(1833-1834)
En quittant Londres au mois de septembre, j'étais à peu près décidé à
ne plus y retourner. Je croyais y avoir laissé les affaires dans une
situation telle, que ma présence n'y était plus nécessaire, et,
d'autre part, mon grand âge, mes infirmités et l'état de mes affaires
personnelles, fort dérangées par mes longues absences, me faisaient
penser qu'il était temps de rentrer dans la retraite. J'aurais
probablement persévéré dans cette résolution, si des sollicitations
pressantes n'étaient venues me rappeler à Paris. Ces sollicitations
avaient commencé dès les premiers jours du mois de novembre. Je
résistai d'abord, en faisant valoir les raisons exposées plus haut;
mais le roi et le ministère insistèrent avec vivacité, et je dus me
rendre à Paris au commencement du mois de décembre, pour apprendre
quels étaient les motifs qui faisaient désirer si vivement que je
retournasse à mon poste de Londres.
Il ne s'agissait pas seulement des négociations relatives aux affaires
de Belgique, qu'on se flattait de l'espoir de voir bientôt reprises à
la suite des démarches que le roi des Pays-Bas avait faites auprès de
la diète de Francfort et des agnats de sa maison afin d'obtenir leur
assentiment aux conditions imposées par la conférence de Londres[145].
Le roi et son gouvernement étaient inquiets de la réunion qui avait eu
lieu pendant l'automne, en Bohême, entre les souverains de Prusse et
d'Autriche, et, au moins autant, des événements qui se passaient en
Espagne et en Portugal, et qui faisaient craindre, soit un soulèvement
révolutionnaire, soit la prolongation d'une guerre civile, incommode
et peut-être dangereuse pour notre frontière des Pyrénées.
[145] Le roi des Pays-Bas s'était en effet déterminé à cette
démarche sur l'invitation pressante des cours de Russie,
d'Autriche et de Prusse. Le prince Félix de Schwarzenberg avait
été envoyé dans ce but à La Haye porteur de lettres autographes
des trois souverains destinées à l'éclairer «sur l'inutilité et
les dangers d'une plus longue résistance» (_Lettre de M. Bresson
à M. de Talleyrand du 29 septembre 1833_). En conséquence, au
mois de novembre suivant, le roi des Pays-Bas s'adressa aux
agnats de la maison de Nassau et à la diète pour obtenir leur
consentement respectif à la cession éventuelle de la partie
wallonne du grand-duché de Luxembourg. La diète répondit qu'elle
voulait en échange un équivalent territorial. Le roi répondit
qu'il n'avait déjà que trop fait de sacrifices et que la
Confédération germanique, n'ayant pas su garder le Luxembourg,
n'avait droit à aucun dédommagement, et l'affaire demeura en
suspens. Quant au duc de Nassau, il refusa formellement son
consentement. La négociation avait donc échoué sur les deux
points.
Aussitôt après mon arrivée à Paris, j'eus de longues conversations
avec le roi et ses ministres, et on me communiqua toutes les
correspondances relatives à ces trois questions, qui devaient me
mettre au fait de ce qui s'était passé en mon absence.
Sur le premier point, je ne partageai pas trop les espérances
qu'on avait conçues d'une reprise sérieuse des négociations de Londres
pour les affaires belges, et j'avoue que, s'il ne s'était agi que de
cette question, je n'aurais pas pensé qu'il fût urgent, pour moi, de
retourner en Angleterre. Les deux autres questions me parurent plus
graves. Je veux parler d'abord de la réunion des souverains de Russie,
d'Autriche et de Prusse, et de l'impression qui m'en resta.
Cette réunion, paraît-il, avait été provoquée primitivement par le
prince de Metternich. Le chancelier d'Autriche, préoccupé des
souvenirs de l'expédition d'Ancône, et redoutant, pour la liberté
d'action de l'Autriche en Italie, les conséquences des doctrines
professées par la France et par l'Angleterre au sujet du droit
d'intervention, avait proposé au gouvernement russe de s'entendre avec
lui à cet égard, et de préparer en commun l'énoncé des principes
d'après lesquels les deux cours entendaient régler l'exercice de ce
droit.
Le désir de se fixer sur ce point donna lieu à l'idée de se réunir,
soit en Silésie, soit en Bohême. Cette idée, mise en avant par le
cabinet de Pétersbourg, fut accueillie à Vienne avec empressement. On
croyait être assuré du concours de la Prusse, et l'empereur Nicolas,
qui devait traverser les États de son beau-père[146] pour se rendre au
lieu désigné pour l'entrevue, ne doutait pas d'emporter son accession.
[146] L'empereur Nicolas avait épousé, en 1817, la princesse
Frédérique-Louise-Charlotte Wilhelmine, fille du roi
Frédéric-Guillaume III, née en 1797.
Cependant, il n'y réussit pas entièrement. A Schwedt, où se tint une
réunion préparatoire, les ouvertures de l'empereur échouèrent en
partie. Le roi de Prusse déclina de prendre des engagements solennels
qui pouvaient compromettre son gouvernement dans l'esprit de
l'Allemagne, dont les tendances libérales lui étaient connues.
