--Madame Mouret est une femme charmante, très-désirable encore malgré
ses quarante ans.
--Oh! charmante, charmante, murmura madame Paloque, dont un flot de
bile verdit la face.
--Tout à fait charmante, insista le conservateur des eaux et forêts;
elle est à l'âge des grandes passions et des grands bonheurs.... Vous
vous jugez très-mal entre femmes.
Et il quitta le salon, heureux de la rage contenue de madame Paloque.
La ville, en effet, s'occupait passionnément de la lutte continue que
l'abbé Faujas soutenait contre l'abbé Fenil, pour conquérir sur
lui Mgr Rousselot. C'était un combat de chaque heure, un assaut de
servantes-maîtresses se disputant les tendresses d'un vieillard.
L'évêque souriait finement; il avait trouvé une sorte d'équilibre
entre ces deux volontés contraires, il les battait l'un par l'autre,
s'amusait de les voir à terre tour à tour, quitte à toujours accepter
les soins du plus fort, pour avoir la paix. Quant aux médisances
qu'on lui rapportait sur ses favoris, elles le laissaient plein
d'indulgence; ils les savait capables de s'accuser mutuellement
d'assassinat.
--Vois-tu, mon enfant, disait-il à l'abbé Surin, dans ses heures de
confidences, ils sont pires tous les deux.... Je crois que Paris
l'emportera et que Rome sera battue; mais je n'en suis pas assez
sûr, je les laisse se détruire, en attendant. Quand l'un aura achevé
l'autre, nous le saurons bien.... Tiens, lis-moi la troisième ode
d'Horace: il y a là un vers que je crains d'avoir mal traduit.
Le mardi qui suivit la procession générale, le temps était superbe.
Des rires venaient du jardin des Rastoil et du jardin de la
sous-préfecture. Il y avait là, des deux côtés, nombreuse société sous
les arbres. Dans le jardin des Mouret, l'abbé Faujas, à son habitude,
lisait son bréviaire, en se promenant doucement le long des grands
buis. Depuis quelques jours, il tenait la porte de l'impasse fermée;
il coquettait avec les voisins, semblait se cacher pour qu'on le
désirât. Peut-être avait-il remarqué un léger refroidissement, à
la suite de sa dernière brouille avec monseigneur et des histoires
abominables que ses ennemis faisaient courir.
Vers cinq heures, comme le soleil baissait, l'abbé Surin proposa aux
demoiselles Rastoil une partie de volant. Il était de première force.
Malgré l'approche de la trentaine, Angéline et Aurélie adoraient
les petits jeux; leur mère leur aurait encore fait porter des robes
courtes, si elle avait osé. Quand la bonne eut apporté les raquettes,
l'abbé Surin, qui cherchait des yeux une place dans le jardin, tout
ensoleillé par les derniers rayons, eut une idée que ces demoiselles
approuvèrent vivement.
--Si nous allions nous mettre dans l'impasse des Chevillottes? dit-il,
nous serions à l'ombre des marronniers; puis, nous aurions bien plus
de recul.
Ils sortirent, et la partie la plus agréable du monde s'engagea. Les
deux demoiselles commencèrent. Ce fut Angéline qui manqua la première
le volant. L'abbé Surin l'ayant remplacée tint la raquette avec une
adresse et une ampleur vraiment magistrales. Il avait ramené sa
soutane entre ses jambes; il bondissait en avant, en arrière, sur les
côtes, ramassait le volant au ras du sol, le saisissait d'un revers
à des hauteurs surprenantes, le lançait roide comme une balle ou lui
faisait décrire des courbes élégantes, calculées avec une science
parfaite. D'ordinaire, il préférait les mauvais joueurs, qui, en
jetant le volant au hasard, sans aucun rhythme, selon son expression,
l'obligeaient à déployer toute la souplesse de son jeu. Mademoiselle
Aurélie était d'une jolie force; elle poussait un cri d'hirondelle à
chaque coup de raquette, riant comme une folle quand le volant s'en
allait droit sur le nez du jeune abbé; puis, elle se ramassait dans
ses jupes pour l'attendre ou reculait par petits sauts, avec un bruit
terrible d'étoffe froissée, lorsqu'il lui faisait la niche de taper
plus fort. Enfin, le volant étant venu se planter dans ses cheveux,
elle faillit tomber à la renverse, ce qui les égaya beaucoup tous les
trois. Angéline prit la place. Dans le jardin des Mouret, chaque fois
que l'abbé Faujas levait les yeux de son bréviaire, il apercevait
le vol blanc du volant au-dessus de la muraille, pareil à un gros
papillon.
