XXXII

Les dangers que courrait la succession protestante en Angleterre si

Élisabeth, qui avançait en âge et qui n'avait jamais voulu partager le

trône avec un époux, venait à mourir avant Marie Stuart, paraissent

avoir décidé son conseil au crime d'État que cette reine s'était

refusée jusque-là à accomplir. Nul ne doutait de la conspiration

permanente de la reine d'Écosse avec les princes catholiques étrangers

et avec le parti catholique en Écosse et en Angleterre; cette

conspiration, qui était le droit d'une reine captive, ne pouvait

paraître un crime qu'aux yeux de ses geôliers et de ses persécuteurs.

Ce crime n'avait pas paru suffisant jusque-là à Élisabeth et à ses

plus honnêtes conseillers pour faire le procès à la reine d'Écosse. Il

en fallait un plus flagrant et plus odieux pour soulever l'indignation

de l'Angleterre et pour justifier le meurtre en Europe. La témérité

sans scrupules de Marie Stuart et peut-être l'astuce de ses ennemis

dans le conseil en fournirent l'occasion à Élisabeth.

Marie Stuart ne cessait pas de nouer et de renouer les fils des trames

innombrables qui se rattachaient en elle à la cause catholique. Ses

correspondances, aussi ardentes que ses soupirs, agitaient l'Écosse,

l'Angleterre, le continent. Malgré son âge, sa beauté ineffaçable, sa

grâce, sa séduction, son rang, son génie lui attiraient de nouveaux

serviteurs dont le culte se confondait pour elle avec l'amour.

Un jeune homme du comté de Derby, nommé Babington, élevé chez le comte

de Schrewsbury, où il avait connu la reine pendant qu'elle y était

prisonnière, avait résolu de la servir et de la sauver. Babington

avait passé sur le continent, il était à Paris l'intermédiaire des

correspondances que la reine entretenait avec la France, l'Espagne,

dans l'intérêt de sa délivrance et de sa restauration. La mort

d'Élisabeth était le préliminaire de ce plan. Deux jésuites de Reims,

nommés Allen et Ballard, ne reculèrent pas devant ce régicide; Ballard

vint à Londres, chercha Babington qui y était revenu, l'embaucha pour

le salut de la reine d'Écosse et embaucha par lui une poignée de

conspirateurs catholiques, prêts à tout pour le triomphe de la

religion. Le principal conseiller et ministre d'Élisabeth, Walsingham,

avait des hommes à lui parmi ces conjurés. Un de ces espions, nommé

Giffard, dont le dévouement paraissait au-dessus du soupçon à

l'ambassade de France, dépôt des correspondances, recevait les

lettres, feignait de les faire parvenir à leurs adresses, mais les

portait préalablement à Walsingham. Ces lettres attestent quelque

hésitation des conjurés sur la légitimité de l'assassinat d'Élisabeth;

puis une résolution plus décidée du meurtre, d'après la consultation

du père Ballard, le jésuite de Reims. Une de ces lettres, signée de

Babington, disait textuellement à Marie Stuart:

«Très-chère souveraine, moy mesme avec dix gentilz hommes et cent

aultres de nostre compaignie et suitte, entreprendrons la délivrance

de vostre personne royalle des mains de vos ennemys.»

Marie Stuart répondait, après des remercîments et des conseils de

prudence, par cette lettre qui ne laisse aucun doute sur sa

participation de coeur à l'assassinat d'Élisabeth:

Nous n'en citerons que le passage sinistre relatif aux six

gentilshommes chargés d'exécuter, à Londres, l'acte préliminaire de la

révolution:

«..... Ces choses estant ainsy préparées, et les forces, tant dedans

que dehors le royaulme toutes _prestes, il fauldra alors mettre les

six gentilshommes en besoigne_, et donner ordre que _leur desseing

estant effectué_, je puisse quant et quant estre tirée hors d'icy, et

que toutes vos forces soyent en ung mesmes temps en campaigne pour me

recevoir pendant qu'on attendra le secours estranger, qu'il fauldra

alors haster en toute diligence......

Un plan détaillé de délivrance pour elle suivait cette approbation

donnée si explicitement au plan du régicide sur Élisabeth.

Ces lettres remises par Giffard au conseil de cette princesse, Ballard

et Babington furent arrêtés par Walsingham. Les six conjurés ne

pouvaient nier le complot, car ils s'étaient fait peindre tous les six

dans un tableau régicide avec cette devise écrite au bas de leurs

portraits: «Nos périls communs sont le noeud de notre amitié!» Ils

furent jugés et exécutés le 20 septembre avec Ballard et Babington.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 16 / 112 题