Paris, le 16 janvier 1833.
Mon prince,
Je vous ai fait part dans ma dernière dépêche de l'impression que
j'ai reçue en lisant la note hollandaise et le contre-projet qui
l'accompagnait. Le roi est absent. Le président du conseil l'a suivi
à l'armée. Je n'ai pu réunir encore le reste de mes collègues et
m'entretenir à fond avec eux. Je suis donc hors d'état de vous
transmettre, quant à présent, la pensée du cabinet. Les réflexions
que je vais consigner dans cette lettre me sont personnelles et je
vous les soumets simplement pour m'éclairer de vos conseils.
La réponse du roi des Pays-Bas est telle que je l'attendais. Il
élude nos propositions et cherche à gagner du temps: le ton en est
conciliant et le but évasif. Le résultat, si nous y déférions,
serait de placer la Hollande précisément dans la position où nous
voulons et où nous avons raison de vouloir placer la Belgique. Ce
résultat serait de fonder un _statu quo_ favorable à la Hollande et
dans lequel le roi Guillaume s'établirait indéfiniment, sans
reconnaître l'indépendance de la Belgique, négociant à perte de vue
et attendant quelque chance favorable de guerre générale.
En possession de tout le territoire que le traité du 15 novembre lui
assigne, percevant un péage sur l'Escaut, un péage sur la Meuse,
satisfait dans sa nouvelle prétention d'un droit de transit par
Sittard et Maestricht, débarrassé des intérêts de la dette belge,
affranchi de nos mesures coercitives, il nous tiendrait à
discrétion, gardant en réserve la question des eaux intermédiaires,
celle du syndicat et celle du pilotage et du balisage comme prétexte
pour chicaner et ne pas finir.
Aussi la difficulté ne me paraît pas être de savoir si ces
propositions seront ou ne seront pas accueillies par nous, mais
quelle conduite nous devons tenir après les avoir appréciées à leur
juste valeur.
Notre premier soin doit être, ce me semble, de bien assurer notre
position actuelle, de ne pas souffrir qu'il lui soit porté aucune
atteinte.
Nous agissons, aux termes de la convention du 22 octobre, comme
signataires et comme garants du traité du 15 novembre. Nous avons
pris le parti d'exécuter ce traité par voie de coaction, attendu que
les négociations qu'on avait consenti à rouvrir sur deux ou trois
articles de ce traité n'avaient à ses yeux, pour but que de
l'ajourner sans terme et de finir par l'anéantir. Nous avons pris ce
parti parce que nous sommes convaincus de la mauvaise foi du roi
des Pays-Bas. Après la prise d'Anvers nous avons consenti à mettre
encore une fois sa volonté d'en finir à l'épreuve. Nous lui avons
demandé une chose bien simple, de reconnaître et d'exécuter toutes
les parties du traité qu'il ne conteste pas. A cette condition nous
lui avons promis de renoncer aux mesures coercitives. Cette
condition n'est point acceptée; nos mesures coercitives doivent
continuer. Il y va de notre dignité. Il y va de toute chance de
succès. Si nous nous en désistons avant que les trois quarts ou les
quatre cinquièmes du traité soient exécutés, nous n'avons rien fait;
nous ne tenons rien; l'expédition d'Anvers sera inutile: nous serons
même dans une position plus fâcheuse qu'auparavant: car nous aurons
montré le bout de nos forces et de notre résolution. Si nous nous
avisions alors de menacer, on se moquerait de nous.
Un second point non moins important était l'intervention des trois
puissances.
Le roi des Pays-Bas paraît répugner à traiter isolément avec
l'Angleterre et la France. Il réclame le concours de la conférence
tout entière. Nous n'avons aucune raison pour nous y refuser. Mais
la Prusse, l'Autriche et la Russie se sont séparées de nous sur ce
principe que l'emploi des moyens coercitifs leur paraissait injuste
et inopportun: notre opinion n'ayant pas changé, notre conduite
demeurant la même, c'est à ces puissances de se rapprocher de nous,
si elles le veulent; ce n'est pas à nous, qu'elles ont dénoncés en
quelque sorte à l'Europe, d'aller les chercher et de nous jeter dans
leurs bras. Si le roi des Pays-Bas désire leur intervention, qu'il
les ramène à nous, qu'il les réconcilie avec l'emploi des mesures
coercitives auxquelles nous ne renonçons point, ou qu'il rende
lui-même l'emploi des mesures coercitives inutiles en acceptant nos
propositions, en exécutant de prime abord toute la partie du traité
qu'il ne conteste pas.
Quant au fond même de la question, voici ce qu'il m'en semble: nos
propositions avaient pour but de simplifier la difficulté, de
séparer la portion non contestée du traité de la portion contestée;
de mettre ainsi en évidence le peu d'importance des points en litige
et, après avoir ainsi fait ressortir ce peu d'importance, d'inviter
les deux parties, au nom du bon sens, à ne pas se condamner à des
dépenses cent fois supérieures à la valeur des objets réclamés, à
désarmer et à ne plus menacer la paix de l'Europe.
