Le cinquième et dernier volume des _Mémoires_ du prince de Talleyrand
complète la publication dont les exécuteurs testamentaires du prince
avaient laissé le soin à des mandataires de leur choix. Les éditeurs
accomplissent l'engagement qu'ils ont pris en remettant à M. le
Directeur de la Bibliothèque nationale les volumes manuscrits dont le
texte aujourd'hui imprimé est l'exacte reproduction. Il sera ainsi
aisé de se convaincre qu'ils ne se sont permis de faire subir au dépôt
qu'ils avaient reçu aucune modification et aucun retranchement
d'aucune sorte.
A la vérité, le recueil mis ainsi à la disposition du public n'étant
point un écrit autographe mais une copie certifiée par les exécuteurs
testamentaires, cette constatation, suffisante pour attester la
sincérité scrupuleuse des éditeurs, ne le serait pas à elle seule, à
défaut d'autres témoignages, pour terminer la controverse qui a
été élevée sur le caractère des _Mémoires_ eux-mêmes. Heureusement, la
discussion à laquelle cette controverse même a donné lieu a déjà suffi
pour dissiper tous les doutes.
La question de l'authenticité des _Mémoires_ de Talleyrand a été
débattue, en effet, à fond dans la presse et leur caractère original
établi jusqu'à l'évidence par des critiques éminents et par les juges
dont l'autorité est la moins contestée. M. Sorel dans le _Temps_, M.
Chuquet dans la _Revue critique_, M. Gustave Monod et M. Farge dans la
_Revue historique_, se sont prononcés avec la compétence que leur
donnent leurs études comparées de tous les documents touchant à
l'histoire contemporaine; et à l'appui du même jugement, M. Pierre
Bertrand a apporté dans la _Revue encyclopédique_ des détails curieux
sur les procédés de composition du prince de Talleyrand, tels qu'il a
été en mesure de les reconnaître dans la publication qu'il a faite de
plusieurs de ses lettres inédites.
Si je reviens donc aujourd'hui sur un sujet qui peut paraître épuisé,
ce n'est pas dans la pensée de rien ajouter à des démonstrations si
concluantes, mais simplement pour en offrir la reproduction et le
résumé aux lecteurs qui, n'ayant pu suivre les phases du débat,
désireraient être fixés sur la véritable valeur de l'œuvre mise
aujourd'hui tout entière entre leurs mains.
Quelques mots suffiront pour rappeler sur quels points la contestation
a porté et dans quelle mesure exacte elle a été renfermée. On n'a pas
essayé d'assimiler les _Mémoires_ de Talleyrand à ces compositions
apocryphes qui abondent dans notre littérature, véritables romans
historiques, fabriqués de toutes pièces par des artistes de profession
et mis ensuite par eux sous le nom de tel ou tel personnage célèbre.
L'origine certaine des documents et l'empreinte d'un esprit supérieur
visible dans certaines parties ne pouvaient prêter à des suppositions
de cette espèce. On s'est borné à soutenir que le texte primitif avait
été mutilé, remanié et n'arrivait ainsi à la publicité qu'après avoir
subi des altérations qui le rendaient méconnaissable; et pour
justifier cette assertion, on a signalé dans le récit de la vie
publique ou privée du prince soit des lacunes qui semblent l'effet de
retranchements faits après coup par une main étrangère, soit des
confusions de faits ou de noms qui n'auraient pas dû échapper à
l'auteur puisque l'erreur porte sur des événements auxquels il a été
personnellement mêlé et sur des contemporains, adversaires ou amis,
qu'il a personnellement connus. L'absence d'un manuscrit autographe
s'expliquerait alors par le dessein, arrêté chez ceux qui l'ont
transcrit, de faire disparaître les traces des modifications qu'ils
n'auraient pas craint d'y apporter.
