«Madrid, le 24 août 1833.
»Prince,
»Nous voici ici dans une sorte de crise. Pendant que lord Palmerston
fait donner au cabinet de Madrid des assurances réitérées de
neutralité de la part de l'Angleterre, en exigeant plus impérieusement
que jamais celle de l'Espagne, en disant que si _un seul_ soldat
espagnol met le pied sur le territoire portugais, l'Angleterre
regardera cet acte comme une déclaration de guerre, lord William
Russell annonce qu'il a pris la résolution, pour protéger, dit-il, les
sujets anglais, de faire descendre à terre, non _un_ soldat, mais
deux mille de ceux qui sont sur l'escadre de l'amiral Parker[141], et
de leur faire occuper, non seulement le fort Saint-Julien qui défend
l'embouchure du Tage, mais aussi le fort Saint-George qui domine la
ville de Lisbonne. C'est pour une lettre adressée le 13 à M. de
Cordova, que lord Russell donne à connaître cette détermination. Elle
a causé, comme vous pouvez le penser, la plus vive impression sur ce
gouvernement-ci, qui, il y a deux jours seulement, recevait les
communications rassurantes dont j'ai fait mention plus haut. Il ne
sait si cette idée de débarquer des troupes anglaises vient de lord
William ou de son gouvernement. Il croit à la première de ces
hypothèses plutôt qu'à la seconde, qui lui paraît trop directement en
opposition avec ce que lui fait dire le cabinet britannique. Dans
l'incertitude où est M. de Zéa, il se hâte d'expédier un courrier à
Londres, pour engager le gouvernement à ne pas outrepasser les bornes
qu'il a posées lui-même, et à ne pas forcer l'Espagne à quitter,
malgré elle, la ligne de conduite qu'elle a fidèlement suivie
jusqu'ici, à la demande de l'Angleterre. Il m'assure que la note qui
sera remise à ce sujet à lord Palmerston est conçue en des termes qui
ne peuvent nullement être pris en mauvaise part. Il demande à notre
gouvernement d'appuyer cette démarche pacifique, et verrait avec
reconnaissance que vous voulussiez bien user de votre influence
personnelle pour faire changer une détermination dont on ne peut
réellement calculer les suites. Mais, j'ai bien peur que cette requête
ne vienne trop tard. Le 16, M. de Bourmont a quitté Coimbre pour
rejoindre son armée, qui marchait sur Lisbonne. Elle est forte de
quinze à seize mille hommes, non compris quelques corps détachés qui
sont sur le Tage, ou du côté de Torrès-Vedras. Avec cette force, il
peut certainement tenter d'enlever la capitale, et y parvenir. Lord
William sera, sans doute, obligé de suivre son projet, ou d'y renoncer
sans attendre les directions de son gouvernement. Tout l'avenir de la
péninsule va donc dépendre de l'idée qui lui passera par la tête.
»On ne peut se dissimuler que ces tristes affaires de Portugal
prennent la tournure la plus fâcheuse possible. Une sanglante anarchie
se propage dans tout le pays; et dom Pedro, par tous les décrets qu'il
lance, sans interruption, blesse toutes les opinions comme tous les
intérêts, et rend presque impossible le retour de l'ordre. Il ne
manque plus que de voir l'Angleterre et l'Espagne prendre part à la
lutte, pour en être réduit à désespérer, non seulement de la
péninsule, mais de l'Europe tout entière...»
[141] Sir William Parker, né en 1781, s'engagea tout jeune dans
la marine, devint capitaine de vaisseau en 1810, contre-amiral en
1830, reçut en cette qualité le commandement de l'escadre que
l'Angleterre envoya vers cette époque à l'embouchure du Tage. Il
fut nommé lord de l'amirauté en 1834 et de nouveau, en 1841,
commanda à cette dernière date les forces navales anglaises dans
les mers de Chine, fut promu amiral en 1863 et mourut en 1866.