XXXIV

Les commissaires de retour à Londres, et rassemblés à Westminster,

prononcèrent sa participation au complot contre la vie de la reine et

l'arrêt de mort contre la reine d'Écosse. Les deux chambres du

parlement ratifièrent la condamnation. Marie demanda pour toute grâce

de n'être point suppliciée dans quelque _lieu caché_; mais devant ses

domestiques et devant le peuple, afin qu'on ne lui attribuât pas une

lâcheté indigne de son rang, et que tout le monde pût rendre

témoignage de sa constance à souffrir le martyre; c'est ainsi qu'elle

appelait déjà elle-même son supplice, consolation bien naturelle dans

une reine qui voulait imputer sa mort à sa foi plutôt qu'à ses fautes.

Elle écrivit à tous ses parents et à tous ses amis de France et

d'Écosse.--«Mon bon cousin, disait-elle au duc de Guise, celuy que

j'ay le plus cher au monde, je vous dis adieu, estant preste par

injuste jugement d'estre mise à mort, telle que personne de nostre

race, grasces à Dieu, n'a jamays receue, et moins une de ma qualité;

mais mon bon cousin, louez-en Dieu, car j'estois inutile au monde en

la cause de Dieu et de son Église, estant en l'estat où j'estois; et

j'espère que ma mort tesmoignera ma constance en la foy, et

promptitude de mourir pour le maintien et restauration de l'Église

catholique en ceste infortunée isle; et, bien que jamais bourreau

n'ait mis la main en nostre sang, n'en ayez honte, mon amy, car le

jugement des hérétiques et ennemys de l'Église, et qui n'ont nulle

jurisdiction sur moy, royne libre, est profitable devant Dieu aux

enfants de son Église; si je leur adhérois, je n'aurois ce coup. Tous

ceux de nostre maison ont tous esté persécutez par cette secte: témoin

vostre bon père, avec lequel j'espère estre receue à mercy du juste

Juge. Je vous recommande donc mes pauvres serviteurs, la décharge de

mes dettes, et de faire fonder quelque obit annuel pour mon âme, non à

vos dépens, mais faire la sollicitation et ordonnance comme sera

requis, et qu'entendrez mon intention par ces miens pauvres désolez

serviteurs, tesmoins oculaires de ceste mienne dernière tragédie.

«Dieu vous veuille prospérer, vostre femme, enfants et frères, et

cousins, et surtout nostre chef, mon bon frère et cousin, et tous les

siens; la bénédiction de Dieu et celle que je donnerois à mes enfants

puisse estre sur les vostres, que je ne recommande moins à Dieu que le

mien, mal fortuné et abusé.

«Vous recepvrez des _tokeus_ de moy pour vous ramentevoir de faire

prier pour l'âme de vostre pauvre cousine, destituée de tout ayde et

conseil, que de celuy de Dieu, qui me donne force et courage de

résister seule à tant de loups hurlants après moy: à Dieu en soyt la

gloire!

«Croyez en particulier ce qui vous sera dit par une personne qui vous

donnera une bague de rubis de ma part, car je prens sur ma conscience

qu'il vous sera dit la vérité de ce que je l'ay chargée, spécialement

de ce qui touche mes pauvres serviteurs et la part d'aulcun. Je vous

recommande ceste personne, pour sa simple sincerité et honnesteté, à

ce qu'elle puisse estre placée en quelque bon lieu. Je l'ai choisie

pour la moins partiale, et qui plus simplement rapportera mes

commandements. Je vous prye qu'elle ne soyt cognue vous avoir rien dit

en particulier, car l'envie lui pourroit nuire.

«J'ay beaucoup souffert depuis deux ans et plus, et ne vous l'ay pu

faire savoir pour cause importante. Dieu soit loué de tout, et vous

donne la grasce de persévérer au service de son Église tant que vous

vivrez, et jamays ne puisse cet honneur sortir de nostre race, que,

tant hommes que femmes, soyons prompts de respandre nostre sang pour

maintenir la querelle de la foy, tous aultres respects mondains mis à

part; et, quant à moy, je m'estime née du costé paternel et maternel,

pour offrir mon sang en icelle, et je n'ay intention de dégénérer.

Jésus crucifié pour nous et tous les saints martyrs nous rendent, par

leur intercession, dignes de la volontaire offerte de nos corps à sa

gloire!