On doit reconnaître, en effet, que dans les _Mémoires_ ne
figurent pas, du moins avec le même degré de détail et d'importance,
tous les événements de la vie de l'auteur qui ont trouvé place depuis
longtemps dans sa biographie. La narration passe très rapidement et
sans insister sur les débuts de la carrière politique de Talleyrand,
le rôle qu'il a joué à l'Assemblée constituante, ses rapports avec les
personnages illustres qui ont alors occupé la scène, les missions et
les fonctions publiques qu'il a remplies pendant cette première phase
de la Révolution. A ne considérer même que la dimension des récits, il
y a loin des quelques chapitres consacrés à ces années de jeunesse aux
développements qui sont réservés à l'exposition complète et détaillée
des grandes négociations de 1814 et 1830. Mais loin que cette
différence dût surprendre, on devait s'y attendre, et elle ne présente
rien à nos yeux que de très naturel. Dans le cours d'une existence
presque séculaire, Talleyrand, associé à toutes les vicissitudes dont
l'Europe et la France avaient été le théâtre pendant cette période
d'agitation, avait vu en réalité changer la face du monde autour de
lui; et par l'effet d'une si longue expérience suivie de déceptions
répétées, il devait lui arriver, comme à la plupart des hommes de sa
génération, de ne retrouver presque rien en lui de l'état d'âme et
d'esprit qu'il avait partagé avec beaucoup des plus sages de ses
contemporains. Au moment où il prenait la plume, au lendemain de la
Restauration à laquelle il avait puissamment contribué, le prince
de Talleyrand, venant de représenter la monarchie légitime à Vienne
devant l'Europe assemblée, conservait bien peu d'idées et de traits
communs avec l'abbé de Périgord siégeant au côté gauche de l'Assemblée
constituante, et il devait avoir peine à reconnaître en lui-même à
travers un passé si lointain ce modèle presque effacé. Il avait
beaucoup appris et peut-être aussi un peu oublié. Bien des résolutions
qu'il avait appuyées dans des jours d'espérance, d'illusion et d'orage
devaient lui apparaître, sinon comme un entraînement dont il n'avait
pas su se défendre, au moins comme des nécessités qu'il avait dû
subir. Comment ne se serait-il pas hâté de tourner cette page de son
histoire pour arriver rapidement à celle où étaient inscrits les
services éminents qu'il venait de rendre à son pays? Comment se
serait-il attardé à retracer avec complaisance, pour la postérité des
impressions dont il avait peut-être lui-même perdu, et dont il ne se
souciait pas, en tout cas, de raviver la mémoire?
Un homme qui a exercé sur les affaires politiques de son temps une
action pareille à celle qui est échue à Talleyrand ne se met pas à
écrire, comme un narrateur ordinaire, uniquement pour charmer les
loisirs de l'âge avancé en repassant sur les souvenirs de sa jeunesse.
Sa pensée constante est de faire apprécier la mesure des efforts qu'il
a faits pour servir les intérêts qui lui étaient confiés et les
résultats qu'il s'applaudit d'avoir obtenus. A ce point de vue,
1789 ne rappelait à M. de Talleyrand qu'une activité dépensée sans
fruit. Est-il étonnant qu'il ait mieux aimé s'occuper de la grandeur
et de l'utilité incontestables du rôle qu'il avait joué en 1814 et
1830? On n'a point, d'ailleurs, tenu une si grande place dans son
siècle sans avoir été sujet à beaucoup d'accusations et de reproches.
Des Mémoires n'ont point alors pour but de révéler des faits inconnus,
mais de préparer les pièces d'un procès qui doit être instruit devant
l'histoire, et l'histoire elle-même y doit chercher encore moins des
informations nouvelles que les éléments propres à l'éclairer sur le
jugement qu'elle est appelée à porter.
