise copieuse; ils
offrirent des nourritures de choix et régalèrent de leur mieux le Prince
avec les courtisans. Le bal vint ensuite; je me nichai dans une fenêtre
d'où je ne perdis pas un coup d'œil. Je n'en sais pas davantage, sinon
que je souhaite pour Votre Grâce tous les bonheurs; portez-vous bien
dans le Très-Haut.
_De Leipzig._