«L'on m'avoit, pensant me dégrader, fayt abattre mon days; et, depuis,

mon gardien m'est venu offrir d'écrire à leur royne, disant n'avoir

fait cet acte par son commandement, mais par l'avis de quelques-uns

du conseil. Je leur ay monstré, au lieu de mes armes audit days, la

croix de mon Sauveur. Vous entendrez tout le discours: ils ont été

plus doux depuis.

Vostre affectionnée cousine et parfaitte amye,

MARIE,

R. d'Écosse, D. de France.»

Quand on lui lut la ratification de son jugement et l'ordre

d'exécution signé par Élisabeth:

«C'est bien, dit-elle tranquillement; voilà la générosité de la reine

Élisabeth! Aurait-on jamais cru qu'elle osât en venir à ces extrémités

avec moi qui suis sa soeur, son égale, et qui ne saurais être sa

sujette? Dieu soit loué de tout cependant, puisqu'il me fait cet

honneur de mourir pour lui et son Église!»

Nous laissons parler sur les derniers instants de sa vie l'historien,

à la fois érudit et pathétique, qui a recueilli pour ainsi dire chacun

de ses derniers soupirs. La reine, jusque-là si coupable, fut

transformée en martyre par l'approche de la mort. Quand l'âme est

grande, elle grandit avec la destinée. Cette destinée était sublime,

car elle était tout à la fois une expiation acceptée et une

réhabilitation dans le sang.

«Il était nuit, raconte l'historien de Marie-Stuart. Elle entendit

sans trouble ce terrible rendez-vous.

«Quand les comtes se retirèrent, Marie leur dit:

«Béni soit le moment qui terminera mon cruel pèlerinage! L'âme assez

lâche pour ne pas accepter ce combat suprême sur la terre ne serait

pas digne du ciel!»

«La reine rentra dans son oratoire et pria Dieu, les genoux nus sur

les dalles nues; puis elle dit à ses femmes: «Je souhaiterais manger

quelque chose, afin que demain le coeur ne me faillie pas, et que je

ne fasse rien dont puissent rougir mes amis.» Ce dernier repas fut

sobre, solennel, avec quelques éclairs d'affectueux enjouement.

«Pourquoi, dit Marie à Bastien, autrefois le chef de ses bouffons, ne

cherches-tu pas à m'égayer? Tu es cependant un bon mime, mais tu es un

meilleur serviteur.» Revenant bientôt à cette pensée que sa mort était

un martyre, et s'adressant à Bourgoing, son médecin, qui la servait,

Melvil, son maître d'hôtel étant retenu aux arrêts, ainsi que Préau,

son aumônier: «Bourgoing, dit-elle, n'avez-vous pas entendu le comte

de Kent? Il aurait fallu un autre docteur pour me convaincre. Il a

avoué, du reste, que le warrant de mon exécution était le triomphe de

l'hérésie dans ce pays. C'est la vérité, reprit-elle avec une

satisfaction religieuse. Ils ne me tuent pas comme complice de cette

conspiration, mais comme reine dévouée à l'Église. À leur tribunal,

mon crime, c'est ma foi; ce sera ma justification devant mon souverain

juge.»

«Ses filles, ses officiers, tous ses gens étaient navrés et la

considéraient en silence. Ils avaient peine à se contenir. Au dessert,

Marie parla de son testament où pas un nom ne devait être omis. Elle

demanda l'argent et les bijoux qui lui restaient. Elle les distribua

de la main et du coeur. Elle adressa ses adieux à chacun avec ce tact

délicat qui lui était si naturel, avec bonté, avec émotion. Elle leur

demanda pardon, et pardonna aux présents et aux absents, Nau excepté.

Tous alors éclatèrent en sanglots, et se jetèrent à genoux autour de

la table. La reine, attendrie, but à leur santé, les invitant à boire

à son salut. Ils obéirent en pleurant, et à leur tour ils burent à

leur maîtresse, en portant à leurs lèvres leurs coupes où les larmes

se mêlèrent avec le vin.

«La reine, affectée de ce spectacle douloureux, voulut être seule.

«Elle écrivit son testament.

