Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, Bruxelles.--Le général
Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la princesse Élisa.--Souvenir
de Tallien.
En remettant le pied sur la terre française, je repris bientôt
l'inévitable habitude de promener de droite et de gauche mes
préoccupations politiques, et surtout je sentis renaître en moi le culte
des sentimens qui depuis une fatale époque me faisaient chercher les
personnes avec lesquelles je pouvais être en rapport d'opinion et
sympathiser complétement. Il me semblait que je n'étais point quitte
envers mes amis et que je devais à tout prix forcer en quelque sorte
leur indifférence par tous les moyens en mon pouvoir.
Londres est un vrai gouffre pour l'argent, et j'en étais revenue riche
de quelques impressions de plus, mais pauvre d'espèces. J'avais eu là
tout à coup comme un retour d'âge pour la folie, et j'avais dépensé les
ressources extraordinaires qui m'étaient tombées du ciel avec presque
aussi peu de raison que la fortune en avait mis à me les envoyer. Pour
m'étourdir sur ma position autant que pour remplir un devoir, je
m'occupai de nouveau de celle des autres; c'est ainsi que les malheureux
oublient quelquefois leur malheur.
Le général Fressinet était au nombre des amis que Mme de Lavalette,
Sabatier et tous ceux auxquels je m'étais dévouée, m'avaient le plus
recommandé de voir en Belgique. Le général Fressinet avait été compris
dans l'ordonnance du 24 juillet. Exilé comme tant d'autres, le général,
par un singulier privilége du malheur, était plus particulièrement
harcelé d'inquisitions.
Depuis que j'étais en Belgique, mon quartier-général était partout dans
chaque ville où je passais; quand j'arrivais quelque part, j'écrivais et
faisais parvenir les lettres de mes amis les uns aux autres. Plusieurs
fois j'avais rencontré le général Fressinet; Anvers était sa retraite.
Un certain fonctionnaire du pays, sous les dehors d'un vif intérêt,
était le véritable cerbère de Fressinet. Une lettre de moi l'en prévint.
Il eût dû être sur ses gardes; mais se cacher toujours, se précautionner
sans cesse, cela va si peu à l'homme d'honneur, que le général suivait
bien peu mes avis. Il y avait déjà bien long-temps que je n'avais
entendu parler de lui. Je voulus en avoir des nouvelles; l'on ne sut que
me dire: elles sont tristes. Impossible d'en savoir davantage.
Hélas! en plaignant le général Fressinet comme on plaint l'incertitude
plus encore que le malheur, j'ignorais que j'allais avoir à subir une
douleur plus personnelle, plus directe et plus terrible.
J'allais partir, mes petits comptes étaient réglés avec mon hôtesse, et
j'étais allée à quelques pas de l'auberge faire des emplettes
nécessaires pour ma traversée. Là, pendant que la jeune fille du magasin
cherchait ce que j'avais demandé, moi, debout devant le comptoir, je
prends machinalement un journal qui se trouvait là pour servir
d'enveloppe; je le parcours avec une nonchalante distraction, et
m'arrête tout à coup le regard fixe, la bouche béante en lisant à
l'article Trieste: _«Hier on a célébré dans la cathédrale les obsèques
de la ci-devant grande-duchesse de Toscane, Élisa Bacchiochi, soeur de
Napoléon.»_ Non, de toutes les révolutions subites, imprimées à mon sang
par tant de scènes extraordinaires de ma vie, je n'en saurais comparer
aucune à la puissance de saisissement et de douleur que me causa un si
cruel événement, si cruellement appris. Je faisais des préparatifs pour
aller rejoindre ma bienfaitrice; le jour même j'allais traverser les
mers, croyant trouver Élisa heureuse ou du moins résignée à l'adversité
par son grand caractère et le dévouement de quelques rares amis. J'étais
encore sous le charme de la reconnaissance, et les dernières espérances,
comme les plus beaux souvenirs de ma vie, se trouvaient de nouveau
flétris et brisés par la mort.
«Élisa! ma bienfaitrice! Élisa!» Ce fut, pendant une heure, tout ce
qu'il me fut possible de dire. Je ne voyais, je n'entendais rien autour
de moi. Les bonnes gens, chez lesquels je venais d'être si cruellement
surprise, me montrèrent une de ces compassions délicates qui
n'interrogent pas, mais qui plaignent. «Mon Dieu! madame, s'écriait une
jeune fille de dix-huit ans, la présence de la mort a dû être moins
pénible à une princesse exilée; hélas! on m'a dit bien des fois que ceux
qui survivent sont les plus malheureux.» Ce doux visage d'une jeune
fille consolant une inconnue me fit un bien inexprimable. Ce n'est pas
trop dire que d'attribuer aux soins de cette famille mon salut. Ces
aimables femmes ne voulurent pas consentir à me laisser partir, et me
forcèrent, par les plus douces instances, à remettre mon départ à
quelques jours. J'y consentis d'autant plus volontiers qu'il était,
hélas! devenu sans objet. Je renonçais naturellement au voyage à
Trieste. On envoya prendre mon léger bagage à l'hôtel, et, au bout d'une
heure, je me trouvai tout installée et comme en famille chez les
personnes excellentes qui venaient de me secourir. La triste surprise
qui venait de m'acquérir deux amies était dans ce moment le seul sujet
de nos entretiens. Nous parlions d'Élisa, de ma bienfaitrice, de ses
qualités, du bonheur qu'elle eut d'avoir conservé dans son exil des
coeurs amis.
