Autant de salutations que d'étoiles au ciel et, dans la mer, de grains
de sable, Dom Maître Vénéré! Ici, j'ai force rixes et guerres avec de
mauvaises gens qui présument de leur science, n'ayant pas étudié même la
Logique, science des sciences. J'ai célébré naguère, au couvent des
Prêcheurs, une messe du Saint-Esprit, afin qu'il plaise au Seigneur
m'infuser sa grâce avec une bonne mémoire des syllogismes; elle me
permettra d'argumenter contre les mécréants qui ne savent que latiniser
et parfaire des _dictamen_. J'ai, dans cette messe, imposé une collecte
pour notre Maître Jacobus de Hoogstraten et notre Maître Arnoldus de
Tongres, suprême régent de Saint-Laurentius. Que dans leurs controverses
théologiques ils puissent amener jusqu'à la borne des réfutations le
nommé Joannes Reuchlin, docteur en droit, poète séculier et présomptueux
qui mène contre les universités une campagne en faveur des Juifs! Il
émet des propositions scandaleuses, qui offensent les oreilles dévotes,
ainsi que l'ont prouvé Johannes Pffefferkorn et notre Maître Arnoldus de
Tongres, mais il n'est pas fondé en théologie spéculative, non plus
qu'en Aristoteles ou en Petrus Hispanus. C'est pourquoi nos maîtres,
dans Paris, l'ont condamné soit au feu, soit à rétractation. J'ai vu la
lettre et le cachet de Mgr le Doyen de la sacro-sainte Faculté
parisienne de Théologie.
Un de nos Maîtres, furieusement profond en Théologie sacrée, illuminé
dans la Foi, membre de quatre Universités, ayant sous sa férule plus de
cent casuistes occupés à écrire sur le livre des _Sentences_, sur quoi
ses arguments se fondent, assure à tout venant que le Docteur précité,
Joannes Reuchlin, ne se peut évader. Le Pape lui-même n'oserait édicter
une sentence contre une telle Université solemnissime, en faveur d'un
qui n'est pas même théologien, qui n'entend pas le bienheureux Thomas,
_Contre les Gentils_, combien que l'on prétende qu'il soit docte et même
en Poésie. Un de nos Maîtres, curé de Saint-Martinus, m'a ostenté une
épître dans laquelle, fort aimablement, cette Université promet à sa
sœur de Cologne un concours effectif et réel. Cependant, ces latinistes
outrecuident au point de tenir le parti contraire!
Je suis naguère descendu à Mayence, _Hôtel de la Couronne_, où, de la
sorte la plus indiscrète, une couple de trupheurs me suscita des
vexations. Ils appelèrent nos Maîtres de Paris et de Cologne des
fantasques et des sots, leurs livres des _Sentences_, une logomachie. De
même, les procès, les recueils, les appels de tous les collèges
n'étaient pour eux que foutaise. J'en fus à ce point irrité qu'il ne me
vint aucune réponse. Ils s'avisèrent de me tarabuster encore parce que
j'avais effectué le pèlerinage de Trèves, dans le but d'y voir la
tunique du Seigneur. Ils dirent que ce n'était peut-être pas sa robe
elle-même et le prouvèrent par des syllogismes cornus: tout ce qui est
déchiré ne doit pas être offert comme tunique du Seigneur; or, la robe
en question est déchirée, donc... etc. J'accordai la majeure, mais je
m'inscrivis en faux contre la mineure. Après quoi, ils argumentèrent de
la sorte: le bienheureux Hieronymus dit: _Infatué d'une erreur vétuste,
l'Orient a déchiqueté en menus lambeaux la robe du Seigneur; elle était
sans couture et prise dans une seule étoffe._ Je rédarguai que saint
Hieronymus n'est pas du style évangélique et serait présomptueux, au
regard des Apôtres. Là-dessus, j'ai quitté la table et laissé les
trupheurs. Vous devez savoir que ceux qui parlent avec une telle
irrévérence de nos Maîtres, des Docteurs illuminés dans la Foi, peuvent
être excommuniés de fait par le Pape. Si les membres de la Cour de Rome
le savaient, ils les assigneraient devant la Curie et se feraient
attribuer leurs bénéfices. Tout au moins, ils les pourraient molester
avec dépens.
Qui jamais a ouï dire que de simples compagnons, qui ne sont promus ni
qualifiés dans aucune Faculté, aient congé de houspiller des hommes
distingués, des hommes profondissimes dans tous les genres de sciences
comme nos Maîtres sont? Mais ils se rengorgent à cause de leurs vers.
Moi aussi je sais faire des vers, des _dictamen_. Car j'ai lu aussi le
_Nouvel Idiome latin_ de M. Laurentius Corvinus et du grammairien
Brassicanus, et Valerius Maximus et les autres poètes. Et j'ai naguère
compilé, chemin faisant, un _dictamen_ en vers contre ces quidams. Le
voici:
Sont à Mayence, _Auberge de la Couronne_,
Où j'ai récemment dormi en personne,
Deux crapauds indiscrets.
Contre nos Maîtres, pasquins irrévérencieux,
Ils osent redresser les Théologiens,
Encore qu'ils ne soient pas même promus en Philosophie
Et ne sachent pas, dans les écoles, disputer en forme
Et d'une seule conclusion former plusieurs corollaires,
Comme l'enseigne fondamentalement le Docteur Subtil:
Qui méprise celui-là est un jeanfoutre!
Comment concluent les quodlibétaires du Docteur Irréfragable,
Qui dans les sciences ne peut être expugné,
Ils ne le savent point; ils ignorent le Docteur Séraphique,
Sans lequel ne se peut élever un bon physicien,
Et les gloses véridiques du Docteur Saint,
Tellement élevé dans Aristoteles et dans Porphyrius,
Qui seul exposa les cinq _Universaux_
Nommés pareillement les cinq _Prédicables_.
O que brièvement il épitome les sermonnaires
Et met en _compendium_ d'Aristoteles les sentences morales!
Toutes ces choses, les poètes ne les entendent point:
C'est pourquoi ils parlent à l'étourdie
Comme ces deux trupheurs présomptueux
Et qualifient nos Maîtres des bonshommes pleins de fiel.
Mais notre Maître Hoogstraten les va citer:
Alors, ils n'oseront plus harauder les Illuminés.
Portez-vous bien. Saluez pour moi, avec une grande révérence,
Nosseigneurs: Maître Arnoldus de Tongres, Maître Remigius, Maître
Valentinus de Geltersheim et Dom Jacobus de Ganda, poète éminemment
subtil de l'Ordre des Prêcheurs, ainsi que toute la compagnie.