IV

On voit que Montesquieu ne se montrait pas extraordinairement sévère

sur le choix de ses connaissances, pendant son voyage; le scepticisme

de son esprit ne fit que s'accroître, et l'on raconte que, dans la

ville éternelle, il dégagea spirituellement sa bourse des étreintes de

la fiscalité du Vatican. Étant allé faire ses adieux à Benoît XIV,

celui-ci lui fit cadeau de bulles de dispense qu'il accepta avec

reconnaissance; mais, lorsqu'on lui présenta la note des frais

d'expédition de ces bulles, il refusa obstinément d'en payer le

montant, en disant qu'il croirait faire injure au Saint-Père s'il ne

s'en rapportait pas à sa parole. C'était se tirer d'affaire en habile

homme.

Il passa en Suisse, parcourut les bords du Rhin, s'arrêta en

Hollande, et ayant retrouvé à la Haye lord Chesterfield, s'embarqua

avec lui pour l'Angleterre, le 31 octobre 1729.

On n'a pas beaucoup de détails sur son séjour en Angleterre; mais il

s'est plu lui-même à rapporter une réponse qu'il fit à la reine

d'Angleterre, et qui prouve qu'il savait, au besoin, être bon

courtisan. «Je dînais chez le duc de Richemond, le gentilhomme

ordinaire de La Boine, qui étant un fat quoique envoyé de France en

Angleterre, soutint que l'Angleterre n'était pas plus grande que la

Guyenne. Je tançai mon envoyé. Le soir, la reine me dit: «Je sais que

vous nous avez défendu contre M. de La Boine.--Madame, je n'ai pu

m'imaginer qu'un pays où vous régnez ne fût pas un grand pays.» Ce

sont là de ces mots qui posent un homme dans une cour. Cependant

Montesquieu n'avait pas toujours la même présence d'esprit et lord

Chesterfield lui avait fait perdre la tête à Venise, en postant sur sa

route un homme qui lui fit croire trop aisément que le Conseil des

dix avait les yeux sur lui.

V

De retour en France, Montesquieu se confina, pendant deux ans, dans

son château de la Brède, où l'on montre encore, au coin de la

cheminée, l'empreinte du pied de ce profond penseur; il écrivit ses

_Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des

Romains_, qu'il publia en 1734. Ce ne fut que quatre ans après qu'il

mit au jour son grand ouvrage sur l'_Esprit des Lois_, où il donna

enfin la mesure complète de son génie.

Montesquieu n'était point indifférent à la souffrance des peuples; il

ne l'était pas non plus à celle des individus. On cite de lui un trait

qui fait le plus grand honneur à ses sentiments d'humanité non moins

qu'à sa modestie. Un de ses meilleurs et derniers biographes, le baron

Walckenaer raconte en ces termes un acte de charité de Montesquieu,

devenu célèbre, et que le théâtre a même reproduit, d'après Fréron,

sous le titre de: _le Bienfait anonyme_.»

«Il allait souvent à Marseille, dit le baron Walckenaer dans la

_Biographie universelle_, visiter madame d'Héricourt. Se promenant un

jour sur le port, pour prendre le frais, il est invité par un jeune

matelot de bonne mine, à choisir de préférence son bateau pour aller

faire un tour en mer. Dès qu'il est entré dans le bateau, Montesquieu

croit s'apercevoir, à la manière dont ce jeune homme rame, qu'il

n'exerce pas ce métier depuis longtemps. Il le questionne et apprend

qu'il est joaillier de profession; qu'il se fait batelier les fêtes et

les dimanches pour gagner quelque argent et seconder les efforts de sa

mère et de ses soeurs; que tous quatre travaillent et économisent dans

le but d'amasser deux mille écus pour racheter leur père esclave à

Tétouan.

«Montesquieu, touché du récit de ce jeune homme et de l'état de cette

famille intéressante, s'informe du nom du père, du nom du maître

auquel il appartient; il se fait conduire à terre, donne au batelier

sa bourse qui contenait seize louis d'or et quelques écus, et

s'échappe.... Six semaines après, le père revient dans sa maison. Il

juge bientôt à l'étonnement des siens qu'il ne leur doit pas sa

liberté comme il l'avait cru d'abord, et il leur apprend que,

non-seulement on l'a racheté, mais qu'encore, après avoir pourvu aux

frais de son habillement et de son passage, on lui a remis une somme

de cinquante louis. Le jeune homme alors soupçonna un nouveau bienfait

de l'inconnu et se mit en devoir de le chercher.

«Après deux ans d'inutiles démarches, il le rencontre par hasard dans

la rue, se précipite à ses genoux, le conjure, les larmes aux yeux, de

venir partager la joie d'une famille au bonheur de laquelle il ne

manque que de pouvoir jouir de la présence de son bienfaiteur et de

lui exprimer toute sa reconnaissance. Montesquieu reste impassible, ne

veut convenir de rien, et s'éloigne à la faveur de la foule qui

l'entourait.

«Celle belle action serait toujours demeurée ignorée, si les gens

d'affaires de Montesquieu n'eussent trouvé, après sa mort, une note

écrite de sa main, indiquant qu'une somme de sept mille cinq cents

francs avait été envoyée par lui à M. Main, banquier anglais à Cadix;

ils demandèrent à ce dernier des éclaircissements: M. Main répondit

qu'il avait employé cette somme pour délivrer un Marseillais, nommé

Robert, esclave à Tétouan, conformément aux ordres de M. le président

de Montesquieu. La famille de Robert a raconté le reste.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 25 / 112 题