L'empereur Nicolas dut s'acheminer seul vers la Bohême, et se
rencontrer à Munchengrætz avec l'empereur d'Autriche. Là, on examina
en commun d'abord les questions de politique générale qui
intéressaient les deux pays, celles d'Orient et de Pologne. Le cabinet
autrichien, dominé par les craintes que lui inspiraient les
dispositions de l'Allemagne et la situation précaire de l'Italie, et
abandonnant ses traditions constantes, aurait consenti à admettre en
principe la suprématie à peu près exclusive de la Russie à
Constantinople. Il aurait également donné son approbation aux mesures
adoptées par le gouvernement russe pour enlever à la Pologne les
restes d'une existence nationale et indépendante.
D'accord sur ces deux points, ce serait alors que M. de Metternich
aurait proposé de conclure une convention qui arrêtât, sur les bases
recommandées précédemment par l'Autriche, le principe d'un nouveau
droit d'intervention, en vertu duquel il ne serait permis à aucune
puissance d'intervenir dans les affaires intérieures d'un autre État,
si elle n'y est formellement appelée par ce même État; mais assurant
en même temps à la puissance dont le secours aurait été invoqué le
droit exclusif d'intervention, sans qu'aucun autre cabinet ait celui
d'y prendre part ou de s'y opposer.
Le cabinet russe, qui voyait dans cette convention l'assurance de
pouvoir intervenir à son gré à Constantinople, comme le lui permet le
traité du 8 juillet dernier avec la Porte, n'aurait pas hésité à la
conclure.
M. de Metternich, non content d'avoir obtenu de son côté le droit
d'intervenir en Italie et la certitude d'être appuyé en ce cas
par la Russie, aurait proposé, en outre, de convoquer à Vienne les
chefs des cabinets des différents États de la Confédération
germanique, et de les amener, par un acte arrêté en commun, à annuler
toutes les concessions faites, depuis 1815, par plusieurs États
constitutionnels de l'Allemagne, et qui gênaient les mesures
répressives qu'on voulait employer contre la propagation des idées
révolutionnaires. L'empereur Nicolas se serait empressé de donner son
approbation à ce projet.
Tous ces points convenus et arrêtés entre les souverains de Russie et
d'Autriche, on aurait envoyé MM. de Nesselrode et de Ficquelmont[147]
à Berlin, pour déterminer le gouvernement prussien à entrer dans les
vues de ses deux alliés. Après une résistance assez prolongée et
beaucoup d'hésitation, le roi de Prusse aurait fini par se rendre aux
instances qui lui étaient faites, et aurait signé la convention; mais,
sous la condition formelle qu'elle resterait secrète.
[147] Charles-Louis comte de Ficquelmont, homme d'État et général
autrichien, né en 1777, était le fils d'un émigré français tué à
Marengo. Il devint major général dans l'armée autrichienne et fut
ministre plénipotentiaire à Stockholm, Florence, Naples et
Pétersbourg. En 1840, il devint ministre de la guerre, puis des
affaires étrangères. En 1848, il fut un instant premier ministre.
Il mourut en 1857.
Tel est à peu près le résumé des informations contenues dans les
correspondances de nos agents diplomatiques, qui me furent
communiquées. Je n'oserais pas garantir leur exactitude parfaite; mais
ce qui restait exact et vrai, c'était d'abord le traité du 8 juillet
1833, imposé par la Russie à la Porte ottomane, puis une démarche
collective, faite à Paris, dans les derniers jours du mois d'octobre
par les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie. Ils s'étaient
présentés successivement chez le duc de Broglie pour lui lire une
dépêche de leur cour, qui en substance renfermait ceci: je cite la
dépêche autrichienne:
M. de Metternich commençait par exposer, dans cette dépêche, que les
trois souverains réunis en Bohême on trouvé, dans les explications
qu'ils ont eues ensemble, les preuves les moins équivoques de la
solidité des liens d'amitié qui les unissent, et des dispositions
bienveillantes dont ils sont également animés à l'égard des autres
puissances.
Après ce préambule, le chancelier d'Autriche passait au développement
des principes que les souverains se sont accordés à reconnaître comme
pouvant seuls garantir le repos de l'Europe.
Suivant M. de Metternich, ou plutôt, suivant les cabinets dont il se
présente ici comme l'organe, chaque gouvernement est naturellement
porté à désirer et à favoriser la diffusion des doctrines sur
lesquelles repose son existence. Ce prosélytisme est trop naturel pour
qu'on puisse penser à le condamner tant qu'il s'exerce par des voies
pacifiques, par les seules influences morales. Mais il n'en est pas de
même de ce système de propagande qui, étendant son action sur l'Europe
entière, cherche à bouleverser partout les institutions en vigueur
pour y substituer violemment de dangereuses innovations. Un pareil
système, également hostile à tous les gouvernements réguliers, doit
nécessairement être combattu par leurs efforts communs. Dans le cas où
le gouvernement français, qui a si bien su se défendre lui-même des
agressions des révolutionnaires, ne réussirait pas désormais à déjouer
également les machinations auxquelles ils se livrent sur son
territoire contre les États étrangers, il pourrait en résulter,
pour quelques-uns de ces États, des agitations et des désordres
intérieurs qui les mettraient dans l'obligation de réclamer l'appui de
leurs alliés. Cet appui ne leur serait pas refusé, et toute tentative
qui aurait pour but de s'y opposer serait envisagée, par les trois
cours, comme une hostilité dirigée contre chacune d'elles.
