«Paris, le 6 avril 1834.
»Mon prince,
»Tant qu'a duré la crise dont nous sortons, j'ai différé de vous
écrire. Je ne m'en sentais pas le courage. Quelque résolu que je
fusse, quelle que fût ma conviction que le parti que je prenais était
indispensable, en voyant le pouvoir prêt à passer aux mains de ceux
qui devaient le livrer à nos ennemis, mon angoisse était grande. Je
craignais de ne pouvoir vous la cacher. Grâce au Ciel, tout est
terminé, et heureusement terminé. Le conseil s'est reformé: il est
plus uni, plus fort, mieux assis que ne l'était le précédent; rien n'y
sera changé, tout y sera conduit avec plus d'ensemble, de vigueur et
de suite. L'impuissance de nos adversaires a été encore une fois
constatée: ils sont très honteux et très déconcertés.
»Je n'ai donc qu'à m'applaudir de ce que j'ai fait; mais, lors même
que les événements auraient tourné autrement, je ne pourrais m'en
repentir.
»Un ministre des affaires étrangères est obligé d'engager tous les
jours la parole de son gouvernement, de l'engager lui seul, le plus
souvent, sans consulter ses collègues, sans prendre les ordres du roi.
Chaque mot qu'il dit est recueilli sur-le-champ, et envoyé aux quatre
coins de l'Europe; il faut non seulement que sa parole soit sincère,
mais qu'elle soit sérieuse. Il faut qu'on puisse y compter non
seulement comme franchise, mais comme réalité. Il faut qu'il ait non
seulement la volonté, mais le pouvoir de tenir ce qu'il a promis. Or,
du moment qu'il est solennellement constaté que le ministre des
affaires étrangères n'est pas en position de faire respecter par les
Chambres la parole donnée au nom du gouvernement, il doit se retirer;
l'intérêt du pays l'exige, son propre honneur y est engagé. C'est
précisément parce qu'une des raisons qui ont le plus concouru à faire
rejeter le traité américain, c'était que le gouvernement serait bien
aise, au fond, qu'on lui forçât la main, que, pour ma part, je ne
pouvais pas hésiter à donner à cette infamie le plus éclatant démenti.
»Un autre motif encore ne me laissait pas la liberté du choix. La
Chambre ne voyait pas la portée de ce qu'elle faisait; elle croyait,
quoi qu'on pût lui dire, que rejeter un traité, c'était une chose
toute simple; qu'on pouvait disposer d'un traité comme d'un amendement
sur une loi d'intérêt local; elle croyait qu'en l'avertissant des
conséquences, je lui surfaisais, pour ainsi parler; qu'en annonçant
que j'attachais à son vote mon existence ministérielle, et peut-être
celle du cabinet tout entier, c'était une façon de parler; que j'étais
une espèce de maréchal Soult, menaçant de m'en aller, et m'accommodant
ensuite du sort qu'il lui plairait de me faire. Je ne pouvais pas
hésiter à lui prouver le contraire, à lui faire savoir qu'il y a au
monde des choses et des hommes qu'on ne peut traiter avec légèreté
impunément. La leçon a été sévère et l'inquiétude bien grande dans la
majorité pendant quelques jours. J'espère que cette inquiétude portera
ses fruits. Toujours est-il qu'en ce moment la Chambre est fort
humiliée de sa conduite, et que le traité passerait, en ce moment, aux
quatre cinquièmes des voix.
»Vous avez été si bon pour moi, mon prince, en tout temps, et
principalement depuis dix-huit mois, que je tiens à vous faire
connaître les motifs qui m'ont dirigé. Quant à mon successeur, vous le
connaissez aussi bien que moi; le roi et mes collègues ont, pour ainsi
dire, exigé que je le nommasse moi-même. Je suis parfaitement certain
qu'il continuera le plan de conduite que j'ai suivi jusqu'ici, sous
vos auspices et d'après vos conseils. C'est sa ferme résolution. Il a
beaucoup d'esprit et d'habileté. Je crois qu'il m'est sincèrement
attaché; j'en suis même sûr; tout ce que je pouvais faire de bien, il
le fera, et il le fera mieux que moi, parce que l'avènement au
ministère du commerce de M. Duchâtel[190] lui en fournira le moyen. Je
compte beaucoup sur les excellents principes et les dispositions de ce
jeune homme, pour resserrer l'alliance entre la France et
l'Angleterre. C'est un esprit très distingué. Mon seul et véritable
chagrin est de voir s'interrompre les relations habituelles que
j'entretenais avec vous et par vous avec le ministère anglais dans le
sein duquel je compte des amis, qui, je l'espère, me conserveront
quelque souvenir et trouveront que, soit en entrant au ministère, soit
en y restant, soit en en sortant, je n'ai pas fait tort à l'idée
qu'ils s'étaient formée de moi.
»Veuillez, mon prince, me rappeler au souvenir de madame de Dino,
et compter à jamais sur mon sincère et inaltérable dévouement.»
[190] Charles-Marie Tanneguy, comte Duchâtel, né en 1803,
conseiller d'État en 1830, fut élu député en 1833. Il fut
ministre du commerce de 1834 à 1836, puis ministre des finances
(septembre 1836) et de nouveau membre du cabinet en 1839; il
devint enfin ministre de l'intérieur de 1840 à 1848. Il vécut
dans la retraite après la révolution de Février et mourut en
1867.