IV

Arrivé au second étage, Mouret était plus ému qu'un écolier qui

va entrer pour la première fois dans la chambre d'une femme. La

satisfaction inespérée d'un désir longtemps contenu, l'espoir de voir

des choses tout à fait extraordinaires, lui coupaient la respiration.

Cependant l'abbé Faujas, cachant la clef entre ses gros doigts,

l'avait glissée dans la serrure, sans qu'on entendit le bruit du fer.

La porte tourna comme sur des gonds de velours. L'abbé, reculant,

invita silencieusement Mouret à entrer.

Les rideaux de coton pendus aux deux fenêtres étaient si épais, que

la chambre avait une pâleur crayeuse, un demi-jour de cellule murée.

Cette chambre était immense, haute de plafond, avec un papier déteint

et propre, d'un jaune effacé. Mouret se hasarda, marchant à petits pas

sur le carreau, net comme une glace, dont il lui semblait sentir le

froid sous la semelle de ses souliers. Il tourna sournoisement les

yeux, examina le lit de fer, sans rideaux, aux draps si bien tendus

qu'on eût dit un banc de pierre blanche posé dans un coin. La commode,

perdue à l'autre bout de la pièce, une petite table placée au milieu,

avec deux chaises, une devant chaque fenêtre, complétait le mobilier.

Pas un papier sur la table, pas un objet sur la commode, pas un

vêtement aux murs: le bois nu, le marbre nu, le mur nu. Au-dessus de

la commode, un grand christ de bois noir coupait seul d'une croix

sombre cette nudité grise.

--Tenez, monsieur, venez par ici, dit l'abbé; c'est dans ce coin que

s'est produite une tache au plafond.

Mais Mouret ne se pressait pas, il jouissait. Bien qu'il ne vît pas

les choses singulières qu'il s'était vaguement promis de voir, la

chambre avait pour lui, esprit fort, une odeur particulière. Elle

sentait le prêtre, pensait-il; elle sentait un homme autrement fait

que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne

laisse traîner ni ses caleçons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait,

c'était de ne rien trouver d'oublié sur les meubles ni dans les coins

qui put lui donner matière à hypothèses. La pièce était comme ce

diable d'homme, muette, froide, polie, impénétrable. Sa vive surprise

fui de ne pas y éprouver, ainsi qu'il s'y attendait, une impression

de misère; au contraire, elle lui produisait un effet qu'il avait

ressenti autrefois, un jour qu'il était entré dans le salon

très-richement meublé d'un préfet de Marseille. Le grand christ

semblait l'emplir de ses bras noirs.

Il fallut pourtant qu'il se décidât à s'approcher de l'encoignure où

l'abbé Faujas l'appelait.

--Vous voyez la tache, n'est-ce pas? reprit celui-ci. Elle s'est un

peu effacée depuis hier.

Mouret se haussait sur les pieds, clignait les yeux, sans rien voir.

Le prêtre ayant tiré les rideaux, il finit par apercevoir une légère

teinte de rouille.

--Ce n'est pas bien grave, murmura-t-il.

--Sans doute; mais j'ai cru devoir vous prévenir.... L'infiltration

a dû avoir lieu au bord du toit. --Oui, vous avez raison, au bord du

toit.

Mouret ne répondait plus; il regardait la chambre, éclairée par la

lumière crue du plein jour. Elle était moins solennelle, mais elle

gardait son silence absolu. Décidément, pas un grain dépoussière n'y

contait la vie de l'abbé.

--D'ailleurs, continuait ce dernier, nous pourrions peut-être voir par

la fenêtre.... Attendez.

Et il ouvrit la fenêtre. Mais Mouret s'écria qu'il n'entendait pas le

déranger davantage, que c'était une misère, que les ouvriers sauraient

bien trouver le trou.

--Vous ne me dérangez nullement, je vous assure, dit l'abbé en

insistant d'une façon aimable. Je sais que les propriétaires aiment à

se rendre compte.... Je vous en prie, examinez tout en détail.... La

maison est à vous.

Il sourit même en prononçant cette dernière phrase, ce qui lui

arrivait rarement; puis, quand Mouret se fut penché avec lui sur la

barre d'appui, levant tous deux les yeux vers la gouttière, il entra

dans des explications d'architecte, disant comment la tache avait pu

se produire.

--Voyez-vous, je crois à un léger affaissement des tuiles, peut-être

même y en a-t-il une de brisée; à moins que ce ne soit cette lézarde

que vous apercevez là, le long de la corniche, qui se prolonge dans le

mur de soutènement.

--Oui, c'est bien possible, répondit Mouret. Je vous avoue, monsieur

l'abbé, que je n'y entends rien. Le maçon verra.

Alors, le prêtre ne causa plus réparations. Il resta là,

tranquillement, regardant les jardins, au-dessous de lui. Mouret,

accoudé à son côté, n'osa se retirer, par politesse. Il fut tout à

fait gagné, lorsque son locataire lui dit de sa voix douce, au bout

d'un silence:

--Vous avez un joli jardin, monsieur.

--Oh! bien ordinaire, répondit-il. Il y avait quelques beaux arbres

que j'ai dû faire couper, car rien ne poussait à leur ombre. Que

voulez-vous? il faut songer à l'utile. Ce coin nous suffit, nous avons

des légumes pour toute la saison.