Les communications faites par les ministres de Russie et de Prusse
différaient par quelques nuances dans l'exposé des doctrines, mais
s'accordaient toutes les deux dans la conclusion et constataient ainsi
qu'il y avait une solidarité véritable entre les trois cabinets dans
la démarche qu'ils venaient de faire.
Le duc de Broglie répondit avec autant de tact que de fermeté à ces
communications[148]. Il dit aux trois ministres étrangers que, s'il ne
devait voir, dans les documents qu'ils venaient de lui dire, qu'une
profession de foi plus ou moins contestable, il croirait superflu de
la discuter; mais que, devant présumer que cette communication était
autre chose qu'une inutile manifestation de principes, il était
conduit à chercher quel en était le but.
[148] A la suite de la démarche des ambassadeurs des trois cours
près le cabinet des Tuileries, le duc de Broglie adressa à tous
les agents de la France au dehors une circulaire dont les lignes
qui vont suivre sont l'analyse et parfois la reproduction
littérale. Cette circulaire a été publiée par M. d'Haussonville
dans son _Histoire de la Politique extérieure du Gouvernement
français_, t. I, p. 47.
Avait-on voulu, dit-il, insinuer que le gouvernement français
favorisait la propagande révolutionnaire? Il ne le pensait pas; mais,
s'il avait, à cet égard, la moindre incertitude, il repousserait par
le démenti le plus formel l'apparence d'une imputation dans laquelle
le gouvernement du roi verrait une injure gratuite qu'il était
décidé à ne pas tolérer. On apprendrait bientôt que l'envoyé de France
près de la cour de Stockholm avait quitté cette capitale d'après les
ordres qu'il lui avait transmis, et sans prendre congé du roi
Charles-Jean, parce que ce prince avait cru pouvoir lui exprimer sur
la politique du gouvernement du roi des allusions analogues à celles
auxquelles il venait de l'aire allusion[149].
[149] Le roi de Suède, Charles-Jean, avait accueilli avec une
vive irritation la révolution de Juillet. A l'arrivée du nouveau
ministre de France, M. de Saint-Simon, il s'était plaint avec
amertume de la conduite du gouvernement français vis-à-vis des
autres puissances. Il l'accusait de favoriser la propagande
révolutionnaire et reprochait au roi lui-même de manquer de bonne
foi et de sincérité (_Dépêche de M. de Saint-Simon du 6 octobre
1833_). Le cabinet des Tuileries donna immédiatement l'ordre à M.
de Saint-Simon de demander ses passeports; le roi de Suède
demeura assez embarrassé; il nia les propos qui avaient déterminé
la rupture. Toutefois l'accord ne fut rétabli qu'en 1835, époque
où M. de Mornay fut accrédité à Stockholm.
Quant à l'espèce d'intervention que semblait annoncer la conclusion
des trois dépêches, voici la réponse qu'il y fit: «Il est des pays où,
comme nous l'avons déclaré pour la Belgique, pour la Suisse, pour le
Piémont, la France ne souffrirait à aucun prix une intervention de
forces étrangères. Il en est d'autres à l'égard desquels, sans
approuver cette intervention, elle peut ne pas s'y opposer, dans une
circonstance donnée, d'une manière aussi absolue qu'elle le ferait
dans d'autres conjonctures. C'est ce qu'on a pu voir lorsque l'armée
autrichienne est entrée en Romagne. Ce qu'il faut en conclure, c'est
que, chaque fois qu'une puissance étrangère occupera le territoire
d'un État indépendant, nous nous croirons _en droit_ de suivre la
ligne de conduite que nos intérêts exigeront. Ce sont là de ces
occasions où les règles du droit commun n'étant plus applicables,
chacun agit de part et d'autre à ses risques et périls.»
Cette réponse, transmise aux trois cabinets, avait été reçue par eux
sans qu'ils y répliquassent[150]. C'était sur ce terrain qu'on se
trouvait, au moment où je revenais à Paris, c'est-à-dire plus d'un
mois après la réponse faite par le duc de Broglie.
[150] Le cabinet de Berlin, notamment, qui s'était laissé
entraîner à contre-cœur par M. de Metternich, fut fort ému et
décontenancé de la réponse du duc de Broglie. (Voir à
l'Appendice, page 508, une lettre de M. Bresson à ce sujet.)