«Cet écrit achevé, Marie, seule dans son cabinet avec Jeanne Kennethy

et Élisabeth Curle, s'informa de ce qu'elle avait d'argent. Elle

possédait cinq mille écus qu'elle sépara en autant de lots différents

qu'elle avait de serviteurs, proportionnant les sommes aux rangs, aux

fonctions, aux besoins. Ces lots, elle les plaça dans autant de

bourses pour le lendemain.»

Elle demanda ensuite de l'eau; elle se fit laver les pieds par ses

filles d'honneur.

Elle écrivit ensuite:

«........................................... Je vous recommande encore

mes serviteurs. Vous ordonnerez, s'il vous plaist, que, pour mon âme,

je soys payée de partie de ce que me debvez, et qu'en l'honneur de

Jésus-Christ, lequel je prieray demain, à ma mort, pour vous, me soyt

laissé de quoy fonder un obit et faire les aumosnes requises.

«Ce mercredy, à deux heures après minuit.

«M. R.»

«Marie sentit la nécessité de se reposer. Elle se mit au lit. Ses

femmes s'étant approchées: «J'aurois préféré, dit-elle, à cette hache

une épée à la françoise.» Puis elle s'assoupit. Elle dormit un peu, et

même alors, au mouvement de ses lèvres, son sommeil paraissait une

prière. Son visage, pénétré d'une béatitude intérieure et comme

éclairé du dedans, n'avait jamais brillé d'une beauté si charmante et

si pure. Il était tellement illuminé d'un ravissement doux, tellement

baigné de la grâce de Dieu, qu'il «semblait rire aux anges.» Élisabeth

Curle, une de ses filles d'honneur, raconte que la reine dormit et

pria; elle pria plus qu'elle ne dormit, à la lueur d'une petite lampe

d'argent que Henri II lui avait donnée, et qu'elle avait gardée dans

toutes ses fortunes. Cette petite lampe fut la dernière lumière de

Marie dans sa prison, et comme le crépuscule de sa tombe: humble

meuble tragique par les souvenirs qu'il rappelait!

«Éveillée avant le jour, la reine se leva. Sa première pensée fut

l'éternité. Elle consulta l'horloge et dit: «Je n'ai plus que deux

heures à vivre ici-bas.» Il était six heures du matin.»

«Elle ajouta à sa lettre au roi de France qu'elle désirait que les

revenus de son douaire fussent payés après sa mort à ses

serviteurs,--que leurs gages et pensions leur fussent payés leur vie

durant,--que son médecin (Bourgoing) fût reçu au service du roi,--que

Didier, un vieux officier de sa bouche, conservât le greffe qu'elle

lui avait donné: «...............................................

Plus, que mon aumosnier soyt remis à son estat, et, en ma faveur,

pourveu de quelque petit bénéfice pour prier Dieu pour mon ame le

reste de sa vie.....................

«Faict le matin de ma mort, ce mercredy

huictiesme février 1587.

«MARIE, Royne.»

«Une pâle aube d'hiver éclaira ces dernières lignes. Marie s'en

aperçut. Elle appela Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy. Elle leur fit

signe de la revêtir de sa dernière robe, pour ce dernier cérémonial de

la royauté.

«Pendant que ces mains amies l'habillaient, Marie fut silencieuse.

«Quand elle fut parée, elle passa devant l'un de ses deux grands

miroirs incrustés de nacre, et sembla se considérer avec

commisération. Elle se retourna et dit à ses filles: «Voici le moment

de ne pas faiblir. Je me souviens que, dans ma jeunesse, monsieur mon

oncle François me dit un jour à sa maison de Meudon: «Ma nièce, il y a

surtout une marque à laquelle je vous reconnais de mon sang. Vous êtes

brave comme le meilleur de mes hommes d'armes; et si les femmes se

battaient comme aux temps anciens, j'estime que vous sauriez bien

mourir.»--Il me reste à montrer, reprit-elle, à mes amis et à mes

ennemis, de quel lieu je sors.»

«Elle avait demandé son aumônier Préau; on lui envoya deux ministres

protestants. «Madame, nous venons vous consoler, dirent-ils en

franchissant le seuil de la chambre.--Êtes-vous des prêtres

catholiques? s'écria-t-elle.--Non, répondirent-ils.--Je n'aurai donc

que mon Seigneur Jésus pour consolateur,» reprit-elle avec une fermeté

triste; et elle les congédia.