Je fus bientôt l'amie de cette excellente famille où l'on voulut, pour
quelques jours, me recueillir. Mes deux hôtesses n'étaient point
Flamandes, mais Espagnoles, et si je dois taire leurs noms, je puis dire
par quelle étrange vicissitude elles avaient quitté leur patrie; je puis
dire, sans indiscrétion pour la plus tendre hospitalité, les rapports
qui, en les liant dans leur ville natale avec un des personnages les
plus connus de notre révolution, devinrent la cause innocente de leur
exil volontaire.
Au mois de germinal an... Tallien reçut du gouvernement français, comme
proscription ou comme récompense, la place de consul à Alicante. J'ai
sous les yeux une lettre de sa main, portant cette date. Arrivé dans
cette ville, il devint par hasard l'hôte de la sénora Plati, veuve et
mère d'Inès, alors âgée de 10 ans. Après quelque temps de séjour,
Tallien subit le triste effet du climat. Une maladie cruelle, un affreux
érysipèle lui couvrit le visage. Tous les soins lui furent prodigués. La
jeune Inès devint gardienne de son lit de souffrances; j'étais là
toujours, me disait-elle; je montrais au Français malheureux, mes images
de la vierge, et il me répondait: «Inès, elle était pure et belle, tu as
aussi son innocence comme sa beauté; j'osais le croire, madame, et le
ciel m'en a punie.» Ce qu'Inès appelait un châtiment n'était, hélas! que
la contagion de la cruelle maladie à laquelle l'avait exposée sa
continuelle présence. Ses traits en furent altérés, ses regards presque
éteints; Inès devint méconnaissable, même à l'oeil de son ami, qui,
n'ayant pris à la petite Inès que l'intérêt que fait naître un aimable
enfant, ne cacha point l'impression produite sur lui, par l'altération
d'une beauté fanée pour toujours. Inès devint triste et sérieusement
malade. Dans cette nouvelle maladie, Tallien rendit avec usure à la
jeune malade les soins qu'il en avait reçus. Inès sembla renaître, et ne
pensa plus qu'elle dût regretter sa beauté.
Tallien sollicitait depuis quelque temps un congé, pour se rétablir en
France. Il l'obtint, et retourna dans sa patrie. Inès languit... puis,
se jeta dans le sein de sa mère pour ne pas succomber au désespoir. Les
événemens avaient marché. Tallien avait conservé sous la première
restauration la pension de 15000 fr., qu'il devait au gouvernement
impérial; mais, ayant signé depuis l'acte additionnel, il fut privé de
ce traitement, et vécut pauvre et oublié, même de ceux dont il avait
sauvé la vie, mais non pas des coeurs qui l'avaient véritablement aimé
pour lui. Inès et sa mère, persécutées dans leur patrie, se réfugièrent
en France. Hélas! un coup nouveau devait y frapper Inès. Tallien, depuis
long-temps était uni à une Française, dont l'attachement dévoué fut sa
dernière consolation[1]. Inès et sa mère virent Tallien dans la modeste
retraite qu'il occupait, allée des Veuves, aux Champs-Élysées. Il leur
avoua tout avec loyauté; Inès n'eut pas même l'idée de se plaindre; elle
ne sentit qu'un besoin, celui de quitter Paris. La mère et la fille
prirent la résolution de chercher une retraite dans une ville de
province pour y vivre obscures et ignorées. Il y avait trois ou quatre
ans qu'elles habitaient Dunkerque. Depuis quelque temps elles avaient
appris la mort de Tallien; Inès me disait en pleurant: «Ah! madame, si
vous l'eussiez connu, si vous eussiez entendu cette voix douce, cette
facilité de moeurs intérieures, vous croiriez comme moi, que la calomnie
n'a point fait la part des bonnes actions dans une vie que la révolution
a rendue si orageuse. Ah! madame, il avait conservé trop de sérénité
dans le regard pour n'avoir pas été bon au milieu du terrible rôle
auquel la révolution l'avait condamné. Il me semble le voir encore dans
sa retraite, cultivant des fleurs, élevant des oiseaux, se plaisant aux
seules images de la nature. Les peines de l'âme, les infirmités du
corps, n'altéraient jamais son front.»
Inès resta un moment abattue, puis elle ajouta vivement: «Nous avons
quelques économies, nous irons à Paris; nous irons voir celle qui a reçu
les derniers soupirs de Tallien.» La mère, qui venait d'écouter encore
les épanchemens de sa pauvre fille, confiés déjà tant de fois à son
coeur, me pria de lui faire comprendre que ce voyage serait pour elles la
ruine de leur petit établissement, de leur existence déjà médiocre et
malheureuse. «On peut pourtant, n'est-ce pas, madame, prier pour _l'âme
des pécheurs_?» Cette pauvre mère, faisant le signe de la croix, me
rendit en un instant les émotions que j'avais éprouvées à la vue de la
foi si vive et si compatissante de ma bonne soeur Thérèse.
J'employai toute la sympathie de ma sensibilité pour adoucir les
chagrins d'Inès, pour la faire céder aux sages observations de sa mère,
et j'eus le bonheur de la convaincre. Mais, tout en me promettant une
religieuse obéissance, elle reparlait de celui qui avait tant agi sur sa
destinée. Elle revenait sans cesse sur sa renommée de tribun, sur la
qualification de jacobin qu'elle lui avait entendu donner et qui
semblait la poursuivre.
J'écoutais cette Espagnole avec un intérêt inconcevable, car son organe
avait un accent particulier, et le sentiment qui animait ses paroles
tenait à une nuance si extraordinaire de passion que tout était
singulier dans ses récits.
«Voilà, me dit-elle, les lettres que Tallien écrivait sur moi à l'amie
qui sans le savoir m'a fait tant de peines.» Je rapporte le texte même
de cette lettre.