Je ne dois pas omettre non plus de dire que pendant mon absence de
Londres, les gouvernements de France et d'Angleterre avaient adressé,
par leurs agents à Pétersbourg, une protestation formelle et identique
contre le traité dit d'Unkiar-Skelessi, signé le 8 juillet 1833 entre
la Russie et la Porte ottomane, protestation qui se terminait par la
déclaration que, pour les cabinets de Paris et de Londres, ce traité
restait comme non avenu.
Il était évident que les trois cours d'Autriche, de Russie et de
Prusse, blessées de ce que la France et l'Angleterre, en se séparant
d'elles dans la question hollando-belge, étaient parvenues par leur
action commune à dompter l'obstination du roi des Pays-Bas; il était
évident, dis-je, que ces trois cours avaient voulu faire une
démonstration qui couvrît la défaite de leur politique. N'était-ce
qu'une démonstration, ou y avait-il eu réellement une résolution prise
d'agir en commun activement, dans tel cas donné qui pouvait se
présenter? J'en doute, mais cependant on ne devait pas négliger un
pareil symptôme, et il fallait ou répondre à des menaces par des
menaces, ce qui eût été puéril et n'eût servi à rien, ou s'arrêter à
quelque mesure qui pût empêcher les trois cours de s'avancer davantage
dans une voie périlleuse pour le maintien de la paix, et indiquer en
même temps la volonté de résister à tout acte offensif de leur part.
Après avoir mûrement réfléchi sur cette question, je proposai au roi
et au duc de Broglie d'essayer d'amener le gouvernement anglais à
conclure avec nous un traité d'alliance, conçu dans des termes assez
généraux pour ne pas lier d'une manière gênante les deux
gouvernements, mais duquel on pourrait, au besoin, tirer les
conséquences qu'on voudrait, selon les circonstances. Et je citai, à
ce sujet, la situation précaire de l'empire ottoman et l'état de la
péninsule qui, en ce moment, causait, comme je l'ai dit plus haut, les
plus vives inquiétudes par suite des troubles qu'y provoquaient la
lutte en Espagne entre l'infant don Carlos et la reine Isabelle et
celle en Portugal, entre dom Pedro et son frère dom Miguel. On ne
pouvait pas se dissimuler, si ces troubles se prolongeaient comme tout
semblait le présager, que le moment viendrait où les intérêts français
engagés en Espagne, et les intérêts anglais engagés en Portugal,
obligeraient les gouvernements de France et d'Angleterre à exercer une
action quelconque dans la péninsule pour y mettre fin à la guerre
civile. Dans mon opinion, cette action devait être combinée entre les
deux gouvernements, et je pensais qu'il eût été utile de la rattacher
à un traité préalable, qui eût en même temps l'avantage de constater
aux yeux de tous l'union intime de la France et de l'Angleterre.
C'était, à mon sens, la meilleure réponse à faire au traité russe du 8
juillet et aux communications insolites des trois cours du Nord.
Je parvins à faire partager mon opinion au roi et à son gouvernement,
qui insistèrent plus fortement alors pour que je retournasse en
Angleterre. Je dus consentir à céder à leurs sollicitations tout en
leur déclarant que j'étais bien éloigné de croire que j'arriverais à
faire adopter mon idée par le gouvernement anglais. Je pensais
cependant que le résultat eût été assez important pour valoir la peine
de tenter de l'obtenir.
Je partis donc pour Londres, après être convenu avec le duc de Broglie
qu'il me transmettrait un exposé détaillé de ses vues au sujet du
traité dont je désirais proposer la conclusion au gouvernement
anglais. C'est dans ce but qu'il m'adressa la lettre suivante que je
veux citer intégralement, toute longue qu'elle est, parce qu'elle
résume admirablement tous les arguments en faveur de l'acte politique
qu'il me semblait si important pour mon pays de faire adopter par
l'Angleterre.--La suite de ma correspondance viendra après.
LE DUC DE BROGLlE AU PRINCE DE TALLEYRAND.
«Paris, le 16 décembre 1833.
»Mon prince,
»L'idée d'une alliance défensive entre la France et la Grande-Bretagne
vous appartient. Elle vous appartient doublement. C'est vous qui m'en
avez entretenu le premier, il y a deux mois, lors de votre passage à
Paris. C'est vous qui, le premier, en avez dit quelques mots à lord
Granville. Je n'ai fait depuis que méditer et développer vos propres
raisonnements. Vous désirez néanmoins que je résume dans une lettre
purement confidentielle ceux que j'ai fait valoir en votre
absence. Vous n'y apprendrez rien de bien nouveau, mais c'est le moins
que je vous doive de déférer à ce désir.
»Il s'agit d'une alliance défensive.
»Il s'agit d'un traité par lequel les ennemis de l'un des deux pays
deviendraient ceux de l'autre, en cas d'agression gratuite et non
provoquée contre l'un ou l'autre. Il ne peut être question, dans aucun
cas, de faire courir à l'Angleterre, par exemple, les dangers que
pourrait entraîner une attaque juste ou injuste dirigée par la France
contre tel ou tel pays, ni de lui faire supporter les conséquences
d'une représaille que la France se serait attirée.