«Elle entra dans son oratoire. Elle y avait façonné elle-même un

autel, où son aumônier lui disait quelquefois la messe en secret. Là,

s'étant agenouillée, elle fit plusieurs prières à demi-voix. Elle

récitait les prières des agonisants, lorsqu'un coup frappé à la porte

de sa chambre l'interrompit brusquement. «Que me veut-on?» demanda la

reine en se levant. Bourgoing lui répondit de la chambre où il était

avec les autres serviteurs, que les lords attendaient Sa

Majesté.--«Il n'est pas temps encore, reprit la reine; qu'on revienne

à l'heure convenue.» Alors, se précipitant de nouveau à genoux entre

Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy, elle fondit en larmes, se frappant

la poitrine, rendant grâce à Dieu de tout, lui demandant avec ferveur,

avec sanglots, de la soutenir durant les dernières épreuves. S'étant

calmée peu à peu en essayant de calmer ses deux compagnes, elle se

recueillit profondément. Que se passa-t-il dans sa conscience?

..............................................................

«Puis elle alla jusqu'à sa fenêtre, regarda le paisible horizon, la

rivière, la prairie, le bois; revenant au milieu de sa chambre, et

jetant un coup d'oeil sur son horloge appelée _la Reale_, elle dit:

«Jeanne, l'heure est sonnée; ils ne tarderont pas.»

«À peine avait-elle prononcé ces mots, qu'Andrews, shériff du comté de

Northampton, frappa une seconde fois à la porte. «Ce sont eux,» dit

Marie; et comme ses femmes refusaient d'ouvrir, elle le leur ordonna

doucement. L'officier de justice entra en habit de deuil, le bâton

blanc dans la main droite, et s'inclinant devant la reine, il dit à

deux reprises: «Me voici.»

«Une faible rougeur monta aux joues de la reine, qui, s'avançant avec

majesté, répondit: «Allons.»

«Elle prit le crucifix d'ivoire qui ne l'avait pas quittée depuis

dix-sept ans, et qu'elle avait transporté de donjon en donjon, le

suspendant partout à ses oratoires de captive. Comme elle souffrait de

douleurs contractées dans l'humidité de ses prisons, elle s'appuya sur

deux de ses domestiques, qui la menèrent jusqu'au seuil de sa chambre.

Là, ils s'arrêtèrent, Bourgoing expliqua à la reine le scrupule

étrange de ses gens, qui désiraient ne pas avoir l'air de la conduire

à la boucherie. La reine, bien qu'elle eût mieux aimé s'appuyer encore

sur eux, condescendit à leur faiblesse et se contenta, pour la

soutenir, de deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie

Stuart s'acheminèrent avec elle jusqu'à la rampe supérieure de

l'escalier, où les arquebusiers leur barrèrent le passage malgré leurs

supplications, leur désespoir, leurs lamentations, leurs bras étendus

vers leur chère maîtresse, aux traces de laquelle il fallut les

arracher.

«La reine, profondément peinée, se hâta un peu dans le dessein de

réclamer contre cette violence et d'obtenir une plus douce escorte.

«Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay,

le comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et

plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot,

Édouard et Guillaume Montague, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell,

Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reçurent au bas de l'escalier.»

Apercevant Melvil courbé sous sa douleur:

--«Courage! lui dit-elle, mon fidèle ami, apprends de moi à te

résigner.

--«Oh! Madame, s'écria Melvil en se rapprochant de sa maîtresse et en

tombant à ses pieds, j'ai trop vécu, puisque mes yeux étaient réservés

à vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire à

l'Écosse l'affreux supplice.» Des sanglots s'exhalèrent de sa poitrine

au lieu de paroles.

--«Pas de faiblesse, mon cher Melvil! Plains ceux qui ont été altérés

de mon sang et qui le répandent injustement. Mais moi, ne me plains

pas. La vie n'est qu'une vallée de larmes, et je la quitte sans

regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique; je meurs amie

de l'Écosse et de la France. Rends partout témoignage de la vérité.

Encore une fois, cesse de t'affliger, Melvil, et réjouis-toi plutôt

de ce que tous les malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils

qu'il se souvienne de sa mère.»

«Pendant que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de

larmes. Marie l'ayant relevé, lui prit la main et se penchant vers

lui, elle l'embrassa. «Adieu, ajouta-t-elle, adieu, mon cher Melvil;

ne m'oublie jamais ni dans ton coeur ni dans tes prières.»

