Salut aimant et servitude incroyable à vous, Seigneur vénéré Maître.
Aristoteles, en ses prédicaments, affirme qu'un doute général n'est pas
oiseux; c'est pourquoi j'ai sur l'estomac un doute qui me fait grand
scrupule. J'allai naguère à la foire de Francfort. En compagnie d'un
bachelier, je faisais route vers le forum, par la grand'rue où nous
croisèrent deux hommes qui nous semblèrent d'aspect fort honnête, ayant
noires tuniques, vastes capuces et lyripipions. Et me sont les Dieux
témoins que je les crus deux de nos Maîtres! Je leur fis ma révérence et
leur tirai mon bonnet. Alors, mon compagnon me bourra fortement: «Pour
l'amour de Dieu, que faites-vous? dit-il. Ce sont des Juifs, et vous
leur ôtez votre barrette?» Je fus aussi perturbé que si j'avais vu un
diable. «Dom Bachelier, que le Seigneur me pardonne, car je l'ai fait
par ignorance. Mais pensez-vous que cela soit grand péché?»
Tout d'abord, il répondit qu'il y voyait un péché mortel, le fait se
rattachant à l'idolâtrie, en opposition avec le premier des dix
préceptes: _Crois en un seul Dieu_. En effet, si quelqu'un rend honneur
soit à un Juif, soit à un païen, tout comme s'ils étaient baptisés, il
agit contre la foi et semble lui-même Juif ou païen. En même temps, le
Juif et le païen disent: «Voici que nous marchons dans la meilleure
voie, puisque les chrétiens nous tirent leur révérence; si nous n'y
marchions, ils ne la tireraient point.» Ils s'enracinent, par là, dans
leur foi, mésestiment la chrétienne et ne souffrent plus qu'on les
baptise. A quoi je répliquai: «Bien est véritable un tel propos quand on
agit sciemment; mais moi, je n'ai fait cela que par impéritie; or,
l'impéritie excuse le péché. Si j'avais connu que ces gens fussent Juifs
et que je leur eusse rendu honneur, je mériterais d'être brûlé vif,
comme ayant fait preuve d'hérésie. Mais Dieu ne l'ignore pas; je ne fus
instruit de leur qualité ni par le verbe ni par le geste; je supposai
avoir en ma présence deux Maîtres inconnus.»
Alors, il reprit: «C'est encore un péché. Moi-même, je suis entré une
fois dans certaine église où se tient, en présence du Sauveur, un Juif
de bois qui brandit un marteau. Je crus voir saint Pierre avec ses
clefs. Je m'agenouillai, déposant ma barrette. Seulement, alors, je vis
que c'était un Juif et j'entrai en repentance. Néanmoins, en confession,
dans un monastère de Prêcheurs, mon confesseur me dit que c'était péché
mortel à cause que nous devons prendre garde à nos actions; il conclut
en disant ne me pouvoir absoudre sans congé de l'Évêque, le cas étant
épiscopal. Il ajouta que si j'avais agi volontairement et non par
ignorance, le cas devenait papal. Ainsi, je ne fus absous qu'après qu'il
eut obtenu les pouvoirs de l'Évêché. Et, de par Dieu! j'estime que, pour
décharger votre conscience, il importe que vous alliez à confesse devant
l'Official du Consistoire. Car, ici, l'ignorance ne peut être valable
comme excuse d'un si grand péché. Les Juifs portent sur le devant de
leur manteau une rouelle grise qu'il vous fallait voir comme je l'ai
vue. C'est donc une ignorance crasse; elle ne vaut rien pour
l'absolution.»
Ainsi parla ce Bachelier. Vous êtes un théologien profond. En
conséquence, je vous supplie dévotement et non moins humblement qu'il
vous plaise résoudre la question susdite, m'écrivant si le péché se doit
considérer comme véniel ou mortel, si le cas est papal ou bien
épiscopal. Écrivez-moi aussi votre opinion sur la coutume de Francfort.
Les bourgeois de cette ville ont-ils raison d'endurer que les Juifs
portent le même habit que nos Maîtres? Cela me paraît abusif. N'est-ce
pas un scandale qu'il n'existe pour ainsi parler aucune différence entre
les circoncis et nos Maîtres aimés? N'est-ce pas une dérision de la
Théologie sacro-sainte? Notre chef sérénissime, l'Empereur, ne devrait
tolérer, sous quelque prétexte que ce soit, qu'un ioutre, égal aux
chiens et l'ennemi de Christus, ait l'audace de marcher, pareil à un
docteur en Théologie sacrée.
Par les présentes, je vous mande aussi un _dictamen_ de Maître
Bernhardus Plumilegus--vulgairement Federlefer--qu'il m'a fait tenir de
Wittemberg.
Vous le connaissez pour avoir tous deux cohabité à Deventer. Il m'assure
que vous lui fîtes bonne société; lui-même est un aimable compagnon qui
ne tarit pas sur votre louange. Ainsi portez-vous bien au nom de Dieu.
_Donné à Leipzig._