Le roi des Pays-Bas accepte l'idée d'une convention préliminaire
mais il entend qu'on réintroduise dans cette convention deux ou
trois des points contestés. A quoi bon dès lors une convention
préalable? S'il faut négocier avec lui et avec les Belges, à quoi
bon ne pas négocier tout à fait, ne pas viser du premier coup au
définitif?
Il me semble que nous devons lui dire: vous ne voulez pas de la
convention préliminaire, c'est-à-dire de la convention qui est toute
faite d'avance, qu'on peut accepter par _oui_ ou par _non_,
puisqu'elle ne se compose que de points préalablement consentis de
part et d'autre. Soit. Vous voulez négocier, à la bonne heure!
Négocions. Mais négocions pour tout de bon; que ce qui sera convenu
soit définitivement convenu, et alors apportez-nous simultanément
toutes vos prétentions, réglons tout par un seul et même
arrangement. N'en conservez pas en réserve pour les tirer de votre
poche lorsque l'on sera sur le point de terminer et pour tout
ajourner de nouveau.
Je pense que ces trois idées:
Nous voulons bien négocier, mais à la condition que les moyens
coercitifs ne seront pas discontinués;
Nous voulons bien négocier de concert avec l'Autriche, la Prusse et
la Russie, mais à la condition que ces trois puissances se
présenteront d'elles-mêmes et ne nous demanderont pas au préalable
le sacrifice des mesures coercitives.
Nous voulons bien négocier, mais négocier sur tous les points en
litige simultanément et en finir une fois pour toutes. Si vous
voulez la cessation des mesures coercitives, exécutez la partie du
traité que vous ne contestez pas. Si vous voulez une convention
partielle, que ce soit une convention qui porte uniquement sur des
points déjà consentis de part et d'autre et qui ne soit pas sujette
à négociation.
Il me semble, dis-je, que ces idées, exprimées dans un langage
modéré, conciliatoire, mais ferme et résolu, serait de nature à ôter
soit au roi des Pays-Bas, soit à ses amis, toute espérance de se
jouer de nous désormais, et que la conclusion ne se ferait pas
attendre; tandis qu'au contraire, si nous donnons dans le piège, si
nous nous laissons entraîner à sacrifier d'abord les mesures
coercitives puis à rentrer dans la voix des négociations, nous
sommes certains de nous engager dans un défilé sans issue.
Il est toutefois un dernier point, qui doit, à mon avis, être tenu
distinct de tous les autres.
Je veux parler de la clôture de l'Escaut. Ceci est un fait nouveau
et sur lequel il importe, avant tout, de bien s'expliquer.
La libre navigation de l'Escaut n'est pas une question
hollando-belge: c'est une question européenne.
Toutes les nations de l'Europe, la France et l'Angleterre en
particulier, ont un intérêt direct et personnel dans cette question.
Toutes les nations d'Europe ont droit, ont un droit direct et
personnel au maintien de la liberté de l'Escaut, aux termes de
l'article du congrès de Vienne.
Les cinq puissances signataires du traité du 15 novembre y ont un
droit spécial. Elles ont signifié par un protocole _ad hoc_ en 1830
qu'elles prendraient pour un acte d'hostilité de la part du roi des
Pays-Bas toute tentative de fermer l'Escaut, et le roi des Pays-Bas
a déclaré solennellement qu'il entendait laisser l'Escaut libre et
demeurer simple spectateur de ce qui s'y passerait jusqu'à la
conclusion des affaires hollando-belges.
Les puissances ont donc un droit positif, non seulement à la liberté
de l'Escaut, mais au maintien provisoire du _statu quo_ et à
l'absence provisoire de tout péage.
Je pense que l'Angleterre et la France doivent se refuser à toute
espèce de négociations jusqu'à l'ouverture de l'Escaut. Je croirais
même qu'il serait bon d'ajouter qu'en cas de refus sur ce point,
elles aviseront à ce qu'elles auront à faire et de donner à entendre
qu'en représailles, et considérant la clôture comme un acte
d'hostilité, elles commenceront par confisquer les bâtiments saisis,
sauf à employer leur produit à indemniser la Belgique, plus
spécialement affectée par la clôture de l'Escaut.
Si nous ne prenons pas le soin de vider cette question avant toutes
les autres, nous pouvons être sûrs qu'on nous vendra la liberté de
l'Escaut au prix de quelque concession nouvelle. C'est un sujet
qu'il faut, ce me semble, prendre tout de suite, de très haut.
Telles sont, mon prince, les idées qui s'offrent à mon esprit;
j'attendrai pour m'y arrêter davantage que vous m'ayez fait
connaître quel prix j'y dois attacher. Tout ce que je recueille de
la Prusse et de l'Autriche me donne à penser que, si nous tenons
bon, elles viendront à nous; mais que nous sommes arrivés à un point
critique et décisif où il dépendra de notre conduite de savoir si
c'est nous qui donnerons ou qui subirons la loi.
Agréez, mon prince, le témoignage de mon dévouement.