L'abbé s'étonna, se fit donner des détails. Le jardin était un de ces

vieux jardins de province, entourés de tonnelles, divisés en quatre

carrés réguliers par de grands buis. Au milieu, se trouvait un étroit

bassin sans eau. Un seul carré était réservé aux fleurs. Dans les

trois autres, plantés à leurs angles d'arbres fruitiers, poussaient

des choux magnifiques, des salades superbes. Les allées, sablées de

jaune, étaient tenues bourgeoisement.

--C'est un petit paradis, répétait l'abbé Faujas.

--Il y a bien des inconvénients, allez, dit Mouret, plaidant contre

la vive satisfaction qu'il éprouvait à entendre si bien parler de sa

propriété. Par exemple, vous avez dû remarquer que nous sommes ici sur

une côte. Les jardins sont étagés. Ainsi celui de monsieur Rastoil

est plus bas que le mien, qui est également plus bas que celui de la

sous-préfecture. Souvent, les eaux de pluie font des dégâts. Puis, ce

qui est encore moins agréable, les gens de la sous-préfecture voient

chez moi, d'autant plus qu'ils ont établi cette terrasse qui domine

mon mur. Il est vrai que je vois chez monsieur Rastoil, un pauvre

dédommagement, je vous assure, car je ne m'occupe jamais de ce que

font les autres.

Le prêtre semblait écouter par complaisance, hochant la tête,

n'adressant aucune question. Il suivait des yeux les explications que

son propriétaire lui donnait de la main.

--Tenez, il y a encore un ennui, continua ce dernier, en montrant une

ruelle longeant le fond du jardin. Vous voyez ce petit chemin pris

entre deux murailles? C'est l'impasse des Chevilottes, qui aboutit à

une porte charretière ouvrant sur les terrains de la sous-préfecture.

Toutes les propriétés voisines ont une petite porte de sortie sur

l'impasse, et il y a sans cesse des allées et venues mystérieuses....

Moi qui ai des enfants, j'ai fait condamner ma porte avec deux bons

clous.

Il cligna les yeux en regardant l'abbé, espérant peut-être que

celui-ci allait lui demander quelles étaient ces allées et venues

mystérieuses. Mais l'abbé ne broncha pas; il examina l'impasse des

Chevilottes, sans plus de curiosité, il ramena paisiblement ses

regards dans le jardin des Mouret. En bas, au bord de la terrasse, à

sa place ordinaire, Marthe ourlait des serviettes. Elle avait d'abord

brusquement levé la tête en entendant les voix; puis, étonnée de

reconnaître son mari en compagnie du prêtre à une fenêtre du second

étage, elle s'était remise au travail. Elle semblait ne plus savoir

qu'ils étaient là. Mouret avait pourtant haussé le ton, par une sorte

de vantardise inconsciente, heureux de montrer qu'il venait enfin de

pénétrer dans cet appartement obstinément fermé. Et le prêtre par

instants arrêtait ses yeux tranquilles sur elle, sur cette femme dont

il ne voyait que la nuque baissée, avec la masse noire du chignon.

Il y eut un silence. L'abbé Faujas ne semblait toujours pas disposé à

quitter la fenêtre. Il paraissait maintenant étudier les plates-bandes

du voisin. Le jardin de M. Rastoil était disposé à l'anglaise, avec de

petites allées, de petites pelouses, coupées de petites corbeilles. Au

fond, il y avait une rotonde d'arbres, où se trouvaient une table et

des chaises rustiques.

--Monsieur Rastoil est fort riche, reprit Mouret, qui avait suivi la

direction des yeux de l'abbé. Son jardin lui coûte bon; la cascade que

vous ne voyez pas, là-bas, derrière les arbres, lui est revenue à

plus de trois cents francs. Et pas un légume, rien que des fleurs.

Un moment, les dames avaient même parlé de faire couper les arbres

fruitiers; c'eût été un véritable meurtre, car les poiriers sont

superbes. Bah! il a raison d'arranger son jardin à sa convenance.

Quand on a les moyens! Et comme l'abbé se taisait toujours:

--Vous connaissez monsieur Rastoil, n'est-ce pas? continua-t-il en se

tournant vers lui. Tous les matins, il se promène sous ses arbres, de

huit à neuf heures. Un gros homme, un peu court, chauve, sans barbe,

la tête ronde comme une boule. Il a atteint la soixantaine dans les

premiers jours d'août, je crois. Voilà près de vingt ans qu'il est

président de notre tribunal civil. On le dit bonhomme. Moi, je ne le

fréquente pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout.

Il s'arrêta, en voyant plusieurs personnes descendre le perron de la

maison voisine et se diriger vers la rotonde.

--Eh! mais, dit-il en baissant la voix, c'est mardi, aujourd'hui ....

On dîne, chez les Rastoil.

L'abbé n'avait pu retenir un léger mouvement. Il s'était penché, pour

mieux voir. Deux prêtres, qui marchaient aux côtés de deux grandes

filles, paraissaient particulièrement l'intéresser.

--Vous savez qui sont ces messieurs? demanda Mouret.

Et, sur un geste vague de Faujas:

--Ils traversaient la rue Balande, au moment où nous nous sommes

rencontrés.... Le grand, le jeune, celui qui est entre les deux

demoiselles Rastoil, est l'abbé Surin, le secrétaire de notre évêque.

Un garçon bien aimable, dit-on. L'été, je le vois qui joue au volant,

avec ces demoiselles... Le vieux, que vous apercevez un peu en

arrière, est un de nos grands vicaires, monsieur l'abbé Fénil. C'est

lui qui dirige le séminaire. Un terrible homme, plat et pointu comme

un sabre. Je regrette qu'il ne se tourne pas; vous verriez ses

yeux.... Il est surprenant que vous ne connaissiez pas ces messieurs.