»Dans l'hypothèse d'une alliance purement défensive, on peut se
demander au premier aspect si l'Angleterre a, pour y souscrire, les
mêmes motifs que la France pour la désirer. On peut se demander s'il y
a égalité d'avantages pour les deux pays, c'est-à-dire s'il y a parité
de dangers, si l'Angleterre est aussi menacée que la France. Sous ce
point de vue, la réponse ne serait pas favorable. Évidemment, la
sûreté de la France est plus menacée que celle de l'Angleterre. Bien
que les deux gouvernements aient au fond la même origine, je veux dire
une révolution juste dans son principe et modérée dans ses
conséquences; bien qu'il y ait entre les institutions des deux pays
une analogie qui va souvent jusqu'à l'identité, la France court des
dangers que ne court pas la Grande-Bretagne. Notre gouvernement est
nouveau; le gouvernement anglais remonte à cent cinquante ans. Nous
avons un prétendant à combattre; il n'est plus de prétendant au trône
d'Angleterre. Nous sommes un pays continental, par conséquent,
vulnérable sur beaucoup de points; l'Angleterre est une île et
les Anglais sont maîtres de la mer. On pourrait pousser plus loin
l'énumération des différences.
»Mais, ou je m'abuse, ou ce point de vue est tout à fait superficiel.
»Pour que deux pays s'associent par un traité d'alliance, il n'est pas
nécessaire qu'ils y trouvent des avantages égaux; il n'est pas
nécessaire qu'ils y trouvent les mêmes avantages. Ce qu'il faut
simplement, c'est que chacun y trouve son compte. Les avantages
peuvent être plus grands pour l'un que pour l'autre, ils peuvent être
différents, non seulement en degré, mais en nature, peu importe.
Pourvu qu'ils existent, pourvu qu'ils soient suffisants, il serait
puéril et déraisonnable d'insister sur la différence et de s'en faire
un titre pour refuser. Ce serait se faire du mal à soi-même, de peur
de faire du bien à autrui.
»Que la France ait intérêt au traité dont il s'agit, cela est trop
évident pour que je m'arrête à le démontrer.
»Que l'Angleterre y ait intérêt, grand et véritable intérêt, plus j'y
réfléchis, plus j'en demeure convaincu, et voici quels sont mes
motifs.
»Je pose en fait, d'abord, que l'alliance existe, n'importe qu'on
l'écrive ou qu'on ne l'écrive pas. Je pose en fait, qu'involontairement,
par instinct, si la France devenait l'objet d'une agresison gratuite
et non provoquée, si la France était attaquée par le nord de l'Europe,
comme l'Espagne le fut par la France en 1823, l'Angleterre défendrait
la France, et prendrait fait et cause pour elle. Son gouvernement ne
pourrait l'en détourner, lors même qu'il le voudrait; il ne le
voudrait pas lors même qu'il le pourrait.
»La révolution de 1830 a été populaire en Angleterre, dès les
premiers moments; populaire, à tel point que, représentée par lord
Stuart, certainement sous les couleurs les moins favorables, à lord
Aberdeen et au duc de Wellington qui ne devaient guère la voir de
meilleur œil, ni lord Aberdeen, ni le duc de Wellington n'ont osé la
blâmer, ni la désavouer. Et non seulement la révolution de 1830 a été
populaire en Angleterre, la popularité est chose éphémère, mais elle y
a été nationale; je veux dire par là qu'elle y a trouvé les esprits
dans une disposition conforme aux idées et aux sentiments sur lesquels
elle se fondait; elle y a trouvé les esprits mûrs pour un grand
changement politique; préparés à en courir les chances, résolus en
même temps à n'y procéder qu'avec justice et précaution, à ne rien
donner, soit aux passions, soit au hasard. Ce que la France se voyait
forcée de conquérir, à travers les périls d'une révolution,
l'Angleterre le voulait aussi; mais, plus heureuse, elle pouvait
l'obtenir sans sortir de l'ordre légal. Le but était le même, et les
deux pays l'ont également atteint. La révolution de 1830 n'a pas été
la cause de la révolution parlementaire; elle en a été le signal, et
ce signal une fois donné, les deux nations ont marché du même pied,
dans les mêmes voies; il y a eu entre elles identité de vœux,
identité d'intérêts, identité de conduite; les ennemis de l'une, au
dedans comme au dehors, sont devenus ceux de l'autre; et devant cette
solidarité profonde ont disparu toutes les vieilles inimitiés, toutes
les anciennes jalousies, tous les préjugés invétérés. Ceci n'est
l'œuvre de personne en particulier; aucun homme, aucun cabinet ne
peut s'en attribuer le mérite. La France et l'Angleterre ont
naturellement pris position en face des autres puissances de l'Europe,
l'une à côté de l'autre, non seulement parce que ce sont les deux
seules grandes nations qui jouissent de la liberté politique,
mais surtout, parce qu'elles ont fait simultanément un grand pas dans
la carrière de la liberté politique, un grand pas de plus et ensemble;
parce que ce double événement a éveillé au même degré, contre l'une et
contre l'autre, la défiance et l'inimitié des gouvernements absolus,
parce qu'il a créé à ces gouvernements, dans le sein des deux pays,
des auxiliaires qu'il nous importe également de contenir: en France,
les carlistes vaincus, en Angleterre, les tories dépossédés du
pouvoir.