--Monsieur le curé, êtes-vous là? cria Angéline, en venant frapper à
la petite porte; notre volant est entré chez vous.
L'abbé, ayant ramassé le volant tombé à ses pieds, se décida à ouvrir.
--Ah! merci, monsieur le curé, dit Aurélie, qui tenait déjà la
raquette. Il n'y a qu'Angéline pour un coup pareil.... L'autre jour,
papa nous regardait; elle lui a envoyé ça dans l'oreille, et si fort,
qu'il en est resté sourd jusqu'au lendemain.
Les rires éclatèrent de nouveau. L'abbé Surin, rose comme une fille,
s'essuyait délicatement le front, à petites tapes, avec un fin
mouchoir. Il rejetait ses cheveux blonds derrière les oreilles, les
yeux luisants, la taille souple, se servant de sa raquette comme d'un
éventail. Dans le feu du plaisir, son rabat avait légèrement tourné.
--Monsieur le curé, dit-il en se remettant en position, vous allez
juger les coups.
L'abbé Faujas, son bréviaire sous le bras, souriant d'un air paternel,
resta sur le seuil de la petite porte. Cependant, par la porte
charretière de la sous-préfecture entr'ouverte, le prêtre avait dû
apercevoir M. Péqueur des Saulaies assis devant la pièce d'eau,
au milieu de ses familiers. Il ne tourna pourtant pas la tête; il
marquait les points, complimentait l'abbé Surin, consolait les
demoiselles Rastoil.
--Dites donc, Péqueur, vint murmurer plaisamment M. de Condamin à
l'oreille du sous-préfet, vous avez tort de ne pas inviter ce petit
abbé à vos soirées; il est bien agréable avec les dames, il doit
valser à ravir.
Mais M. Péqueur des Saulaies, qui causait vivement avec M. Delangre,
parut ne pas entendre. Il continua, s'adressant au maire:
--Vraiment, mon cher ami, je ne sais où vous voyez en lui les
belles choses dont vous me parlez. L'abbé Faujas est au contraire
très-compromettant. Son passé est fort louche, on colporte ici
certaines choses... Je ne vois pas pourquoi je me mettrais aux genoux
de ce curé-là, d'autant plus que le clergé de Plassans nous est
hostile.... D'abord ça ne me servirait à rien.
M. Delangre et M. de Condamin, qui avaient échangé un regard, se
contentèrent de hocher la tête, sans répondre.
--A rien du tout, reprit le sous-préfet. Vous n'avez pas besoin de
faire les mystérieux. Tenez, j'ai écrit à Paris, moi. J'avais la tête
cassée; je voulais avoir le coeur net sur le Faujas, que vous semblez
traiter en prince déguisé. Eh bien, savez-vous ce qu'on m'a répondu?
On m'a répondu qu'on ne le connaissait pas, qu'on n'avait rien à me
dire, que je devais, d'ailleurs, éviter avec soin de me mêler des
affaires du clergé.... On est déjà assez mécontent à Paris, depuis que
cet imbécile de Lagrifoul a passé. Je suis prudent, vous comprenez.
Le maire échangea un nouveau regard avec le conservateur des eaux et
forêts. Il haussa même légèrement les épaules devant les moustaches
correctes de M. Péqueur des Saulaies.
--Écoutez-moi bien, lui dit-il au bout d'un silence; vous voulez être
préfet, n'est-ce pas?
Le sous-préfet sourit en se dandinant sur sa chaise.
--Alors, allez donner tout de suite une poignée de main à l'abbé
Faujas, qui vous attend là-bas en regardant jouer au volant.
M. Péqueur des Saulaies resta muet, très-surpris, ne comprenant pas.
Il leva les yeux sur M. de Condamin, auquel il demanda avec une
certaine inquiétude:
--Est-ce aussi votre avis?
--Mais sans doute; allez lui donner une poignée de main, répondit le
conservateur des eaux et forêts.
