CHAPITRE CXCIII.

Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, Bruxelles.--Le général

Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la princesse Élisa.--Souvenir

de Tallien.

En remettant le pied sur la terre française, je repris bientôt

l'inévitable habitude de promener de droite et de gauche mes

préoccupations politiques, et surtout je sentis renaître en moi le culte

des sentimens qui depuis une fatale époque me faisaient chercher les

personnes avec lesquelles je pouvais être en rapport d'opinion et

sympathiser complétement. Il me semblait que je n'étais point quitte

envers mes amis et que je devais à tout prix forcer en quelque sorte

leur indifférence par tous les moyens en mon pouvoir.

Londres est un vrai gouffre pour l'argent, et j'en étais revenue riche

de quelques impressions de plus, mais pauvre d'espèces. J'avais eu là

tout à coup comme un retour d'âge pour la folie, et j'avais dépensé les

ressources extraordinaires qui m'étaient tombées du ciel avec presque

aussi peu de raison que la fortune en avait mis à me les envoyer. Pour

m'étourdir sur ma position autant que pour remplir un devoir, je

m'occupai de nouveau de celle des autres; c'est ainsi que les malheureux

oublient quelquefois leur malheur.

Le général Fressinet était au nombre des amis que Mme de Lavalette,

Sabatier et tous ceux auxquels je m'étais dévouée, m'avaient le plus

recommandé de voir en Belgique. Le général Fressinet avait été compris

dans l'ordonnance du 24 juillet. Exilé comme tant d'autres, le général,

par un singulier privilége du malheur, était plus particulièrement

harcelé d'inquisitions.

Depuis que j'étais en Belgique, mon quartier-général était partout dans

chaque ville où je passais; quand j'arrivais quelque part, j'écrivais et

faisais parvenir les lettres de mes amis les uns aux autres. Plusieurs

fois j'avais rencontré le général Fressinet; Anvers était sa retraite.

Un certain fonctionnaire du pays, sous les dehors d'un vif intérêt,

était le véritable cerbère de Fressinet. Une lettre de moi l'en prévint.

Il eût dû être sur ses gardes; mais se cacher toujours, se précautionner

sans cesse, cela va si peu à l'homme d'honneur, que le général suivait

bien peu mes avis. Il y avait déjà bien long-temps que je n'avais

entendu parler de lui. Je voulus en avoir des nouvelles; l'on ne sut que

me dire: elles sont tristes. Impossible d'en savoir davantage.

Hélas! en plaignant le général Fressinet comme on plaint l'incertitude

plus encore que le malheur, j'ignorais que j'allais avoir à subir une

douleur plus personnelle, plus directe et plus terrible.

J'allais partir, mes petits comptes étaient réglés avec mon hôtesse, et

j'étais allée à quelques pas de l'auberge faire des emplettes

nécessaires pour ma traversée. Là, pendant que la jeune fille du magasin

cherchait ce que j'avais demandé, moi, debout devant le comptoir, je

prends machinalement un journal qui se trouvait là pour servir

d'enveloppe; je le parcours avec une nonchalante distraction, et

m'arrête tout à coup le regard fixe, la bouche béante en lisant à

l'article Trieste: _«Hier on a célébré dans la cathédrale les obsèques

de la ci-devant grande-duchesse de Toscane, Élisa Bacchiochi, soeur de

Napoléon.»_ Non, de toutes les révolutions subites, imprimées à mon sang

par tant de scènes extraordinaires de ma vie, je n'en saurais comparer

aucune à la puissance de saisissement et de douleur que me causa un si

cruel événement, si cruellement appris. Je faisais des préparatifs pour

aller rejoindre ma bienfaitrice; le jour même j'allais traverser les

mers, croyant trouver Élisa heureuse ou du moins résignée à l'adversité

par son grand caractère et le dévouement de quelques rares amis. J'étais

encore sous le charme de la reconnaissance, et les dernières espérances,

comme les plus beaux souvenirs de ma vie, se trouvaient de nouveau

flétris et brisés par la mort.

«Élisa! ma bienfaitrice! Élisa!» Ce fut, pendant une heure, tout ce

qu'il me fut possible de dire. Je ne voyais, je n'entendais rien autour

de moi. Les bonnes gens, chez lesquels je venais d'être si cruellement

surprise, me montrèrent une de ces compassions délicates qui

n'interrogent pas, mais qui plaignent. «Mon Dieu! madame, s'écriait une

jeune fille de dix-huit ans, la présence de la mort a dû être moins

pénible à une princesse exilée; hélas! on m'a dit bien des fois que ceux

qui survivent sont les plus malheureux.» Ce doux visage d'une jeune

fille consolant une inconnue me fit un bien inexprimable. Ce n'est pas

trop dire que d'attribuer aux soins de cette famille mon salut. Ces

aimables femmes ne voulurent pas consentir à me laisser partir, et me

forcèrent, par les plus douces instances, à remettre mon départ à

quelques jours. J'y consentis d'autant plus volontiers qu'il était,

hélas! devenu sans objet. Je renonçais naturellement au voyage à

Trieste. On envoya prendre mon léger bagage à l'hôtel, et, au bout d'une

heure, je me trouvai tout installée et comme en famille chez les

personnes excellentes qui venaient de me secourir. La triste surprise

qui venait de m'acquérir deux amies était dans ce moment le seul sujet

de nos entretiens. Nous parlions d'Élisa, de ma bienfaitrice, de ses

qualités, du bonheur qu'elle eut d'avoir conservé dans son exil des

coeurs amis.

