Malgré la gravité de ces études, il fit bientôt paraître, mais sans
les signer de son nom, ses _Lettres persanes_, parfaitement dans le
goût de l'époque, et qui eurent une vogue singulière.
«Faites-nous des _Lettres persanes_,» disaient les libraires à tous
les auteurs, comme si ces livres-là se faisaient deux fois.
Montesquieu crut devoir de nouveau sacrifier aux grâces, mais lui-même
n'éleva qu'un monument factice, son _Temple de Gnide_, que madame du
Deffand, frappée de la froideur étudiée qui le caractérisait, appela
l'_Apocalypse de la galanterie_. Le génie de Montesquieu n'était pas
là, et les _Lettres persanes_ avaient été une bonne fortune de sa
jeunesse.
Bonne fortune, en effet, car elles le conduisirent à l'Académie
française, en dépit de leur légèreté qui leur valut tout d'abord les
résistances du cardinal Fleury.
Voltaire assure que Montesquieu parvint à faire lire au cardinal un
exemplaire particulier des _Lettres persanes_ soigneusement revu et
purgé, _ad usum Delphini_, en quelque sorte; Voltaire attribue à
Montesquieu un tour qu'il eût été bien capable de jouer, lui,
Voltaire, en pareil cas; mais on pense généralement que Montesquieu le
prit de plus haut; qu'il menaça fièrement de s'exiler, et que l'amitié
du maréchal d'Estrées adoucit les scrupules du cardinal Fleury. On fit
courir le bruit qu'un libraire impudent avait mêlé aux _Lettres
persanes_ des lettres qui n'étaient pas dans le manuscrit original, ce
qui n'était pas exact le moins du monde. Cependant le cardinal Fleury
voulut bien le croire et cessa de faire opposition au nom du roi.
L'auteur fut académicien en 1728.