«S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle leur

demanda qu'il fût fait grâce à son secrétaire Curle: Nau fut omis. Les

comtes ayant gardé le silence, elle les supplia encore de permettre

que ses femmes et ses serviteurs pussent l'accompagner et assister à

sa mort. Le comte de Kent répondit que cela serait insolite et même

dangereux; que les plus hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans

son sang; que les plus timides, les femmes surtout troubleraient au

moins par leurs cris le cours de la justice d'Élisabeth. Marie

persista. «Milords, dit-elle, si votre reine était ici, votre reine

vierge, elle trouverait convenable à notre rang et à notre sexe que je

ne fusse pas seule pour mourir au milieu de tant de gentilshommes, et

elle m'accorderait quelques-unes de mes femmes à mon dur et dernier

chevet.» Chacun pensa au billot. Elle était si éloquente et si

touchante que tous les seigneurs qui l'entouraient auraient cédé sans

l'attitude obstinée du comte de Kent. La reine s'en aperçut, et,

regardant le comte puritain, elle s'écria d'une voix profonde: «Versez

le sang de Henri VII, mais ne le méconnaissez pas. Ne suis-je plus

Marie Stuart? une soeur de votre maîtresse et sa pareille, deux fois

sacrée, deux fois reine: reine douairière de France, reine légitime

d'Écosse.» Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé.

Marie alors adoucissant de plus en plus son accent et son regard:

«Milords, dit-elle, je vous engage ma parole que mes serviteurs

éviteront tout ce que vous craignez. Hélas! les pauvres âmes ne feront

rien que prendre adieu de moi. Certainement vous ne refuserez ni à moi

ni à eux cette triste satisfaction. Songez, Milords, à vos propres

serviteurs, à ceux qui vous plaisent le mieux, aux nourrices qui vous

ont allaités, aux écuyers qui ont porté vos armes à la guerre; ces

serviteurs de vos prospérités vous sont moins chers qu'à moi les

serviteurs de mes infortunes. Encore une fois, Milords, n'écartez pas

les miens de mon agonie, ils ne désirent rien que m'aimer jusqu'au

bout, que ne point m'abandonner et que me voir mourir.»

Les comtes, après s'être consultés, obtempérèrent au souhait de Marie

Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore qu'il redoutait les

lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. «Je

réponds d'elles, dit Marie. Leur amour pour moi leur prêtera des

forces, et je leur donnerai l'exemple du courage. Il me sera doux de

savoir que les miens sont là, et que j'ai des témoins de ma

persévérance dans la foi.»

Les commissaires n'insistèrent plus, et accordèrent à la reine quatre

serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son maître

d'hôtel; Bourgoing, son médecin; Gervais, son chirurgien; Gorion, son

pharmacien; Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, les deux compagnes qui

avaient remplacé dans son coeur et dans sa vie Élisabeth de

Pierrepont. Melvil, qui était là, fut averti par la reine elle-même.

Les autres serviteurs, qui étaient restés au balcon supérieur de

l'escalier, furent mandés par un huissier de Pawlet. Ils

s'empressèrent de descendre, heureux dans leur angoisse de ce dernier

devoir offert à leur dévouement et à leur fidélité.

Apaisée par cette complaisance des comtes, la reine fit signe au

shériff et au cortége d'avancer. Ce fut elle qui interrompit cette

halte lugubre entre la prison et l'échafaud. Arrivée à la salle de

l'exécution, elle considéra, non sans pâleur, mais sans défaillance,

les apprêts du supplice, partout le deuil: le billot, la hache, le

bourreau et son aide; la sciure de chêne répandue sur le parquet pour

boire son sang; et, dans un coin obscur, la bière, sa dernière prison.

Il était neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funèbre.

Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilégiés, au nombre

de plus de deux cents, y étaient réunis. Cette salle était toute

tapissée de drap noir; l'échafaud, qu'on y avait dressé à deux pieds

et demi de terre, était tendu de frise noire de Lancastre; le fauteuil

où Marie devait s'asseoir, le carreau où elle devait s'agenouiller, le

billot où elle devait poser sa tête, étaient aussi recouverts de

velours noir.

