Les dangers que courrait la succession protestante en Angleterre si
Élisabeth, qui avançait en âge et qui n'avait jamais voulu partager le
trône avec un époux, venait à mourir avant Marie Stuart, paraissent
avoir décidé son conseil au crime d'État que cette reine s'était
refusée jusque-là à accomplir. Nul ne doutait de la conspiration
permanente de la reine d'Écosse avec les princes catholiques étrangers
et avec le parti catholique en Écosse et en Angleterre; cette
conspiration, qui était le droit d'une reine captive, ne pouvait
paraître un crime qu'aux yeux de ses geôliers et de ses persécuteurs.
Ce crime n'avait pas paru suffisant jusque-là à Élisabeth et à ses
plus honnêtes conseillers pour faire le procès à la reine d'Écosse. Il
en fallait un plus flagrant et plus odieux pour soulever l'indignation
de l'Angleterre et pour justifier le meurtre en Europe. La témérité
sans scrupules de Marie Stuart et peut-être l'astuce de ses ennemis
dans le conseil en fournirent l'occasion à Élisabeth.
Marie Stuart ne cessait pas de nouer et de renouer les fils des trames
innombrables qui se rattachaient en elle à la cause catholique. Ses
correspondances, aussi ardentes que ses soupirs, agitaient l'Écosse,
l'Angleterre, le continent. Malgré son âge, sa beauté ineffaçable, sa
grâce, sa séduction, son rang, son génie lui attiraient de nouveaux
serviteurs dont le culte se confondait pour elle avec l'amour.
Un jeune homme du comté de Derby, nommé Babington, élevé chez le comte
de Schrewsbury, où il avait connu la reine pendant qu'elle y était
prisonnière, avait résolu de la servir et de la sauver. Babington
avait passé sur le continent, il était à Paris l'intermédiaire des
correspondances que la reine entretenait avec la France, l'Espagne,
dans l'intérêt de sa délivrance et de sa restauration. La mort
d'Élisabeth était le préliminaire de ce plan. Deux jésuites de Reims,
nommés Allen et Ballard, ne reculèrent pas devant ce régicide; Ballard
vint à Londres, chercha Babington qui y était revenu, l'embaucha pour
le salut de la reine d'Écosse et embaucha par lui une poignée de
conspirateurs catholiques, prêts à tout pour le triomphe de la
religion. Le principal conseiller et ministre d'Élisabeth, Walsingham,
avait des hommes à lui parmi ces conjurés. Un de ces espions, nommé
Giffard, dont le dévouement paraissait au-dessus du soupçon à
l'ambassade de France, dépôt des correspondances, recevait les
lettres, feignait de les faire parvenir à leurs adresses, mais les
portait préalablement à Walsingham. Ces lettres attestent quelque
hésitation des conjurés sur la légitimité de l'assassinat d'Élisabeth;
puis une résolution plus décidée du meurtre, d'après la consultation
du père Ballard, le jésuite de Reims. Une de ces lettres, signée de
Babington, disait textuellement à Marie Stuart:
«Très-chère souveraine, moy mesme avec dix gentilz hommes et cent
aultres de nostre compaignie et suitte, entreprendrons la délivrance
de vostre personne royalle des mains de vos ennemys.»
Marie Stuart répondait, après des remercîments et des conseils de
prudence, par cette lettre qui ne laisse aucun doute sur sa
participation de coeur à l'assassinat d'Élisabeth:
Nous n'en citerons que le passage sinistre relatif aux six
gentilshommes chargés d'exécuter, à Londres, l'acte préliminaire de la
révolution:
«..... Ces choses estant ainsy préparées, et les forces, tant dedans
que dehors le royaulme toutes _prestes, il fauldra alors mettre les
six gentilshommes en besoigne_, et donner ordre que _leur desseing
estant effectué_, je puisse quant et quant estre tirée hors d'icy, et
que toutes vos forces soyent en ung mesmes temps en campaigne pour me
recevoir pendant qu'on attendra le secours estranger, qu'il fauldra
alors haster en toute diligence......
Un plan détaillé de délivrance pour elle suivait cette approbation
donnée si explicitement au plan du régicide sur Élisabeth.
Ces lettres remises par Giffard au conseil de cette princesse, Ballard
et Babington furent arrêtés par Walsingham. Les six conjurés ne
pouvaient nier le complot, car ils s'étaient fait peindre tous les six
dans un tableau régicide avec cette devise écrite au bas de leurs
portraits: «Nos périls communs sont le noeud de notre amitié!» Ils
furent jugés et exécutés le 20 septembre avec Ballard et Babington.