--Je sors peu, répondit l'abbé; je ne fréquente personne dans la

ville.

--Et vous avez tort! Vous devez vous ennuyer souvent.... Ah! monsieur

l'abbé, il faut vous rendre une justice: vous n'êtes pas curieux.

Comment! depuis un mois que vous êtes ici, vous ne savez seulement pas

que monsieur Rastoil donne à dîner tous les mardis! Mais ça crève les

yeux, de cette fenêtre!

Mouret eut un léger rire. Il se moquait de l'abbé. Puis, d'un ton de

voix confidentiel:

--Vous voyez, ce grand vieillard qui accompagne madame Rastoil; oui,

le maigre, l'homme au chapeau à larges bords. C'est monsieur de

Bourdeu, l'ancien préfet de la Drôme, un préfet que la révolution de

1848 a mis à pied. Encore un que vous ne connaissiez pas, je parie?...

Et monsieur Maffre, le juge de paix? ce monsieur tout blanc, avec

de gros yeux à fleur de tête, qui arrive le dernier avec monsieur

Rastoil. Que diable! pour celui-là vous n'êtes pas pardonnable. Il

est chanoine honoraire de Saint-Saturnin.... Entre nous, on l'accuse

d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice.

Il s'arrêta, regarda l'abbé en face et lui dit avec une brusquerie

guoguenarde:

--Je vous demande pardon, mais je ne suis pas dévot, monsieur l'abbé.

L'abbé fit de nouveau un geste vague de la main, ce geste qui

répondait à tout en le dispensant de s'expliquer plus nettement.

--Non, je ne suis pas dévot, répéta railleusement Mouret. Il faut

laisser tout le monde libre, n'est-ce pas?... Chez les Rastoil, on

pratique. Vous avez dû voir la mère et les filles à Saint-Saturnin.

Elles sont vos paroisiennes.... Ces pauvres demoiselles! L'aînée,

Angéline, a bien vingt-six ans; l'autre, Aurélie, va en avoir

vingt-quatre. Et pas belles avec ça; toutes jaunes, l'air maussade. Le

pis est qu'il faut marier la plus vieille d'abord. Elles finiront par

trouver, à cause de la dot.... Quant à la mère, cette petite femme

grasse qui marche avec une douceur de mouton, elle en a fait voir de

rudes à ce pauvre Rastoil.

Il cligna l'oeil gauche, tic qui lui était habituel, quand il lançait

une plaisanterie un peu risquée. L'abbé avait baissé les paupières,

attendant la suite; puis, l'autre se taisant, il les rouvrit et

regarda la société d'à côté s'installer sous les arbres, autour de la

table ronde.

Mouret reprit ses explications.

--Ils vont rester là jusqu'au dîner, à prendre le frais. C'est tous

les mardis la même chose.... Cet abbé Surin a beaucoup de succès. Le

voilà qui rit aux éclats avec mademoiselle Aurélie.... Ah! le grand

vicaire nous a aperçus. Hein? quels yeux! Il ne m'aime guère, parce

que j'ai eu une contestation avec un de ses parents.... Mais où donc

est l'abbé Bourrette? Nous ne l'avons pas vu, n'est-ce pas? C'est bien

surprenant. Il ne manque pas un des mardis de monsieur Rastoil. Il

faut qu'il soit indisposé.... Vous le connaissez, celui-là. Et quel

digne homme! La bête du bon Dieu.

Mais l'abbé Faujas n'écoutait plus. Son regard se croisait à tout

instant avec celui de l'abbé Fenil. Il ne détournait pas la tête, il

soutenait l'examen du vicaire avec une froideur parfaite. Il s'était

installé plus carrément sur la barre d'appui, et ses yeux semblaient

être devenus plus grands.

--Voilà la jeunesse, continua Mouret, en voyant arriver trois jeunes

gens. Le plus âgé est le fils Rastoil; il vient d'être reçu avocat.

Les deux autres sont les enfants du juge de paix, qui sont encore au

collège.... Tiens, pourquoi donc mes deux polissons ne sont-ils pas

rentrés?

A ce moment, Octave et Serge parurent justement sur la terrasse. Ils

s'adossèrent à la rampe, taquinant Désirée, qui venait de s'asseoir

auprès de sa mère. Les enfants, ayant vu leur père au second étage,

baissaient la voix, riant à rires, étouffés.

--Toute ma petite famille, murmura Mouret avec complaisance. Nous

restons chez nous, nous autres; nous ne recevons personne. Notre

jardin est un paradis fermé, où il défie bien le diable de venir

nous tenter.

Il riait, en disant cela, parce qu'au fond de lui il continuait à

s'amuser aux dépens de l'abbé. Celui-ci avait lentement ramené les

yeux sur le groupe que formait, juste au-dessous de la fenêtre, la

famille de son propriétaire. Il s'y arrêta un instant, considéra le

vieux jardin aux carrés de légumes entourés de grands buis; puis, il

regarda encore les allées prétentieuses de M. Rastoil; et, comme

s'il eût voulu lever un plan des lieux, il passa au jardin de la

sous-préfecture. Là, il n'y avait qu'une large pelouse centrale,

un tapis d'herbe aux ondulations molles; des arbustes à feuillage

persistant formaient des massifs; de hauts marronniers très-touffus

changeaient en parc ce bout de terrain étranglé entre les maisons

voisines.

Cependant, l'abbé Faujas regardait avec affectation sous les

marronniers. Il se décida à murmurer:

--C'est très-gai, ces jardins.... Il y a aussi du monde dans celui de

gauche.