Puis, il ajouta avec une pointe de moquerie:
--Interrogez ma femme, en qui vous avez toute confiance.
Madame de Condamin arrivait. Elle avait une délicieuse toilette rose
et grise. Quand on lui eut parlé de l'abbé:
--Ah! vous avez tort de manquer de religion, dit-elle gracieusement au
sous-préfet; c'est à peine si l'on vous voit à l'église, les jours de
cérémonies officielles. Vraiment, cela me fait trop de chagrin;
il faut que je vous convertisse. Que voulez-vous qu'on pense du
gouvernement que vous représentez, si vous n'êtes pas bien avec le bon
Dieu?... Laissez-nous, messieurs; je vais confesser monsieur Péqueur.
Elle s'était assise, plaisantant, souriant.
--Octavie, murmura le sous-préfet, lorsqu'ils furent seuls, ne vous
moquez pas de moi. Vous n'étiez pas dévote, à Paris, rue du Helder.
Vous savez que je me tiens à quatre, pour ne pas éclater, quand je
vous vois donner le pain bénit, à Saint-Saturnin.
--Vous n'êtes point sérieux, mon cher, répondit-elle sur le même ton;
cela vous jouera quelque mauvais tour. Réellement, vous m'inquiétez,
je vous ai connu plus intelligent. Êtes-vous assez aveugle pour ne pas
voir que vous branlez dans le manche? Comprenez donc que si l'on
ne vous a point encore fait sauter, c'est qu'on ne veut pas donner
l'éveil au légitimistes de Plassans. Le jour où ils verront arriver
un autre sous-préfet, ils se méfieront; tandis qu'avec vous, ils
s'endorment, ils se croient certains de la victoire, aux prochaines
élections. Ce n'est pas flatteur, je le sais, d'autant plus que j'ai
la certitude absolue qu'on agit sans vous... Entendez-vous? mon cher,
vous êtes perdu, si vous ne devinez certaines choses.
Il la regardait avec une véritable épouvante.
--Est-ce que «le grand homme» vous a écrit? demanda-t-il, faisant
allusion à un personnage qu'ils désignaient ainsi entre eux.
--Non, il a rompu entièrement avec moi. Je ne suis pas une sotte, j'ai
compris la première la nécessité de cette séparation. D'ailleurs, je
n'ai pas à me plaindre: il s'est montré très-bon, il m'a mariée, il
m'a donné d'excellents conseils, dont je me trouve bien.... Mais j'ai
gardé des amis à Paris. Je vous jure que vous n'avez que juste le
temps de vous raccrocher aux branches. Ne faites plus le païen, allez
vite donner une poignée de main à l'abbé Faujas... Vous comprendrez
plus tard, si vous ne devinez pas aujourd'hui.
M. Péqueur des Saulaies restait le nez baissé, un peu honteux de la
leçon. Il était très-fat, il montra ses dents blanches, chercha à se
tirer du ridicule, en murmurant tendrement: --Si vous aviez voulu,
Octavie, nous aurions gouverné Plassans à nous deux. Je vous avais
offert de reprendre cette vie si douce....
--Décidément, vous êtes un sot, interrompit-elle d'une voix fâchée.
Vous m'agacez avec votre «Octavie». Je suis madame de Condamin pour
tout le monde, mon cher.... Vous ne comprenez donc rien? J'ai trente
mille francs de rente; je règne sur toute une sous-préfecture; je
vais partout, je suis partout respectée, saluée, aimée. Ceux qui
soupçonneraient le passé, n'auraient que plus d'amabilité pour moi....
Qu'est-ce que je ferais de vous, bon Dieu! Vous me gêneriez. Je suis
une honnête femme, mon cher.
Elle s'était levée. Elle s'approcha du docteur Porquier, qui, selon
son habitude, venait après ses visites passer une heure dans le jardin
de la sous-préfecture, pour entretenir sa belle clientèle.
--Oh! docteur, j'ai une migraine, mais une migraine! dit-elle avec des
mines charmantes. Ça me tient là, dans le sourcil gauche.
--C'est le côté du coeur, madame, répondit galamment le docteur.
Madame de Condamin sourit, sans pousser plus loin la consultation.