Je fus bientôt l'amie de cette excellente famille où l'on voulut, pour

quelques jours, me recueillir. Mes deux hôtesses n'étaient point

Flamandes, mais Espagnoles, et si je dois taire leurs noms, je puis dire

par quelle étrange vicissitude elles avaient quitté leur patrie; je puis

dire, sans indiscrétion pour la plus tendre hospitalité, les rapports

qui, en les liant dans leur ville natale avec un des personnages les

plus connus de notre révolution, devinrent la cause innocente de leur

exil volontaire.

Au mois de germinal an... Tallien reçut du gouvernement français, comme

proscription ou comme récompense, la place de consul à Alicante. J'ai

sous les yeux une lettre de sa main, portant cette date. Arrivé dans

cette ville, il devint par hasard l'hôte de la sénora Plati, veuve et

mère d'Inès, alors âgée de 10 ans. Après quelque temps de séjour,

Tallien subit le triste effet du climat. Une maladie cruelle, un affreux

érysipèle lui couvrit le visage. Tous les soins lui furent prodigués. La

jeune Inès devint gardienne de son lit de souffrances; j'étais là

toujours, me disait-elle; je montrais au Français malheureux, mes images

de la vierge, et il me répondait: «Inès, elle était pure et belle, tu as

aussi son innocence comme sa beauté; j'osais le croire, madame, et le

ciel m'en a punie.» Ce qu'Inès appelait un châtiment n'était, hélas! que

la contagion de la cruelle maladie à laquelle l'avait exposée sa

continuelle présence. Ses traits en furent altérés, ses regards presque

éteints; Inès devint méconnaissable, même à l'oeil de son ami, qui,

n'ayant pris à la petite Inès que l'intérêt que fait naître un aimable

enfant, ne cacha point l'impression produite sur lui, par l'altération

d'une beauté fanée pour toujours. Inès devint triste et sérieusement

malade. Dans cette nouvelle maladie, Tallien rendit avec usure à la

jeune malade les soins qu'il en avait reçus. Inès sembla renaître, et ne

pensa plus qu'elle dût regretter sa beauté.

Tallien sollicitait depuis quelque temps un congé, pour se rétablir en

France. Il l'obtint, et retourna dans sa patrie. Inès languit... puis,

se jeta dans le sein de sa mère pour ne pas succomber au désespoir. Les

événemens avaient marché. Tallien avait conservé sous la première

restauration la pension de 15000 fr., qu'il devait au gouvernement

impérial; mais, ayant signé depuis l'acte additionnel, il fut privé de

ce traitement, et vécut pauvre et oublié, même de ceux dont il avait

sauvé la vie, mais non pas des coeurs qui l'avaient véritablement aimé

pour lui. Inès et sa mère, persécutées dans leur patrie, se réfugièrent

en France. Hélas! un coup nouveau devait y frapper Inès. Tallien, depuis

long-temps était uni à une Française, dont l'attachement dévoué fut sa

dernière consolation[1]. Inès et sa mère virent Tallien dans la modeste

retraite qu'il occupait, allée des Veuves, aux Champs-Élysées. Il leur

avoua tout avec loyauté; Inès n'eut pas même l'idée de se plaindre; elle

ne sentit qu'un besoin, celui de quitter Paris. La mère et la fille

prirent la résolution de chercher une retraite dans une ville de

province pour y vivre obscures et ignorées. Il y avait trois ou quatre

ans qu'elles habitaient Dunkerque. Depuis quelque temps elles avaient

appris la mort de Tallien; Inès me disait en pleurant: «Ah! madame, si

vous l'eussiez connu, si vous eussiez entendu cette voix douce, cette

facilité de moeurs intérieures, vous croiriez comme moi, que la calomnie

n'a point fait la part des bonnes actions dans une vie que la révolution

a rendue si orageuse. Ah! madame, il avait conservé trop de sérénité

dans le regard pour n'avoir pas été bon au milieu du terrible rôle

auquel la révolution l'avait condamné. Il me semble le voir encore dans

sa retraite, cultivant des fleurs, élevant des oiseaux, se plaisant aux

seules images de la nature. Les peines de l'âme, les infirmités du

corps, n'altéraient jamais son front.»

Inès resta un moment abattue, puis elle ajouta vivement: «Nous avons

quelques économies, nous irons à Paris; nous irons voir celle qui a reçu

les derniers soupirs de Tallien.» La mère, qui venait d'écouter encore

les épanchemens de sa pauvre fille, confiés déjà tant de fois à son

coeur, me pria de lui faire comprendre que ce voyage serait pour elles la

ruine de leur petit établissement, de leur existence déjà médiocre et

malheureuse. «On peut pourtant, n'est-ce pas, madame, prier pour _l'âme

des pécheurs_?» Cette pauvre mère, faisant le signe de la croix, me

rendit en un instant les émotions que j'avais éprouvées à la vue de la

foi si vive et si compatissante de ma bonne soeur Thérèse.

J'employai toute la sympathie de ma sensibilité pour adoucir les

chagrins d'Inès, pour la faire céder aux sages observations de sa mère,

et j'eus le bonheur de la convaincre. Mais, tout en me promettant une

religieuse obéissance, elle reparlait de celui qui avait tant agi sur sa

destinée. Elle revenait sans cesse sur sa renommée de tribun, sur la

qualification de jacobin qu'elle lui avait entendu donner et qui

semblait la poursuivre.

J'écoutais cette Espagnole avec un intérêt inconcevable, car son organe

avait un accent particulier, et le sentiment qui animait ses paroles

tenait à une nuance si extraordinaire de passion que tout était

singulier dans ses récits.

«Voilà, me dit-elle, les lettres que Tallien écrivait sur moi à l'amie

qui sans le savoir m'a fait tant de peines.» Je rapporte le texte même

de cette lettre.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 6 / 38 题