La reine était vêtue de noir comme la salle et tous les insignes du

supplice. Sa robe de velours à haut collet et à manches pendantes

était bordée d'hermine. Son manteau, doublé de martre zibeline, était

de satin à boutons de perles et à longue queue. Une chaîne de boules

odorantes, à laquelle se rattachait un scapulaire et qui se terminait

par une croix d'or, descendait sur sa poitrine. Deux rosaires étaient

suspendus à sa ceinture, et un long voile de dentelle blanche, qui

adoucissait un peu son costume de veuve et de condamnée,

l'enveloppait.

«Elle était précédée du shériff, de Drury et de Pawlet, des comtes et

des nobles d'Angleterre; elle était suivie de ses deux femmes et de

quatre de ses officiers, parmi lesquels on remarquait Melvil, qui

portait la queue du manteau royal. La démarche de Marie était assurée

et majestueuse. Un moment elle releva son voile, et sa figure, où

brillait une espérance qui n'était plus de ce monde, parut belle comme

au jour de sa jeunesse. L'assemblée fut éblouie. Elle tenait un de ses

chapelets d'une main et le crucifix de l'autre. Le comte de Kent lui

dit rudement: «Il faudrait avoir Christ dans son coeur.--Et comment,

reprit vivement la reine, l'aurais-je dans la main si je ne l'avais

pas dans le coeur?» Pawlet l'aidant à monter les degrés de l'échafaud,

elle jeta sur lui un regard plein de douceur: «Sir Amyas, dit-elle, je

vous remercie de votre courtoisie; c'est la dernière peine que je vous

donnerai et le plus agréable service que vous puissiez me rendre.»

Parvenue à l'échafaud, Marie Stuart prit place dans le fauteuil qui

lui avait été préparé, le visage tourné vers les spectateurs. Après

elle, le doyen de Peterborough, en grand costume ecclésiastique,

s'assit à droite de la reine sur un pliant sans dossier, un carreau de

velours noir à ses pieds. Les comtes de Kent et de Shrewsbury

s'assirent comme lui, à droite, mais sur des pliants à dossiers. De

l'autre côté de la reine, le shériff Andrews était debout avec sa

baguette blanche. En face de Marie Stuart, on distinguait le bourreau

et son aide à leurs vêtements de velours noir, à leur crêpe rouge au

bras gauche. Derrière le fauteuil, adossés à la muraille, pleuraient

les serviteurs et les filles de Marie Stuart. Dans la salle,

l'auditoire de nobles et de bourgeois des comtés voisins était contenu

par les arquebusiers de sir Amyas Pawlet et de sir Drue Drury, au delà

d'une balustrade qui avait été la barre du tribunal.

«On lui relut sa sentence; elle répondit en protestant au nom de la

royauté et de l'innocence, mais en acceptant au nom de la foi.

«Elle s'agenouilla devant le billot; le bourreau voulut lui ôter son

voile. Elle l'arrêta et le repoussa du geste; puis se tournant vers

les comtes et la rougeur au front: «Je ne suis point accoutumée à me

déshabiller en si nombreuse compagnie et par de tels valets de

chambre.» Elle appela Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle. Ce furent

elles qui lui ôtèrent son manteau, son voile, ses chaînes, sa croix et

son scapulaire. Comme elles touchaient à sa robe, la reine leur dit

d'en dégager seulement le corsage et d'en rabattre le collet

d'hermine, afin de laisser son cou nu à la hache. Ses filles lui

rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois autres

serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur sa

bouche pour les inviter au silence. «Mes amis, s'écria-t-elle, j'ai

répondu de vous; ne m'amollissez point. Ne devriez-vous pas plutôt

louer Dieu de ce qu'il inspire à votre maîtresse courage et

résignation?» À son tour néanmoins, cédant à sa propre sensibilité,

elle embrassa ses filles avec effusion; puis les pressant de descendre

l'échafaud, où toutes deux s'attachaient à sa robe, à ses mains

qu'elles baignaient de larmes, elle leur adressa une tendre

bénédiction et un dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurèrent

comme suffoqués à peu de distance de la reine. Entraînés, subjugués

par l'accent de Marie Stuart, les exécuteurs eux-mêmes la supplièrent

à genoux de leur pardonner. «Je vous pardonne, leur dit-elle, à

l'exemple de mon Rédempteur.»