»Je tiens donc pour certain, je le répète, qu'il est impossible que la
France, telle que la révolution de 1830 l'a faite, soit attaquée dans
son honneur et dans sa sûreté, sans que l'Angleterre, telle que la
réforme parlementaire l'a faite, ne se sente attaquée dans son honneur
et jusqu'à un certain point dans sa sûreté. Je tiens pour certain que
tout ministère quelconque serait entraîné à défendre la France, en
pareil cas, et que si, ce qu'à Dieu ne plaise, lord Aberdeen se
trouvait alors à la tête du département des affaires étrangères en
Angleterre, il ne s'y trouverait qu'à des conditions qui
l'obligeraient d'en passer par là, bon gré mal gré, et qu'il serait
contraint de défendre la révolution de 1830, plus nécessairement
encore qu'il n'a été contraint de la reconnaître.
»J'ajoute maintenant que ce que le mouvement des esprits, l'impulsion
nationale obligeraient en pareil cas, tout ministère quelconque à
faire, le bon sens le plus vulgaire, l'intérêt bien entendu le plus
évident le lui conseilleraient.
»L'intérêt de l'Angleterre, c'est le maintien du _statu quo_ européen.
»L'Angleterre s'est fait sa part en 1815; elle l'a faite large;
ce n'était que justice. Tous les pays de l'Europe avaient passé sous
le joug de Napoléon; elle seule avait résisté. Sa résistance avait
préservé l'Europe du fléau de la monarchie universelle et de la
tyrannie. Mais enfin, je le répète, l'Angleterre s'est fait largement
sa part; la position qu'elle s'est créée en l'Europe est relativement
grande et forte. Tous les changements de quelque importance qui
pourraient désormais survenir en Europe, surtout s'ils s'opéraient
sans son concours, lui seraient très désavantageux et tourneraient
nécessairement contre elle.
»Or, supposant la France attaquée par le reste de l'Europe, il
arriverait de deux choses l'une: ou nous serions vainqueurs ou nous
serions vaincus.
»Nous serions vainqueurs, j'en ai la ferme espérance; mais pour
vaincre, nous serions forcés de mettre en mouvement de terribles
passions au dedans et au dehors de la France. Nous serions réduits à
de rudes sacrifices; nous courrions de grandes chances. Il faudrait
satisfaire à ces passions; il nous faudrait des dédommagements de nos
sacrifices et de nos périls. Nous rentrerions forcément dans la voie
des conquêtes, et l'Angleterre, qui, dans cette hypothèse, n'aurait
rien fait pour nous, n'aurait ni le droit ni le pouvoir de s'y
opposer.
»Que si, au contraire, nous étions vaincus, le résultat serait
précisément le même, mais en sens opposé. La France serait mutilée,
démembrée, occupée militairement, en tout ce qui ne lui serait pas
enlevé.
»Se figure-t-on l'Angleterre assistant immobile à un tel spectacle? Se
la figure-t-on venant demander sa part des dépouilles de la révolution
de Juillet, décimée et anéantie?
»Ce grand fait admis que, au fond, et en réalité, l'alliance subsiste,
qu'un traité d'alliance défensive entre la France et l'Angleterre ne
ferait courir aucun danger à l'Angleterre qu'elle ne court déjà
nécessairement et par la force même des choses; ne l'engage à rien, à
quoi elle ne soit pas déjà engagée nécessairement et par la force même
des choses, reste à savoir quelle est pour elle la voie la plus sûre
d'échapper à ces dangers éventuels, de prévenir les chances qu'elle ne
peut éviter complètement.
»Je dis moi que ce moyen, c'est le traité lui-même.
»Je dis que ce moyen, ce n'est pas d'attendre les événements, mais de
les devancer.
