«Tuileries, le 6 janvier 1833.
»Le malheur que je ne prévoyais que trop et que je redoutais tant pour
nous et surtout pour vous, mon cher prince, a suivi de bien près la
lettre que je vous écrivais. Il me tarde de recevoir de vos nouvelles
après ce coup si cruel pour vous, et je viens de nouveau vous en
demander. Nous sommes tous bien occupés de vous et nous sentons bien
vivement et douloureusement la perte de cette chère princesse de qui
j'avais reçu tant de preuves de véritable amitié et qui s'était si
chaudement identifiée à notre cause et à nos intérêts. Je désirerais
de tout mon cœur pouvoir apporter quelque adoucissement à la trop
juste douleur que vous ressentez et que je partage du fond de mon
âme...»
* * * * *
Je veux reprendre mon récit interrompu par ce douloureux incident.
J'ai déjà donné les extraits de lettres qui conduisent jusqu'à la
prise de la citadelle d'Anvers, ne voulant point interrompre ce qui
concernait cet événement; mais avant d'obtenir cette solution, on
pensera sans doute que nous avions dû nous occuper des conséquences
qu'elle pouvait avoir et surtout des mesures que les gouvernements de
France et d'Angleterre auraient à adopter. Ceci m'oblige à revenir sur
mes pas.
On a vu dans ma dépêche du 10 décembre 1832, que dès cette époque,
lord Palmerston et moi avions songé à la marche que nous devions
suivre après la prise de la citadelle d'Anvers. Le duc de Broglie,
après les communications que je lui avais faites à ce sujet, me
transmit un mémoire excellent qui résumait parfaitement toute la
question et dont je me bornerai à énumérer ici les conclusions.
«Aussitôt après la prise de la citadelle d'Anvers, l'armée française
se retirerait;
»L'embargo serait maintenu;
»Les flottes resteraient unies et ne sortiraient des dunes que quand
l'ordre leur en serait donné par les deux gouvernements;
»Les cabinets de France et d'Angleterre feraient dresser un projet de
traité sur les bases suivantes:
»1º La remise au roi des Pays-Bas des territoires qui doivent lui
appartenir;
»2º La remise, de la part de ce souverain, des forts de Lillo et de
Liefkenshoek, dépendant d'Anvers, si ces forts n'étaient pas tombés au
pouvoir des Français en même temps que la citadelle;
»3º La reconnaissance par la Hollande de la libre navigation de
l'Escaut, moyennant un droit d'un florin par tonneau;
»4º La fixation des droits de balisage et de pilotage dans l'Escaut et
dans les eaux intermédiaires;
»5º L'ouverture de la Meuse;
»6º L'ouverture de deux routes pour servir aux communications
commerciales de la Belgique avec l'Allemagne;
»7º Une amnistie générale pour tous les délits politiques;
»8º Un acte par lequel tous les anciens sujets du roi des Pays-Bas
seraient déliés de leur serment de fidélité.
»Ce projet de traité serait concerté avec la Belgique et serait remis
au cabinet de La Haye par les chargés d'affaires de France et
d'Angleterre dans cette résidence.
»On pourrait s'entendre avant cela avec les cabinets de Vienne et de
Berlin pour qu'ils secondassent près du roi des Pays-Bas l'offre faite
par la France et l'Angleterre.
»Le traité présenté au roi des Pays-Bas devrait être par lui accepté
purement et simplement sans discussion.
»En cas d'acceptation, les mesures coercitives cesseraient
immédiatement et l'embargo serait levé.
»En cas de refus, on négocierait l'occupation provisoire de Venloo et
du Limbourg avec la Prusse.
»Après avoir réglé ces préliminaires, on appellerait la conférence
pour modifier le traité du 15 novembre, de concert avec la Hollande et
la Belgique, si la Hollande s'était montrée animée d'un esprit de
conciliation, ou pour trouver à la question belge un dénouement
indépendant de la volonté du roi des Pays-Bas.
»Ce dénouement consisterait:
»1º A régler un _statu quo_ tel qu'il dût bientôt amener le roi des
Pays-Bas à accepter le traité;
»2º A placer le territoire belge sous la garantie de l'Europe, en
assurant à la Belgique un secours suffisant pour qu'on pût l'obliger à
désarmer sans lui laisser l'inquiétude d'aucune invasion.»
Je ne pus communiquer immédiatement ce projet à lord Palmerston qui
s'était absenté de Londres pour son élection, rendue nécessaire par la
dissolution du parlement. Il m'avait annoncé son retour pour le 22
décembre seulement. Je le vis le lendemain, et voici le compte rendu
de notre entretien.