Mouret leva les yeux.

--Comme toutes les après-midi, dit-il tranquillement: ce sont les

intimes de monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet.... L'été,

ils se réunissent également le soir, autour du bassin que vous ne

pouvez voir, à gauche.... Ah! monsieur de Condamin est de retour.

Ce beau vieillard, l'air conservé, fort de teint; c'est notre

conservateur des eaux et forêts, un gaillard qu'on rencontre toujours

à cheval, ganté, les culottes collantes. Et menteur avec ça! Il n'est

pas du pays; il a épousé dernièrement une toute jeune femme.... Enfin,

ce ne sont pas mes affaires, heureusement.

Il baissa de nouveau la tête, en entendant Désirée, qui jouait avec

Serge, rire de son rire de gamine. Mais l'abbé, dont le visage se

colorait légèrement, le ramena d'un mot:

--Est-ce le sous-préfet, demanda-t-il, le gros monsieur en cravate

blanche?

Cette question amusa Mouret extrêmement.

--Ah! non, répondit-il en riant. On voit bien que vous ne connaissez

pas monsieur Péqueur des Saulaies. Il n'a pas quarante ans. Il est

grand, joli garçon, très-distingué.... Ce gros monsieur est le docteur

Porquier, le médecin qui soigne la société de Plassans. Un homme

heureux, je vous assure. Il n'a qu'un chagrin, son fils Guillaume....

Maintenant, vous voyez les deux personnes qui sont assises sur le

banc, et qui nous tournent le dos. C'est monsieur Paloque, le juge,

et sa femme. Le ménage le plus laid du pays. On ne sait lequel est le

plus abominable de la femme ou du mari. Heureusement qu'ils n'ont pas

d'enfants.

Et Mouret se mit à rire plus haut. Il s'échauffait, se démenait,

frappant de la main la barre d'appui.

--Non, reprit-il, montrant d'un double mouvement de tête le jardin des

Rastoil et le jardin de la sous-préfecture, je ne puis regarder ces

deux sociétés, sans que cela me fasse faire du bon sang.... Vous ne

vous occupez pas de politique, monsieur l'abbé, autrement je vous

ferais bien rire.... Imaginez-vous qu'à tort ou à raison je passe

pour un républicain. Je cours beaucoup les campagnes, à cause de mes

affaires; je suis l'ami des paysans; on a même parlé de moi pour le

conseil général; enfin, mon nom est connu.... Eh bien! j'ai là, à

droite, chez les Rastoil, la fine fleur de la légitimité, et là, à

gauche, chez le sous-préfet, les gros bonnets de l'empire. Hein!

est-ce assez drôle? mon pauvre vieux jardin si tranquille, mon petit

coin de bonheur, entre ces deux camps ennemis. J'ai toujours peur

qu'ils ne se jettent des pierres par-dessus mes murs.... Vous

comprenez, leurs pierres pourraient tomber dans mon jardin. Cette

plaisanterie acheva d'enchanter Mouret. Il se rapprocha de l'abbé, de

l'air d'une commère qui va en dire long.

--Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d'État

a réussi ici, parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout,

elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de

l'empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l'a pas

écoutée, elle s'est fâchée, elle est passée à l'opposition. Oui,

monsieur l'abbé, à l'opposition. L'année dernière, nous avons nommé

député le marquis de Lagrifoul, un vieux gentilhomme d'une intelligence

médiocre, mais dont l'élection a joliment embêté la sous-préfecture....

Et regardez, le voilà, monsieur Péqueur des Saulaies; il est avec le

maire, monsieur Delangre.

L'abbé regarda vivement. Le sous-préfet, très-brun, souriait, sous ses

moustaches cirées; il était d'une correction irréprochable; son allure

tenait du bel officier et du diplomate aimable. A côté de lui, le

maire s'expliquait, avec toute une fièvre de gestes et de paroles. Il

paraissait petit, les épaules carrées, le masque fouillé, tournant au

polichinelle. Il devait parler trop.

--Monsieur Péqueur des Saulaies, continua Mouret, a failli en tomber

malade. Il croyait l'élection du candidat officiel assurée.... Je

me suis bien amusé. Le soir de l'élection, le jardin de la

sous-préfecture est resté noir et sinistre comme un cimetière; tandis

que chez les Rastoil, il y avait des bougies sous les arbres, et des

rires, et tout un vacarme de triomphe. Sur la rue, on ne laisse

rien voir; dans les jardins, au contraire, on ne se gêne pas, on se

déboutonne.... Allez, j'assiste à de singulières choses, sans rien

dire.

Il se tint un instant, comme ne voulant pas en conter davantage; mais

la démangeaison de parler fut trop forte.

--Maintenant, reprit-il, je me demande ce qu'ils vont faire, à

la sous-préfecture. Jamais plus leur candidat ne passera. Ils ne

connaissent pas le pays, ils ne sont pas de force. On m'a assuré

que monsieur Péqueur des Saulaies devait avoir une préfecture, si

l'élection avait bien marché. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Le

voilà sous-préfet pour Longtemps.... Hein! que vont-ils inventer pour

jeter par terre le marquis? car ils inventeront quelque chose, ils

tâcheront, d'une façon ou d'une autre, de faire la conquête de

Plassans.

Il avait levé les yeux sur l'abbé, qu'il ne regardait plus depuis un

instant. La vue du visage du prêtre, attentif, les yeux luisants, les

oreilles comme élargies, l'arrêta net. Toute sa prudence de bourgeois

paisible se réveilla; il sentit qu'il venait d'en dire beaucoup trop.