Je sais bien qu'on s'était fait assez généralement des _Mémoires_ de
Talleyrand une idée toute différente de celle que la connaissance
aujourd'hui complète a réalisée. Par l'effet des précautions peut-être
excessives prises par les exécuteurs testamentaires pour prévenir une
publication prématurée, on s'était plu à se figurer que le secret
n'avait pu être aussi longtemps gardé que parce qu'il portait sur des
faits de nature délicate et mystérieuse et que, le voile une fois
levé, on verrait apparaître des révélations piquantes, des portraits
satiriques, des anecdotes malignes, qui sait? peut-être même des
confidences sur les facilités que le relâchement des mœurs permettait
au clergé mondain de l'ancien régime. Le ton grave du récit
particulièrement approprié à la nature des sujets traités a
déconcerté cette curiosité frivole, et de là à supposer qu'on avait
supprimé à dessein tout ce qui aurait pu la satisfaire, il n'y avait
qu'un pas. Mais il n'était pas nécessaire d'avoir connu M. de
Talleyrand, il suffisait d'avoir vécu avec ceux qui l'avaient approché
pour n'avoir jamais conçu une idée et, par conséquent, n'avoir pas à
perdre une illusion de cette nature. Il suffisait même de se rappeler
que parmi les reproches de tout genre qu'on a pu lui faire, celui de
manquer de tact et de goût est peut-être le seul qu'on lui ait
épargné. Si des écrivains sérieux ont pu chercher dans ses _Mémoires_
ce genre d'intérêt et s'étonner de ne l'y pas trouver, ils ont fait
preuve d'un défaut de jugement qui ne leur permettrait pas de
prétendre à la qualité d'historiens.
On ne comprend pas davantage comment, avec la moindre habitude
d'écrire l'histoire d'après des documents originaux, on pourrait
attacher une réelle importance à quelques erreurs de chronologie ou de
noms propres qu'on a pu relever dans les _Mémoires_ de Talleyrand. Au
lieu d'y voir une marque de contrefaçon, on doit y reconnaître ce
qu'il y a de plus simple au monde: une défaillance de mémoire
inévitable au bout d'une longue vie écoulée dans des circonstances si
diverses. J'ose affirmer qu'il n'y a pas de Mémoires connus, même ceux
dont l'authenticité est la moins douteuse, qui ne renferment des
erreurs plus graves et qui, examinés à la loupe, ne supportent
moins bien l'examen. Je puis invoquer, à cet égard, mon expérience
personnelle faite dans diverses conditions.
J'ai eu l'occasion, par exemple, dans le cours de mes travaux,
d'étudier avec soin les Mémoires laissés par les hommes qui avaient
joué pendant le XVIIIe siècle un rôle important comme ministres,
généraux ou ambassadeurs: je citerai, entre autres, le maréchal de
Belle-Isle et le marquis d'Argenson: et en comparant ensuite leurs
récits avec leur correspondance écrite pendant leur gestion, ce n'est
pas une fois, par hasard, c'est à tous moments que j'ai rencontré des
différences, des contradictions même, en apparence inconciliables,
entre le détail des faits tels qu'ils les ont rapportés après coup
dans leur retraite et tels qu'on les trouve dans leurs lettres écrites
au lendemain même du jour où les incidents se sont produits. Beaucoup
de ces différences sont motivées sans doute par le désir de se
justifier de certains reproches ou d'accroître le mérite de certains
services, mais d'autres n'ont d'explication que des oublis ou des
confusions involontaires.
De plus, deux hommes politiques ayant tenu une place considérable dans
notre histoire contemporaine--et dont l'un a cessé de vivre--ont bien
voulu me faire part de tout ou partie de leurs souvenirs inédits, et
je me suis permis de leur signaler, dans le récit des événements où
ils avaient figuré comme acteurs principaux, des inexactitudes très
inoffensives, sans doute, et très innocentes, mais beaucoup plus
graves que celles dont on accuse les _Mémoires_ de Talleyrand, et ils
se sont empressés, sur ma seule observation, de les reconnaître et de
les réparer.
J'ajouterai qu'appelé à publier moi-même les Souvenirs de mon père,
j'ai pu constater, d'après son propre témoignage, combien l'homme le
plus consciencieux, écrivant après de longues années, doit se défier
de la fidélité de sa mémoire et a de précautions à prendre pour ne pas
la trouver en défaut.