Madame Paloque se pencha à l'oreille de son mari, qu'elle amenait
chaque jour, afin de te recommander constamment à l'influence du
sous-préfet:
--Il ne les guérit pas autrement, murmura-t-elle.
Cependant, M. Péqueur des Saulaies, après avoir rejoint M. de Condamin
et M. Delangre, manoeuvrait habilement pour les conduire du côté de
la porte charretière. Quand il n'en fut plus qu'à quelques pas, il
s'arrêta, comme intéressé par la partie de volant qui continuait
dans l'impasse. L'abbé Surin, les cheveux au vent, les manches de la
soutane retroussées, montrant ses poignets blancs et minces comme ceux
d'une femme, venait de reculer la distance, en plaçant mademoiselle
Aurélie à vingt pas. Il se sentait regardé, il se surpassait vraiment.
Mademoiselle Aurélie était, elle aussi, dans un de ses bons jours, au
contact d'un tel maître. Le volant, lancé du poignet décrivait une
courbe molle, très-allongée; et cela avec une telle régularité, qu'il
semblait tomber de lui-même sur les raquettes, voler de l'une à
l'autre, du même vol souple, sans que les joueurs bougeassent de
place. L'abbé Surin, la taille un peu renversée, développait les
grâces de son buste.
--Très-bien, très-bien! cria le sous-préfet ravi. Ah! monsieur l'abbé,
je vous fais mes compliments.
Puis, se tournant vers madame de Condamin, le docteur Porquier et les
Paloque:
--Venez donc, je n'ai jamais rien vu de pareil.... Vous permettez que
nous vous admirions, monsieur l'abbé?
Toute la société de la sous-préfecture forma alors un groupe, au fond
de l'impasse. L'abbé Faujas n'avait pas bougé; il répondit, par un
léger signe de tête aux saluts de M. Delangre et de M. de Condamin. Il
marquait toujours les points. Quand Aurélie manqua le volant, il dit
avec bonhomie:
--Cela vous fait trois cent dix points, depuis qu'on a changé la
distance; votre soeur n'en a que quarante-sept.
Tout en ayant l'air de suivre le volant avec un vif intérêt, il jetait
de rapides coups d'oeil sur la porte du jardin des Rastoil, restée
grande ouverte. M. Maffre seul s'y était montré jusque-là. Il fut
appelé de l'intérieur du jardin.
--Qu'ont-ils donc à rire si fort? lui demanda M. Rastoil, qui causait
avec M. de Bourdeu, devant la table rustique.
--C'est le secrétaire de monseigneur qui joue, répondit M. Maffre. Il
fait des choses étonnantes, tout le quartier le regarde.... Monsieur
le curé, qui est là, en est émerveillé.
M. de Bourdeu prit une large prise, en murmurant: --Ah! monsieur
l'abbé Faujas est là?
Il rencontra le regard de M. Rastoil. Tous deux semblèrent gênés.
--On m'a raconté, hasarda le président, que l'abbé est rentré en
faveur auprès de monseigneur.
--Oui, ce matin même, dit M. Maffre. Oh! une réconciliation complète.
J'ai eu des détails très-touchants. Monseigneur a pleuré.... Vraiment,
l'abbé Fenil a eu quelques torts.
--Je vous croyais l'ami du grand vicaire, fit remarquer M. de Bourdeu.
--Sans doute, mais je suis aussi l'ami de monsieur le curé, répliqua
vivement le juge de paix. Dieu merci! il est d'une piété qui défie les
calomnies. N'est-on pas allé jusqu'à attaquer sa moralité? C'est une
honte!
L'ancien préfet regarda de nouveau le président d'un air singulier.
--Et n'a-t-on pas cherché à compromettre monsieur le curé dans les
affaires politiques! continua M. Maffre. On disait qu'il venait
tout bouleverser ici, donner des places à droite et à gauche, faire
triompher la clique de Paris. On n'aurait pas plus mal parlé d'un chef
de brigands.... Un tas de mensonges, enfin!
M. de Bourdeu, du bout de sa canne, dessinait un profil sur le sable
de l'allée.
--Oui, j'ai entendu parler de ces choses, dit-il négligemment; il
est bien peu croyable qu'un ministre de la religion accepte un tel
rôle.... D'ailleurs, pour l'honneur de Plassans, je veux croire qu'il
échouerait complètement. Il n'y a ici personne à acheter.