Aussi murmura-t-il d'une voix fâchée:

--Après tout, je ne sais rien. On répète tant de choses ridicules....

Je demande seulement qu'on me laisse vivre tranquille chez moi.

Il aurait bien voulu quitter la fenêtre, mais il n'osait pas s'en

aller brusquement, après avoir bavardé d'une façon si intime. Il

commençait à soupçonner que, si l'un des deux s'était moqué de

l'autre, il n'avait certainement pas joué le beau rôle. L'abbé, avec

son grand calme, continuait à jeter des regards à droite et à gauche,

dans les deux jardins. Il ne fit pas la moindre tentative pour

encourager Mouret à continuer. Celui-ci, qui souhaitait avec

impatience que sa femme ou un de ses enfants eût la bonne idée de

l'appeler, fut soulagé, lorsqu'il vit Rose paraître sur le perron.

Elle leva la tête.

--Eh bien! monsieur, cria-t-elle, ce n'est donc pas pour

aujourd'hui?... Il y a un quart d'heure que la soupe est sur la table.

--Bien! Rose, je descends, répondit-il.

Il quitta la fenêtre, s'excusant. La froideur de la chambre, qu'il

avait oubliée derrière son dos, acheva de le troubler. Elle lui parut

être un grand confessionnal, avec son terrible christ noir, qui devait

avoir tout entendu. Comme l'abbé Faujas prenait congé de lui, en lui

faisant un court salut silencieux, il ne put supporter cette chute

brusque de la conversation, il revint, levant les yeux vers le

plafond.

--Alors, dit-il, c'est bien dans cette encoignure-là?

--Quoi donc? demanda l'abbé très-surpris.

--La tache dont vous m'avez parlé.

Le prêtre ne put cacher un sourire. De nouveau, il s'efforça de faire

voir la tache à Mouret.

--Oh! je l'aperçois très-bien, maintenant, dit celui-ci. C'est

convenu; dès demain, je ferai venir les ouvriers.

Il sortit enfin. Il était encore sur le palier, que la porte s'était

refermée derrière lui, sans bruit. Le silence de l'escalier l'irrita

profondément. Il descendit en murmurant:

--Ce diable d'homme! il ne demande rien et on lui dit tout!

V

Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mère de Marthe, vint rendre

visite aux Mouret. C'était là tout un gros événement, car il y ait un

peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout

depuis l'élection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient

d'avoir fait réussir par son influence dans les campagnes. Marthe

allait seule chez ses parents. Sa mère, «cette noiraude de Félicité»,

comme on la nommait, était restée, à soixante-six ans, d'une maigreur

et d'une vivacité de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes

de soie, très-chargées de volants, et affectionnait particulièrement

le jaune et le marron.

Ce jour-là, quand elle se présenta, il n'y avait que Marthe et Mouret

dans la salle à manger.

--Tiens! dit ce dernier très-surpris, c'est ta mère ... Qu'est-ce

qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue....

Encore quelque manigance, c'est sûr.

Les Rougon, dont il avait été le commis, avant son mariage, lorsque

leur étroite boutique du vieux quartier sentait la faillite, étaient

le sujet de ses éternelles défiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une

solide et profonde rancune, détestant surtout en lui le commerçant qui

avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait:

«Moi, je ne dois ma fortune qu'à mon travail», ils pinçaient les

lèvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagné

la leur dans des trafics inavouables. Félicité, malgré sa belle maison

de la place de la Sous-Préfecture, enviait sourdement le petit

logis tranquille des Mouret, avec la jalousie féroce d'une ancienne

marchande qui ne doit pas son aisance à ses économies de comptoir.

Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu

seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient

d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie.

--Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc

pas encore venus vous chercher, révolutionnaire?

--Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent

pour ça que votre mari leur donne des ordres.

--Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont

les yeux flambèrent.

Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller

vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit:

--Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans

la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie.

C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands

airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire

qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans

le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets,

poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont

les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande

pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches,

jaunies par l'humidité du jardin.

--C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une

petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon.

Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait:

--Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre

demeure.... Tout le monde ne peut pas être riche.

Félicité suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, près

d'éclater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupières;

quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable:

--Je viens de souhaiter le bonjour à madame de Condamin, et je suis

entrée pour savoir comment va la petite famille.... Les enfants se

portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret?

--Oui, tout le monde se porte à merveille, répondit-il, étonné de

cette grande amabilité.

Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la

conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement

Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant

son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent «les petits et la

petite». Elle était si heureuse de les voir!

--Ah! vous savez, dit-elle enfin négligemment, voici octobre; je vais

reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons.... Je compte

sur toi, n'est-ce pas, ma chère Marthe?... Et vous, Mouret, ne vous

verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours?

Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mère finissait par

troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas à ce coup,

il ne trouva rien de méchant, se contentant de répondre: --Vous savez

bien que je ne puis pas aller chez vous.... Vous recevez un tas de

personnages qui seraient enchantés de m'être désagréables. Puis, je ne

veux pas me fourrer dans la politique.

--Mais vous vous trompez, répliqua Félicité, vous vous trompez,

entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club?

C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tâche de

rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est

dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez

ennuyée, autrefois.... Pourquoi dites-vous cela?

--Vous recevez toute la bande de la sous-préfecture, murmura Mouret

d'un air maussade.

