«Paris, le 10 avril 1834.
»Mon prince,
»Je suis bien sensible à ce que vous me dites d'obligeant. Je
comprends combien j'ai besoin de vos conseils et de votre appui, et je
les réclamerai toujours.
»Les dépêches de Maison montrent une irritation croissante de la
Russie contre l'Angleterre. Je ne sais si je me trompe, mais le
cabinet anglais pourrait être amené par cette situation à mieux
comprendre l'idée que vous avez eue à une certaine époque, et que le
nouveau congrès de Vienne pourrait réchauffer.
»Nos affaires intérieures vont avoir un contre-coup de ce qui se passe
à Lyon. Nous attendons ce matin des nouvelles. Celles d'hier soir
annonçaient que les troupes avaient donné franchement et enlevé les
barricades[197]. Il faut absolument que ce succès continue pour
prévenir ce qui se tramait à Strasbourg, Dijon et Châlons. Après cela,
l'exécution de la loi sur les associations sera plus facile ou moins
nécessaire.
»Nous finirons promptement la session, vraisemblablement vers le 10
mai, et les élections auront lieu en juin. Dupin s'est ajourné à cette
époque.
»Les scènes de Bruxelles recommenceraient si la présence des troupes
n'arrêtait encore[198]. Latour-Maubourg pense que pour frapper un peu
sur ces _indifférents bourgeois_ de Bruxelles, il faudrait qu'il pût
s'entendre avec sir Robert Adair pour telle ou telle démarche que de
nouveaux troubles rendraient nécessaire; il sera autorisé à s'entendre
pour cela avec le ministre d'Angleterre...»
[197] Des insurrections éclatèrent de nouveau à cette époque sur
différents points du territoire. A la suite d'une grève générale des
ouvriers de Lyon, six des principaux meneurs avaient été arrêtés.
L'ouverture de leur procès (5 avril) fut le signal d'une lutte qui
dura cinq jours. L'armée finit par rétablir l'ordre dans la ville.
En même temps, des mouvements républicains avaient troublé
Marseille, Saint-Étienne, Perpignan, Châlons et plusieurs autres
villes. A Paris, l'émeute éclata le 12 avril. Le cloître Saint-Merry
fut le théâtre d'une lutte sanglante. Le calme se rétablit le 14.
[198] Des manifestations orangistes, peu importantes d'ailleurs,
avaient eu lieu récemment en Belgique. A ces nouvelles, les esprits
s'échauffèrent à Bruxelles et cette ville fut, le 5 et le 6 avril,
le théâtre de troubles sérieux. Des bandes de pillards dévastèrent
les maisons des partisans connus du prince d'Orange. La répression
fut prompte et énergique.
* * * * *
Les difficultés que la retraite du duc de Broglie du cabinet avait
créées pour le gouvernement français étaient à peine surmontées,
qu'une formidable insurrection éclatait à Lyon et ensuite à Paris. On
prit promptement tous les moyens pour la réprimer et je ne doutai pas
qu'on y parviendrait; mais ce déplorable événement n'était pas de
nature à faciliter mes négociations à Londres. J'ai eu déjà plus d'une
fois l'occasion, dans ces souvenirs, de constater combien de pareils
accidents sont peu faits pour inspirer la confiance à des
gouvernements étrangers. J'en aurais probablement éprouvé de plus
fâcheuses conséquences dans cette circonstance, si les affaires de la
péninsule n'avaient pas placé le gouvernement anglais dans la
nécessité de se rapprocher de nous. On va lire les correspondances qui
justifieront, je pense, cette observation.