»Aussi longtemps que l'union existe entre la France et l'Angleterre,
aussi longtemps qu'elle existe, non seulement au fond et en réalité,
mais extérieurement et en apparence, toute démonstration hostile de la
part des puissances du Nord est impossible. Les six cent mille hommes
dont la France dispose, joints aux armées de l'Angleterre, la marine
de la France, jointe à la marine de l'Angleterre, le crédit de la
France, joint au crédit de l'Angleterre; les moyens d'action des deux
gouvernements sur l'Italie, l'Allemagne, la Pologne, sont des choses
que les puissances du Nord ne braveront pas. Mais l'union réelle, et,
au fond, indestructible de l'Angleterre et de la France, peut être
altérée de mille manières sous un point de vue purement apparent. Rien
ne sera négligé, au dedans de chaque pays, par les partis violents,
quelle que soit leur direction, au dehors, par les gouvernements
étrangers, pour provoquer, pour cultiver, pour exploiter toutes les
causes de refroidissement. Dans les pays libres, la politique est plus
ou moins mobile; durant le cours de la dernière session, le cabinet de
Londres et celui de Paris plusieurs fois ont été sur le point de
se dissoudre et de faire place à d'autres hommes. Autres hommes, autre
système on le croira du moins; toutes les apparences de
refroidissement seront grossies, exagérées par le langage violent de
la presse; mille événements insignifiants peuvent en faire naître: des
questions de douane, l'affaire d'Alger, que sais-je? peuvent fournir
des prétextes, et les prétextes, pour peu qu'ils acquièrent la moindre
consistance, seront travestis en véritable brouillerie. Tout ceci ne
sera rien en réalité, je le répète; vienne le moment d'agir, et toutes
ces misères s'évanouiront devant une solidarité inévitable, devant une
communauté d'intérêts évidente. Mais, en attendant, le moment d'agir
sera venu; les puissances du Nord auront repris courage; elles se
seront lancées dans une carrière qui leur deviendra funeste, mais qui
ne fera pas moins peser sur la France et sur l'Angleterre, le fléau de
la guerre générale.
»Qu'un traité d'alliance, au contraire, soit conclu, pour cinq, huit,
dix ans, plus ou moins, n'importe, toute fantaisie de ce genre passera
à la Sainte-Alliance de Münchengrætz; toute espérance sera enlevée aux
ennemis secrets ou publics des deux gouvernements, soit au dedans,
soit au dehors; toutes les difficultés accidentelles que les
événements peuvent faire naître seront réduites à leur juste valeur;
leur solution sera prévue par tout le monde, et les esprits seront en
plein repos.
»Mais, ce n'est pas tout.
»Une attaque à main armée contre la France n'est pas le seul danger
que coure en ce moment le _statu quo_ européen. Il est plus d'un moyen
d'y porter atteinte. On peut y préparer, en pleine paix, des
changements qu'il ne faudra plus qu'un souffle pour achever.
»Je m'explique.
»Il existe entre les trois puissances du Nord une solidarité
d'intérêts pareille à celle qui existe entre la France et la
Grande-Bretagne, bien que fondée sur des principes directement
opposés. Cette solidarité les tient unis, et nous avons chaque jour
des preuves de cette union. L'année qui vient de s'écouler en fournit
avec abondance.
»Cette situation peut amener deux résultats:
»Le premier serait l'abandon momentané de toute idée d'agrandissement,
de tout accroissement de territoire ou de prépondérance; le sacrifice
de toute politique purement prussienne, autrichienne ou russe, à une
politique de conservation européenne; c'est ce qui est arrivé en 1830,
en 1831, quand le péril des révolutions était grand et imminent.
»Le second c'est une sorte de compromis entre les ambitions et les
prétentions des trois puissances, c'est un marché par lequel elles
s'abandonnent mutuellement telle ou telle partie de l'Europe, à charge
de revanche de part et d'autre.
»C'est ce qui arrive aujourd'hui où les inquiétudes sont moindres, et
où les espérances de s'agrandir peuvent reprendre un peu le dessus.
»La Russie dit à l'Autriche: au nom du ciel, ne nous brouillons pas,
restons unies contre l'ennemi commun; mais, en attendant, laissez-moi
disposer de la Turquie à ma fantaisie. L'Autriche répond: d'accord, ne
nous brouillons pas; mais, si je vous laisse disposer de la Turquie,
secondez-moi dans la domination que je veux établir en Italie; et le
marché se conclut.
»La Prusse, à son tour, dit à l'Autriche: je veux bien vous prêter
main forte dans vos projets sur l'Italie; mais laissez-moi établir mon
système de douanes[151]; laissez-moi établir mes frontières de douane
jusque sur les bords du lac de Constance, imposer mes tarifs à toute
la Confédération, subjuguer les résistances de tous les États
récalcitrants et jeter les fondements d'une unité allemande, qui
portera ses fruits un peu plus tard.
»Et l'Autriche laisse faire la Prusse.
»On n'en est encore en Turquie, en Italie, en Allemagne, qu'à des
accroissements de prépondérance, qu'à des protectorats, des tutelles,
des actes de prépotence; mais quiconque a lu l'histoire, quiconque a
quelque peu d'intelligence du progrès des événements sait où cela
mène, et ce que deviennent les protectorats.
»Maintenant, de deux choses l'une:
»Ou la France et l'Angleterre contempleront tranquillement cette
grande altération de l'équilibre de l'Europe, cet anéantissement
successif de l'indépendance des États de second ordre, ou bien elles
saisiront les occasions de s'y opposer. Dans le premier cas, elles en
seraient considérablement amoindries, il ne faut pas s'y arrêter. Dans
le second, les voilà obligées d'agir en commun, et nous voyons déjà,
en effet, que dans l'affaire de la Turquie, les deux gouvernements
en sont au point de se concerter pour mettre ordre aux entreprises
sur Constantinople. Si les deux gouvernements agissent en commun, ils
seront obligés de se garantir mutuellement les conséquences
éventuelles de cette action commune. Voilà le traité d'alliance
défensive qui reparaît de toute nécessité; mais, cette fois encore, il
n'arrive que pour régler les conséquences de la guerre, tandis que,
conclu et publié, dès à présent, il aurait la vertu de la prévenir.