--La bande de la sous-préfecture? répéta-t-elle; la bande de la

sous-préfecture.... Sans doute, je reçois ces messieurs. Je ne crois

pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Péqueur des

Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait, à propos des

dernières élections. Il s'est laissé jouer comme un niais.... Quant à

ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre,

monsieur de Condamin sont très-aimables, ce brave Paloque est la

bonté même, et vous n'avez rien à dire, je pense, contre le docteur

Porquier.

Mouret haussa les épaules.

--D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses

paroles, je reçois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne

monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien

préfet.... Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes

les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je

n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invités dans un

parti! Puis nous aimons l'esprit partout où il se trouve, nous avons

la prétention d'avoir à nos soirées tout ce que Plassans renferme de

personnes distinguées.... Mon salon est un terrain neutre; retenez

bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre.

Elle s'était animée en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce

sujet, elle finissait par se fâcher. Son salon était sa grande gloire;

comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti,

mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient

qu'elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par

son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à

Plassans, les douceurs et les amabilités de l'empire.

--Vous direz ce que vous voudrez, mâcha sourdement Mouret, votre

Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbécile, et les autres

sont des gredins, pour la plupart. Voilà ce que je pense.... Je vous

remercie de votre invitation, mais ça me dérangerait trop. J'ai

l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi.

Félicité se leva, tourna le dos à Mouret, disant à sa fille:

--Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chérie?

--Certainement, répondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal

de son mari.

La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle

demanda à embrasser Désirée, qu'elle avait aperçue dans le jardin.

Elle ne voulut pas même qu'on appelât l'enfant; elle descendit sur la

terrasse, encore toute mouillée d'une légère pluie tombée le matin.

Là, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un

peu effarouchée devant elle; puis, levant la tête comme par hasard,

regardant les rideaux du second, elle s'écria:

--Tiens! vous avez loué?... Ah! oui, je me souviens, à un prêtre, je

crois. J'ai entendu parler de ça.... Quel homme est-ce, ce prêtre?

Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupçon, il pensa

qu'elle était venue uniquement pour l'abbé Faujas. --Ma foi, dit-il

sans la quitter des yeux, je n'en sais rien... Mais vous allez

peut-être pouvoir me donner des renseignements, vous?

--Moi? s'écria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai

jamais vu.... Attendez, je sais qu'il est vicaire à Saint-Saturnin;

c'est le père Bourrette qui m'a dit ça. Et tenez, cela me fait penser

que je devrais l'inviter à mes jeudis. Je reçois déjà le directeur du

grand séminaire et le secrétaire de monseigneur.

Puis, se tournant vers Marthe:

--Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder,

de façon à me dire si une invitation lui serait agréable.

--Nous ne le voyons presque pas, se hâta de répondre Mouret. Il

entre et il sort sans ouvrir la bouche.... Puis, ce ne sont pas mes

affaires.

Et il continuait à l'examiner d'un air défiant. Certainement elle

en savait plus long sur l'abbé Faujas qu'elle ne voulait en conter.

D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son

gendre.

--Ça m'est égal, après tout, reprit-elle avec une aisance parfaite.

Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manière de

l'inviter.... Au revoir, mes enfants.

Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le

seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu

très-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il

tenait un fouet à la main.

--Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil

curieux sur sa belle-mère.

Félicité avait fait un geste de vive contrariété. Macquart, frère

bâtard de Rougon, était rentré en France, grâce à celui-ci, après

s'être compromis dans le soulèvement des campagnes,en 1851. Depuis son

retour du Piémont, il menait une vie de bourgeois gras et renté. Il

avait acheté, on ne savait avec quel argent, une petite maison située

au village des Tulettes, à trois lieues de Plassans. Peu à peu, il

s'était nippé; il avait même fini par faire l'emplette d'une carriole

et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les

routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup

rangé. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frères

avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon

entretenait Antoine Macquart.

--Bonjour, l'oncle, répétait Mouret avec affectation; vous venez donc

nous faire une petite visite?

--Mais oui, répondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque

fois que je passe à Plassans.... Ah! par exemple. Félicité, si je

m'attendais à vous trouver ici! J'étais venu pour voir Rougon, j'avais

quelque chose à lui dire....

--Il était à la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une

vivacité inquiète. C'est bien, c'est bien, Macquart.

--Oui, il était à la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai

vu, et nous avons causé. C'est un bon enfant, Rougon.

Il eut un léger rire. Et tandis que Félicité piétinait d'anxiété, il

reprit de sa voix traînante, si étrangement brisée, qu'il semblait

toujours se moquer du monde:

--Mouret, mon garçon, je t'ai apporté deux lapins; ils sont là dans un

panier. Je les ai donnés à Rose.... J'en avais aussi deux pour Rougon;

vous les trouverez chez vous, Félicité, et vous m'en direz des

nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraissés pour

vous.... Que voulez-vous, mes enfants? moi, ça me fait plaisir, de

faire des cadeaux.

Félicité était toute pâle, les lèvres serrées, tandis que Mouret

continuait à la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien

voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait

Macquart derrière elle.

--Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernière fois, vos prunes étaient

joliment bonnes.... Vous boirez bien un coup?

--Mais ça n'est pas de refus.

Et, quand Rose lui eut apporté un verre de vin, il s'assit sur la

rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa

langue, regardant le vin au jour.

--Ça vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-là, murmura-t-il. Ce

n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drôlement le pays.

Il branlait la tête, ricanant.

Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention

particulière dans la voix:

--Et aux Tulettes, comment va-t-on?

Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernière

fois claquer la langue, posant le verre à côté de lui, sur la pierre,

il répondit négligemment:

--Pas mal.... J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte

toujours la même chose.

