Salutation à la gravité de quoi mille talents ne sauraient équipoller!
Apprenez, Vénérable Dom Maître, qu'il est ici grandement question de
vous. Les Théologiens font de votre personne une abondante préconisation
à cause que vous n'avez d'égards pour qui que ce soit et que vous
écrivez en défendant l'orthodoxie contre le docteur Reuchlin. Mais
quelques béjaunes sans esprit, des juristes qui ne sont point éclairés
dans la foi chrétienne, se truphent de Votre Seigneurie et lui
déblatèrent sur le casaquin. Toutefois ils ne sauraient prévaloir,
puisque la Faculté de Théologie tient pour vous. Et naguère, lorsque
sont venus ici les _Actes des Parisiens_, presque tous les Maîtres ont
acheté ce livre, de quoi ils se gaudirent énormément. Pour lors, en
ayant fait moi-même emplette, je l'envoyai à Heidelberg pour le signaler
à nos contradicteurs.
Les ayant vus, j'estime que ceux d'Heidelberg ne tarderont pas à se
repentir de n'avoir point tenu pour l'alme Université de Cologne dans
ses conclusions contre le docteur Reuchlin. J'apprends d'ailleurs que,
pour ce motif, l'Université de Cologne a promulgué un statut par quoi
elle s'oblige à ne jamais promouvoir dans les siècles des siècles les
Maîtres ou Bacheliers ayant pris leurs grades à Heidelberg. C'est bien
fait. Ils apprendront à connaître l'Université de Cologne, à épouser,
une autre fois, son parti. Je voudrais qu'on en fît de même pour les
autres Universités; mais je crois qu'elles ne sont pas informées de tout
cela; veuillez donc pardonner à leur ignorance.
Un compagnon m'a donné de bien jolis vers que vous devriez intimer à
l'Université de Cologne. Je les ai montrés aux Maîtres et à nos Maîtres
qui les ont fort recommandés. Je les ai adressés à plusieurs cités pour
votre gloire; car vous avez toutes mes faveurs. Lisez-les donc et sachez
ce que je pense:
Qui veut lire les dépravations hérétiques,
Et, du même coup, apprendre les bonnes latinités,
Celui-là doit acheter les _Actes des Parisiens_
Et les factums, dans Paris naguère édictés,
Comme quoi Reuchlin erre sur la Foi,
Ainsi que notre Maître Tongarus doctrinalement le prouve.
Ces choses, Maître Ortuinus veut les lire
Gratuitement, dans cette alme Université,
Et d'un bout à l'autre sur le texte gloser,
Non sans quelques remarques notables sur les marges notes.
Il veut, en outre, argumenter pour et contre,
Ainsi les Théologiens, dans Paris,
Quand ils examinèrent le _Speculum oculare_
Et Reuchlin magistralement condamnèrent:
Comme le savent les frères Carmélites
Et les autres qui s'appellent Jacobites.
Je m'étonne si vous prenez quelque intérêt à des choses de ce genre.
Vous êtes si artiste dans vos compositions, vous possédez une suavité si
grande que je ris toujours de plaisir quand je lis quelqu'un de vos
ouvrages. Moi, je souhaite qu'il vous plaise vivre longtemps afin que
votre los grandisse autant qu'il a fait jusqu'ici; car chacun de vos
écrits est de la dernière utilité.
Dieu vous gard' et vivifie! Qu'il ne vous abandonne point aux mains de
vos ennemis!
Comme dit le _Psalmiste_: _Que le Seigneur vous guerdonne selon votre
cœur et confirme tous vos desseins!_
Et vous aussi me veuillez écrire de vos gestes; car de grand cœur je
vois et entends ce que vous faites et comme vous agissez. Donc,
portez-vous bien.
_De Fribourg._