I
Je vins passer l'hiver et le printemps à Paris en 1816; j'étais
très-pauvre à cette époque; mon père habitait avec ma mère et cinq
filles la petite terre paternelle de Milly. Je l'avais considérablement
agrandie depuis; les désastres très-immérités de ma fortune (quoi
qu'on en dise) m'ont forcé de la vendre à bas prix, six cent mille
francs, pour payer mes créanciers.
Je revois avec tristesse, mais sans remords, en allant de Monceau,
terre et résidence de mon grand-père, à Saint-Point, un joli sentier à
travers les prés, qui circule dans l'étroite vallée, au bord d'une
petite rivière, près d'un moulin, et qui grimpe ensuite une colline
rocailleuse, plantée de vignes, jusqu'à la cour et au jardin de la
chère maison.
Dans ce jardin et dans cette cour où mon âme est née, il y a plus de
mes pensées et de mes rêves, éclos et enracinés dans le sol et dans le
ciment rongé des murs, qu'il n'y a de brins de mousse sur les lattes
de pierre brute qui tapissent les vieux toits. Mon père, ma mère, mes
soeurs ont laissé plus de traces dans mes yeux, dans mes oreilles,
dans mon coeur, que le vent qui court n'en laisse dans les genêts de
la montagne de Milly. Oh! quand pourrai-je les revoir?
Et ceux et celles qui ont fleuri et séché après eux, où sont-ils, et
dans quel monde nous attendent-ils?