--Des cancans! s'écria le président, en haussant les épaules. Est-ce
qu'on retourne une ville comme une vieille veste? Paris peut nous
envoyer tous ses mouchards, Plassans restera légitimiste. Voyez le
petit Péqueur? Nous n'en avons fait qu'une bouchée.... Il faut que
le monde soit bien bête! On s'imagine alors que des personnages
mystérieux parcourent les provinces, offrant des places. Je vous avoue
que je serais bien curieux de voir un de ces messieurs.
Il se fâchait. M. Maffre, inquiet, crut devoir se défendre.
--Permettez, interrompit-il, je n'ai pas affirmé que monsieur l'abbé
Faujas fût un agent bonapartiste; au contraire, j'ai trouvé cette
accusation absurde.
--Eh! il n'est plus question de l'abbé Faujas; je parle en général. On
ne se vend pas comme cela, que diable!... L'abbé Faujas est au-dessus
de tous les soupçons.
Il y eut un silence. M. de Bourdeu achevait le profil, sur le sable,
par une grande barbe en pointe.
--L'abbé Faujas n'a pas d'opinion politique, dit-il de sa voix sèche.
--Évidemment, reprit M. Rastoil; nous lui reprochions son
indifférence; mais, aujourd'hui, je l'approuve. Avec tous ces
bavardages, la religion se trouverait compromise.... Vous le savez
comme moi, Bourdeu, on ne peut l'accuser de la moindre démarche
louche. Jamais on ne l'a vu à la sous-préfecture, n'est-ce pas? Il est
resté très-dignement à sa place.... S'il était bonapartiste, il ne
s'en cacherait pas, parbleu!
--Sans doute.
--Ajoutez qu'il mène une vie exemplaire. Ma femme et mon fils m'ont
donné sur son compte des détails qui m'ont vivement ému.
A ce moment, les rires redoublèrent, dans l'impasse. La voix de l'abbé
Faujas s'éleva, complimentant mademoiselle Aurélie sur un coup de
raquette vraiment remarquable. M. Rastoil, qui s'était interrompu,
reprit avec un sourire:
--Vous entendez? Qu'ont-ils donc à s'amuser ainsi? Cela donne envie
d'être jeune.
Puis, de sa voix grave: --Oui, ma femme et mon fils m'ont fait aimer
l'abbé Faujas. Nous regrettons vivement que sa discrétion l'empêche
d'être des nôtres.
M. de Bourdeu approuvait de la tête, lorsque des applaudissements
s'élevèrent dans l'impasse. Il y eut un tohu-bohu de piétinements, de
rires, de cris, toute une bouffée de gaieté d'écoliers en récréation.
M. Rastoil quitta son siège rustique.
--Ma foi! dit-il avec bonhomie, allons voir; je finis par avoir des
démangeaisons dans les jambes.
Les deux autres le suivirent. Tous trois restèrent devant la petite
porte. C'était la première fois que le président et l'ancien préfet
s'aventuraient jusque-là. Quand ils aperçurent, au fond de l'impasse,
le groupe formé par la société de la sous-préfecture, ils prirent des
mines graves. M. Péqueur des Saulaies de son côté, se redressa, se
campa dans une attitude officielle; tandis que madame de Condamin,
très-rieuse, se glissait le long des murs, emplissant l'impasse du
frôlement de sa toilette rose. Les deux sociétés s'épiaient par des
coups d'oeil de côté, ne voulant céder la place ni l'une ni l'autre;
et, entre elles, l'abbé Faujas, toujours sur la porte des Mouret,
tenant son bréviaire sous le bras, s'égayait doucement, sans paraître
le moins du monde comprendre la délicatesse de la situation.
Cependant, tous les assistants retenaient leur haleine. L'abbé Surin,
voyant grossir son public, voulut enlever les applaudissements par un
dernier tour d'adresse. Il s'ingénia, se proposa des difficultés, se
tournant, jouant sans regarder venir le volant, le devinant en quelque
sorte, le renvoyant à mademoiselle Aurélie, par-dessus sa tête, avec
une précision mathématique. Il était très-rouge, suant, décoiffé;
son rabat, qui avait complétement tourné, lui pendait maintenant sur
l'épaule droite. Mais il restait vainqueur, l'air riant, charmant
toujours. Les deux sociétés s'oubliaient à l'admirer; madame de
Condamin réprimait les bravos, qui éclataient trop tôt, en agitant son
mouchoir de dentelle. Alors, le jeune abbé, raffinant encore, se mit à
faire de petits sauts sur lui-même, à droite, à gauche, les calculant
de façon à recevoir chaque fois le volant dans une nouvelle position.