«Alors elle arrangea le mouchoir brodé de chardons d'or dont elle

s'était fait bander les yeux par Jeanne Kennethy. Elle baisa trois

fois le crucifix, disant à chaque étreinte: «Seigneur, je remets mon

âme entre vos mains.» Elle s'agenouilla de nouveau, et s'inclina sur

le billot déjà sillonné de profondes entailles. Dans cette attitude

suprême, elle récita encore quelques prières.

«Le bourreau l'interrompit en la frappant de la hache au troisième

verset. La hache tremblant dans sa main ne fit qu'effleurer la nuque.

Elle gémit. Le bourreau redoubla et d'un seul coup trancha la tête. Il

la montra par la fenêtre aux assistants et au peuple en s'écriant

suivant l'usage: «Ainsi périssent tous les ennemis de notre reine!»

«Les filles d'honneur de la reine et ses serviteurs l'ensevelirent et

réclamèrent son corps pour le transporter en France. Cette relique de

leur tendresse et de leur foi leur fut impitoyablement refusée. On

craignait les reliques qui font revivre les fanatismes.»

Mais le fanatisme trompa ces prudences cruelles de la politique. Sa

mort, expliquée par la politique, avait ressemblé à un martyre; sa

mémoire, exécrée par les presbytériens d'Écosse et par les protestants

d'Angleterre, fut adoptée par les catholiques comme celle d'une

sainte. Elle fut jugée par les passions, c'est-à-dire qu'elle ne l'est

pas encore et qu'elle ne le sera jamais.

Si elle est jugée par ses charmes, par ses talents, par les séductions

magiques qu'elle exerça jusqu'à sa mort sur tous les hommes qui

l'approchèrent, c'est la Sapho du seizième siècle. Tout ce qui n'était

pas amour dans son âme était poésie; ses vers ont, comme ceux de

Ronsard, son adorateur et son maître, une mollesse grecque avec une

naïveté gauloise; ils sont écrits avec des larmes qui conservent,

après tant d'années, quelque chose de la chaleur de ses soupirs.

Si elle est jugée par sa vie, c'est une Sémiramis de l'Écosse,

immolant Darnley non pour l'empire, mais pour l'amour, se jetant après

le crime, aux yeux de toute l'Europe, dans les bras de l'assassin de

son époux et donnant pour toute moralité à son peuple, précipité par

elle dans les guerres civiles, le scandale du couronnement de

l'assassinat! On a voulu nier sa participation directe et personnelle

au meurtre de son jeune époux; rien, excepté des lettres suspectes,

ne prouve en effet qu'elle ait accompli ou permis personnellement le

forfait; mais qu'elle ait attiré la victime dans le piége, qu'elle ait

donné à Bothwell le droit et l'espérance de succéder au mort sur le

trône et dans son coeur; qu'elle ait été le but, le moyen et le prix

avéré du crime; enfin, qu'elle l'ait absous en unissant sa main à la

main du meurtrier, aucun doute sur tout cela n'est possible. Provoquer

et absoudre ainsi, n'est-ce pas assassiner? Enfin, si elle est jugée

par sa mort, comparable par sa majesté, sa piété et son courage aux

plus héroïques et aux plus saints trépas de l'antiquité, l'horreur et

le mépris qu'on éprouvait fortement pour elle se changent à la fin en

pitié, en estime et en admiration. Tant qu'elle n'a pas expié, elle

est une meurtrière; après l'expiation, elle devient victime à son

tour. Le sang semble laver le sang dans son histoire; on dirait que

son crime coule de ses veines avec le sien; on n'absout pas, mais on

compatit; compatir ainsi, ce n'est pas absoudre, mais c'est presque

aimer; on cherche des excuses dans les moeurs féroces et dissolues du

siècle, dans l'éducation à la fois dépravée, sanguinaire et fanatique

de la cour des Valois, dans la jeunesse, dans la beauté, dans l'amour,

et l'on est tenté de dire comme M. Dargaud, l'auteur le plus

développé de cette histoire: «_Je ne juge pas, je raconte._» Il a

raconté en effet la vie de cette reine et de ce siècle comme on ne la

racontera plus. Nous lui devons tout, et nous serions ingrat de ne pas

lui rapporter tout; ceci n'est qu'une étude, son livre est une

histoire.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 18 / 112 题