Félicité avait tourné la tête. Il y eut un silence. Mouret venait de

mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant

allusion à la mère de Rougon et de Macquart, enfermée depuis plusieurs

années comme folle, à la maison des aliénés des Tulettes. La petite

propriété de Macquart était voisine, et il semblait que Rougon eût

posté là le vieux drôle pour veiller sur l'aïeule.

--Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut

que je sois rentré avant la nuit.... Dis donc, Mouret, mon garçon, je

compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir.

--J'irai, l'oncle, j'irai.

--Ce n'est pas ça, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout

le monde.... Je m'ennuie là-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine.

Et, se tournant vers Félicité:

--Dites à Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas

parce que la vieille mère est là, à côté, que ça doit vous empêcher de

venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire.... Je vous dis

qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier à moi....

Vous goûterez d'un petit vin que j'ai trouvé sur un coteau de la Seille;

un petit vin qui vous grise, vous verrez!

Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Félicité le suivait

de si près, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde

l'accompagna jusqu'à la rue. Il détachait son cheval, dont il avait

noué les guides à une persienne, lorsque l'abbé Faujas, qui rentrait,

passa au milieu du groupe, avec un léger salut. On eût dit une ombre

noire filant sans bruit. Félicité se tourna lestement, le poursuivit

du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le

dévisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tète, murmurant:

--Comment, mon garçon, tu loges des curés chez toi, maintenant? Et il

a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, ça porte

malheur!

Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et

descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos

rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue

Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mère qui

disait à Marthe:

--J'aimerais mieux que ce fût toi, pour que l'invitation parût moins

solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais

plaisir.

Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, après avoir embrassé Désirée

avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour

s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrière elle, bavarder

sur son compte.

--Tu sais que je te défends absolument de te mêler des affaires de ta

mère, dit Mouret à sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un

tas d'histoires où personne ne voit goutte. Que diable peut-elle

vouloir faire de l'abbé? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux,

si elle n'avait point un intérêt caché. Ce curé-là n'est pas venu pour

rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous.

Marthe s'était remise à cet éternel raccommodage du linge de la

famille qui lui prenait des journées entières. Il tourna un instant

encore autour d'elle, murmurant:

--Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mère. Ah! pour ça, ils se

détestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On

dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses

qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait

de drôles.... Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai juré

de ne pas me fourrer dans ce gâchis.... Vois-tu, mon père avait raison

de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne

valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, ça

ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que

c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais ça ne les a pas

décrottés, au contraire.

Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, où il

rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des récoltes,

des événements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il

se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en allées

et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abbé Faujas.

D'ailleurs, l'abbé commençait à l'ennuyer; il ne causait pas assez, il

était trop cachottier. Il l'évita à deux reprises, croyant comprendre

que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des

histoires sur la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil.

Rose lui ayant raconté que madame Faujas avait essayé de la faire

causer, il s'était promis de ne plus ouvrir les lèvres. C'était un

autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il

regardait les rideaux si bien fermés du second étage, il grommelait:

--Cache-toi, va, mon bon... Je sais que tu me guettes, derrière tes

rideaux; ça ne t'avance toujours pas à grand'chose. Si c'est par moi

que tu comptes connaître les voisins!

Cette pensée que l'abbé Faujas était à l'affût le réjouit extrêmement.

Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque piège.

Mais, un soir, comme il rentrait, il aperçut, à cinquante pas devant

lui, l'abbé Bourrette et l'abbé Faujas arrêtés devant la porte de M.

Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prêtres

le tinrent là un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se

séparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abbé

Bourrette suppliait l'abbé Faujas de l'accompagner chez le président.

Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience.

C'était un mardi, un jour de dîner. Enfin, Bourrette entra chez M.

Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta

songeur. En effet, pourquoi l'abbé n'allait-il pas chez M. Rastoil?

Tout Saint-Saturnin y dînait, l'abbé Fenil, l'abbé Surin et les

autres. Il n'y avait pas une robe noire à Plassans qui n'eût pris le

frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire

était une chose vraiment extraordinaire.

Lorsque Mouret fut rentré, il alla vite au fond de son jardin, pour

examiner les fenêtres du second étage. Au bout d'un instant, il vit

remuer le rideau de la deuxième fenêtre, à droite. Pour sûr, l'abbé

Faujas était là, à espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A

certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait

également du côté de la sous-préfecture.

Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que

l'abbé Bourrette était chez les gens du second, depuis une heure au

moins. Alors il rentra, fureta dans la salle à manger. Comme Marthe

lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant

d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne

l'avait pas laissé au premier. Puis, lorsque, après une longue attente

derrière la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second étage,

un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrêtant un instant

dans le vestibule, pour donner à l'abbé Bourrette le temps de le

rejoindre.

--Tiens! vous voilà, monsieur l'abbé? Quelle heureuse rencontre!...

Vous retournez à Saint-Saturnin? Cela tombe à merveille. Je vais de ce

côté. Nous vous accompagnerons, si ça ne vous dérange pas.

L'abbé Bourrette répondit qu'il serait enchanté. Tous deux montèrent

lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la

Sous-Préfecture. L'abbé était un gros homme, au bon visage naïf, avec

de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement

tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il

marchait, la tête un peu en arrière, les bras trop courts, les jambes

déjà lourdes.

--Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir

cet excellent monsieur Faujas.... J'ai à vous remercier, vous m'avez

trouvé là un locataire comme il y en a peu.

--Oui, oui, murmura le prêtre; c'est un digne homme.

--Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas même qu'il y

a un étranger chez nous. Et très-poli, très-bien élevé, avec cela....