C'était le grand exercice final. Il accélérait le mouvement, lorsque,
en sautant, le pied lui manqua; il faillit tomber sur la poitrine de
madame de Condamin, qui avait tendu les bras en poussant un cri. Les
assistants, le croyant blessé, se précipitèrent; mais lui, chancelant,
se rattrapant à terre sur les genoux et sur les mains, se releva d'un
bond suprême, ramassa, renvoya à mademoiselle Aurélie le volant, qui
n'avait pas encore touché le sol. Et la raquette haute, il triompha,
--Bravo! bravo! cria M. Péqueur des Saulaies en s'approchant.
--Bravo! le coup est superbe! répéta M. Rastoil, qui s'avança
également.
La partie fut interrompue. Les deux sociétés avaient envahi l'impasse;
elles se mêlaient, entouraient l'abbé Surin, qui, hors d'haleine,
s'appuyait au mur, à côté de l'abbé Faujas. Tout le monde parlait à la
fois.
--J'ai cru qu'il avait la tête cassée en deux, disait le docteur
Porquier à M. Maffre d'une voix pleine d'émotion.
--Vraiment, tous ces jeux finissent mal, murmura M. de Bourdeu en
s'adressant à M. Delangre et aux Paloque, tout en acceptant une
poignée de main de M. de Condamin, qu'il évitait dans les rues, pour
ne pas avoir à le saluer.
Madame de Condamin allait du sous-préfet au président, les mettait en
face l'un de l'autre, répétait:
--Mon Dieu! je suis plus malade que lui, j'ai cru que nous allions
tomber tous les deux. Vous avez vu, c'est une grosse pierre. --Elle
est là, tenez, dit M. Rastoil; il a dû la rencontrer sous son talon.
--C'est cette pierre ronde, vous croyez? demanda M. Péqueur des
Saulaies en ramassant le caillou.
Jamais ils ne s'étaient parlé en dehors des cérémonies officielles.
Tous deux se mirent à examiner la pierre; ils se la passaient, se
faisaient remarquer qu'elle était tranchante et qu'elle aurait pu
couper le soulier de l'abbé. Madame de Condamin, entre eux, leur
souriait, leur assurait qu'elle commençait à se remettre.
--Monsieur l'abbé se trouve mal! s'écrièrent les demoiselles Rastoil.
L'abbé Surin, en effet, était devenu très-pâle, en entendant parler du
danger qu'il avait couru. Il fléchissait, lorsque l'abbé Faujas, qui
s'était tenu à l'écart, le prit entre ses bras puissants et le porta
dans le jardin des Mouret, où il l'assit sur une chaise. Les deux
sociétés envahirent la tonnelle. Là, le jeune abbé s'évanouit
complètement.
--Rose, de l'eau, du vinaigre! cria l'abbé Faujas en s'élançant vers
le perron.
Mouret, qui était dans la salle à manger, parut à la fenêtre; mais, en
voyant tout ce monde au fond de son jardin, il recula comme pris de
peur; il se cacha, ne se montra plus. Cependant, Rose arrivait avec
toute une pharmacie. Elle se hâtait, elle grognait:
--Si madame était là, au moins; elle est au séminaire, pour le
petit... Je suis toute seule, je ne peux pas faire l'impossible,
n'est-ce pas?... Allez, ce n'est pas monsieur qui bougerait. On
pourrait mourir avec lui. Il est dans la salle à manger, à se cacher
comme un sournois. Non, un verre d'eau, il ne vous le donnerait pas;
il vous laisserait crever.
Tout en mâchant ces paroles, elle était arrivée devant l'abbé Surin
évanoui. --Oh! le Jésus! dit-elle avec une tendresse apitoyée de
commère.