»Supposons, en effet, qu'un traité d'alliance défensive existe entre
la France et l'Angleterre, aujourd'hui, à présent même; il n'est pas
besoin qu'il stipule autre chose que l'engagement de se soutenir
mutuellement et dans les cas qui seront jugés par les deux parties
rentrer dans la lettre du traité. Derrière cette stipulation générale,
chaque puissance placera, par la pensée, toute espèce d'article secret
destiné à prévenir les empiétements qu'elle médite. Chaque fois que
l'Angleterre élèvera la voix, on apercevra derrière les six cent mille
hommes dont la France dispose. Chaque fois que la France élèvera la
voix, on apercevra derrière la puissance et l'ascendant de
l'Angleterre. Il leur suffira de parler pour déconcerter les projets
qu'en adoptant une autre ligne de conduite elles se verraient
peut-être obligées de combattre.
»J'ajouterai que cette alliance deviendra le point d'appui naturel de
tous les souverains qui se sentiront une velléité de résistance; du
roi de Naples, en Italie, contre la domination autrichienne; du duché
de Bade, de la ville de Francfort, du duché de Nassau, contre les
douanes prussiennes; de tous les petits princes allemands, contre la
prépotence de la diète. Elle deviendra le noyau d'un nouveau groupe
d'intérêts; elle est, à mon avis, le seul contre-poids efficace à
l'union des trois grandes monarchies du Nord.
»Il est, enfin, une dernière considération, qui n'est que secondaire,
mais qui a cependant aussi son importance.
»Aussi longtemps que l'union de la France et de l'Angleterre
n'existera qu'en fait, et sera susceptible en apparence de variation
et d'éventualité, d'une part, chaque gouvernement sera forcé de se
tenir en mesure à tout événement, comme s'il devait supporter seul
tout le poids des chances de l'avenir; d'une autre part, le commerce,
l'industrie de chaque pays ne se livreront à leur cours naturel
qu'avec précaution et timidité. Si l'on suppose, au contraire, l'union
publique, indissoluble, fondée sur un traité, la puissance de chacun
des deux gouvernements doublera par ce fait seul, et ils pourront,
sans aucun inconvénient, réduire leur état militaire et maritime. Or,
dans la politique intérieure de chaque gouvernement, la possibilité de
telles réductions est, à elle seule, un fait qu'il ne faut pas
dédaigner. En même temps, tous les esprits se calmeront, la confiance
dans l'avenir s'accroîtra presque sans mesure, et la richesse publique
augmentera, tandis que les dépenses diminueront. Il n'est pas de
ministère, sous un gouvernement représentatif, qui ne sache de quel
prix serait un tel résultat.
»Telles sont, mon prince, les considérations que j'ai présentées à
lord Granville. Soit amitié pour moi, soit intérêt pour la France, et
je ne sais duquel de ces sentiments je suis le plus touché, il a paru
les trouver dignes d'être pesées mûrement. L'obstacle qui l'a frappé
le plus, c'est la difficulté de les faire pénétrer dans le public
anglais et prévaloir dès à présent dans le parlement. C'est un
obstacle dont il ne m'appartient point de mesurer la puissance;
il m'appartient bien moins encore d'indiquer les moyens d'en
triompher. Vous êtes sur les lieux, mon prince, c'est à vous
d'éclairer sur ce point le gouvernement français. Tant que vous ne
m'aurez pas donné l'espérance de voir mes idées accueillies par le
cabinet britannique, je m'abstiendrai d'en entretenir mes collègues et
de faire aucune démarche officielle. Ce sera un secret entre vous et
moi. Agréez...»
Je suis bien aise d'avoir placé ici ce témoignage de la haute capacité
politique du duc de Broglie. Si les souvenirs que je retrace ici
voient jamais le jour, on rendra justice à la clarté et à la fermeté
des vues qui ont inspiré cette lettre, et je me persuade qu'on y
trouvera aussi la véritable base d'une alliance intime entre la France
et l'Angleterre, qui a été au début et à la fin de ma carrière
politique mon vœu le plus cher, convaincu, comme je le suis, que la
paix du monde, l'affermissement des idées libérales et les progrès de
la vraie civilisation ne peuvent reposer que sur cette base.
[151] On sait que la Prusse, à cette époque, avait entamé une
longue suite de négociations destinées à établir l'union
douanière de l'Allemagne ou Zollverein. Déjà le 22 mars 1833 un
premier traité avait été signé entre la Prusse et huit États,
parmi lesquels la Bavière et le Wurtemberg. La Saxe y adhéra le
30 mars. Tous les autres États de l'Allemagne entrèrent peu à peu
dans cette union qui, depuis 1871, est devenue le régime
constitutionnel de l'empire.