Vous ne savez pas, on m'a affirmé que c'était un esprit supérieur, un

cadeau qu'on avait voulu faire au diocèse.

Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la

Sous-Préfecture, Mouret s'arrêta net, regardant fixement l'abbé

Bourrette.

--Ah! vraiment, se contenta de répondre celui-ci, d'un air étonné.

--On me l'a affirmé.... Notre évêque aurait des vues sur lui pour plus

tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour

ne pas exciter des jalousies.

L'abbé Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de

la Banne. Il dit tranquillement:

--Vous me surprenez beaucoup.... Faujas est un homme simple, il a même

trop d'humilité. Ainsi, à l'église, il se charge des petites besognes

que nous abandonnons d'ordinaire aux prêtres habitués. C'est un saint,

mais ce n'est pas un garçon habile. Je l'ai à peine entrevu chez

Monseigneur. Dès le premier jour, il a été en froid avec l'abbé

Fenil. Je lui avais pourtant expliqué qu'il fallait devenir l'ami du

grand-vicaire, si l'on voulait être bien reçu à l'évêché. Il n'a pas

compris; il est de jugement un peu étroit, je le crains.... Tenez,

c'est comme ses continuelles visites à l'abbé Compan, notre pauvre

curé, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons

sûrement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront

un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut

vraiment arriver de Besançon pour ignorer une chose qui est connue du

diocèse entier.

Il s'animait. Il s'arrêta à son tour à l'entrée de la rue Canquoin, se

plantant devant Mouret.

--Non, mon cher monsieur, on vous a trompé: Faujas est innocent comme

l'enfant qui vient de naître.... Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce

pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! Ça n'empêche pas

que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-même me l'a dit:

«Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux

être curé après moi, tâche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner à

ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.»

Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez.... C'est inutile de

déranger sa vie. On a déjà tant de chagrins!

La voix s'était attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre,

il reprit sa marche, ému d'un égoïsme naïf qui le faisait pleurer sur

lui-même, tandis qu'il murmurait:

--Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan....

Mouret restait perplexe. L'abbé Faujas finissait par lui échapper tout

à fait.

--On m'avait pourtant donné des détails bien précis, essaya-t-il

de dire encore. Ainsi, il était question de lui trouver une grande

situation.

--Eh! non, je vous assure que non! s'écria le prêtre; Faujas n'a pas

d'avenir.... Un autre l'ait. Vous savez que je dîne tous les mardis

chez monsieur le président. L'autre semaine, il m'avait prié

instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connaître, le juger

sans doute.... Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas

a fait. Il a refusé l'invitation, mon cher monsieur, il a refusé

carrément. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence

impossible à Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en

faisant une pareille impolitesse à monsieur Rastoil; il s'est entêté,

il n'a rien voulu entendre.... Je crois même, Dieu me pardonne!

qu'il m'a dit, dans un moment de colère, qu'il n'avait pas besoin de

s'engager en acceptant un dîner de la sorte.

L'abbé Bourrette se mit à rire. Il était arrivé devant Saint-Saturnin;

il retint un instant Mouret à la petite porte de l'église.

--C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande

un peu, croire qu'un dîner de monsieur Rastoil pouvait le

compromettre!... Aussi votre belle-mère, la bonne madame Rougon,

m'ayant chargé hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas

caché que je craignais fort d'être mal reçu.

Mouret dressa l'oreille.

--Ah! ma belle-mère vous avait chargé d'une invitation? --Oui,

elle était venue hier à la sacristie.... Comme je tiens à lui être

agréable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable

d'homme.... Moi, j'étais certain qu'il refuserait.

--Et il a refusé?

--Non, j'ai été bien surpris, il a accepté.

Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prêtre clignait les yeux

d'un air extrêmement satisfait.

--Il faut confesser que j'ai été bien habile.... Il y avait plus

d'une heure que j'expliquais à Faujas la situation de madame votre

belle-mère. Il hochait la tête, ne se décidait pas, parlait de son

amour de la retraite.... Enfin j'étais à bout, lorsque je me suis

souvenu d'une recommandation de cette chère dame. Elle m'avait prié

d'insister sur le caractère de son salon, qui est, comme toute la

ville le sait, un terrain neutre.... C'est alors qu'il a semblé faire

un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain...

Je vais écrire deux lignes à l'excellente madame Rougon pour lui

annoncer notre victoire.

Il resta encore là un moment, se parlant à lui-même, roulant ses gros

yeux bleus.

--Monsieur Rastoil sera bien vexé, mais ce n'est pas ma faute.... Au

revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments

chez vous.

Et il entra dans l'église, en laissant retomber doucement derrière lui

la double porte rembourrée. Mouret regarda cette porte avec un léger

haussement d'épaules.

--Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous

laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien

dire.... Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fâcheux

que je sois brouillé avec cet imbécile de Rougon.

Puis, il courut toute l'après-midi pour ses affaires. Le soir, en se

couchant, il demanda négligemment à sa femme: --Est-ce que tu vas chez

ta mère demain soir?

--Non, répondit Marthe; j'ai trop de choses à terminer. J'irai sans

doute jeudi prochain.

Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie:

--Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta

mère, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants.

Marthe le regarda, étonnée. D'ordinaire, il la tenait au logis,

ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle

s'absentait pendant une heure.

--J'irai, si tu le désires, dit-elle.

Il souffla la bougie, il mit la tête sur l'oreiller, en murmurant:

--C'est cela, et tu nous raconteras la soirée. Ça amusera les enfants.

La Conquête de Plassans · 第 3 / 25 题