L'abbé Surin, les yeux fermés, la face pâle entre ses longs cheveux
blonds, ressemblait à un de ces martyrs aimables qui se pâment sur les
images de sainteté. L'aînée des demoiselles Rastoil lui soutenait la
tête, renversée mollement, découvrant le cou blanc et délicat. On
s'empressa. Madame de Condamin, à légers coups, lui tamponna les
tempes avec un linge trempé dans de l'eau vinaigrée. Les deux sociétés
attendaient, anxieuses. Enfin il ouvrit les yeux, mais il les referma.
Il s'évanouit encore deux fois.
--Vous m'avez fait une belle peur! lui dit poliment le docteur
Porquier, qui avait gardé sa main dans la sienne.
L'abbé restait assis, confus, remerciant, assurant que ce n'était
rien. Puis, il vit qu'on lui avait déboutonné sa soutane et qu'il
avait le cou nu; il sourit, il remit son rabat. Et, comme on lui
conseillait de se tenir tranquille, il voulut montrer qu'il était
solide; il retourna dans l'impasse avec les demoiselles Rastoil, pour
finir la partie.
--Vous êtes très-bien ici, dit M. Rastoil à l'abbé Faujas, qu'il
n'avait pas quitté.
--L'air est excellent sur cette côte, ajouta M. Péqueur des Saulaies
de son air charmant.
Les deux sociétés regardaient curieusement la maison des Mouret.
--Si ces dames et ces messieurs, dit Rose, veulent rester un instant
dans le jardin.... Monsieur le curé est chez lui.... Attendez, je vais
aller chercher des chaises.
Et elle fit trois voyages, malgré les protestations. Alors, après
s'être regardées un instant, les deux sociétés s'assirent par
politesse. Le sous-préfet s'était mis à la droite de l'abbé Faujas,
tandis que le président se plaçait à sa gauche. La conversation fut
très-amicale.
--Vous n'êtes pas un voisin tapageur, monsieur le curé, répétait
gracieusement M. Péqueur des Saulaies. Vous ne sauriez croire le
plaisir que j'ai à vous apercevoir, tous les jours, aux mêmes heures,
dans ce petit paradis. Cela me repose de mes tracas.
--Un bon voisin, c'est chose si rare! reprenait M. Rastoil.
--Sans doute, interrompait M. de Bourdeu; monsieur le curé a mis
ici une heureuse tranquillité de cloître. Pendant que l'abbé Faujas
souriait et saluait, M. de Condamin, qui ne s'était pas assis, vint se
pencher à l'oreille de M. Delangre, en murmurant:
--Voilà Rastoil qui rêve une place de substitut pour son flandrin de
fils.
M. Delangre lui lança un regard terrible, tremblant à l'idée que
ce buvard incorrigible pouvait tout gâter; ce qui n'empêcha pas le
conservateur des eaux et forêts d'ajouter:
--Et Bourdeu qui croit déjà avoir rattrapé sa préfecture!
Mais madame de Condamin venait de produire une sensation, en disant
d'un air fin:
--Ce que j'aime dans ce jardin, c'est ce charme intime qui semble en
faire un petit coin fermé à toutes les misères de ce monde. Caïn et
Abel s'y seraient réconciliés.
Et elle avait souligné sa phrase en l'accompagnant de deux coups
d'oeil, à droite et à gauche, vers les jardins voisins. M. Maffre et
le docteur Porquier hochèrent la tête d'un air d'approbation; tandis
que les Paloque s'interrogeaient, inquiets, ne comprenant pas,
craignant de se compromettre d'un côté ou d'un autre, s'ils ouvraient
la bouche.
Au bout d'un quart d'heure, M. Rastoil se leva.
--Ma femme ne va plus savoir où nous sommes passés, murmura-t-il.
Tout le monde s'était mis debout, un peu embarrassé pour prendre
congé. Mais l'abbé Faujas tendit les mains: --Mon paradis reste
ouvert, dit-il de son air le plus souriant.
Alors, le président promit de rendre, de temps à autre, une visite
à monsieur le curé. Le sous-préfet s'engagea de même, avec plus
d'effusion. Et les deux sociétés restèrent encore là cinq grandes
minutes à se complimenter, pendant que, dans l'impasse, les rires des
demoiselles Rastoil et de l'abbé Surin s'élevaient de nouveau. La
partie avait repris tout son feu; le volant allait et venait, d'un vol
régulier, au-dessus de la muraille.