On sait que le premier acte et l'un des plus caractéristiques de la
vie politique de mon père fut la résolution qu'il prit en 1815 de
siéger à la Chambre des pairs dans le procès du maréchal Ney, bien
qu'il n'eût pas encore l'âge légal pour délibérer et qu'il ne dût
l'atteindre que le jour où la sentence serait portée. Combien de fois
ne l'avais-je pas entendu raconter le détail de la première séance à
laquelle il avait assisté et dont l'impression devait être restée
gravée dans son esprit en traits ineffaçables, en raison de la gravité
et de la nouveauté du spectacle qu'il avait sous les yeux. Le sujet du
débat, me disait-il, était ce jour-là la décision du point peut-être
le plus important de la cause: la question de savoir si on
appliquerait au maréchal le bénéfice de l'amnistie promise aux
rebelles par la capitulation de Paris. Quelle surprise n'ai-je donc
pas éprouvée en retrouvant dans ses Souvenirs ces mêmes détails, mais
rapportés avec la réserve qu'on va lire:
«Le 4 décembre, écrit-il, je pris séance, j'entrai à onze heures du
matin dans la Chambre du conseil déjà réuni: la Chambre du conseil,
c'est-à-dire le lieu où la Chambre délibérait hors la présence du
public, c'était la galerie de tableaux. Je vois encore ici la position
de chacun des membres à moi connus et la place que je pris moi-même au
dernier banc. Chose inconcevable, si j'en étais requis, je prêterais
serment que le sujet de la délibération c'était la question de savoir
si l'on permettrait au maréchal Ney de plaider la capitulation de
Paris. On sait que ce fut le tort, le grand tort, je dirai presque le
crime de la Chambre des pairs d'avoir en ceci fermé la bouche à
l'accusé. J'entends M. Molé parler dans un sens, Lanjuinais et Porcher
de Richebourg en sens opposé. Cette séance a fait époque dans ma vie.
Comment se fait-il que je me trompe? Il le faut bien, néanmoins,
puisque le procès-verbal place cette séance non le premier, mais le
dernier jour du procès à l'issue des plaidoiries. Mais tout en
reconnaissant mon erreur, c'est ma raison qui se soumet, ma mémoire
reste intraitable, et, je le répète ici, je prêterais serment contre
le procès-verbal.»
* * * * *
Supposons maintenant que le narrateur n'eût pas été en mesure de
consulter les procès-verbaux de la Chambre des pairs et eût mis par
écrit ses souvenirs tels qu'il les avait gardés, cette erreur de date
suffirait-elle pour contester soit la véracité de l'écrivain,
soit l'authenticité du texte[1]?
Enfin, s'il suffisait d'une erreur sur la qualité d'un personnage
public pour mettre en doute la sincérité d'un écrit, comment expliquer
que, dans le petit nombre de lettres autographes de M. de Talleyrand
lui-même que nous possédons, on trouve, à cet égard, des méprises plus
considérables que celles qu'on a signalées dans ses _Mémoires_?
Comment expliquer, par exemple, que, parlant à l'empereur Alexandre,
il donne la qualité de beau-frère du roi Frédéric-Guillaume au chef
d'une maison assurément très illustre, mais qui ne tenait à la famille
royale de Prusse que par des liens de parenté beaucoup plus
éloignés[2], et comment expliquer qu'au lieu de réparer cette erreur,
deux jours après, il la renouvelle en rendant compte au roi Louis
XVIII de son entretien? Assurément, pour un homme de cour, pour
un diplomate vivant et causant avec les souverains, sachant combien
ils aiment peu qu'on se méprenne sur ce qui les touche, il y avait là
une inexactitude ou une maladresse beaucoup plus grande que celle qui
consiste à avoir donné au directeur Carnot, en 1796, le grade de
général, qui ne lui a été conféré qu'en 1813.
On chercherait donc vainement à tirer parti, contre la confiance due
aux _Mémoires_ dans leur ensemble, de ces incorrections inévitables
portant sur de telles minuties. Reste à expliquer pourquoi le
manuscrit que les exécuteurs testamentaires ont laissé est une copie
certifiée et non pas un texte autographe. La réponse est des plus
simples: c'est qu'un pareil texte--au moins dans les conditions qu'on
suppose--n'a probablement jamais été entre leurs mains, et connaissant
les habitudes de M. de Talleyrand, ils n'en ont éprouvé eux-mêmes
aucune surprise.
Tous ceux qui avaient vécu auprès de M. de Talleyrand savaient, en
effet, que le travail matériel le fatiguant, il n'écrivait de sa
propre main que ses lettres intimes ou celles que, par respect pour
les personnes à qui il les adressait, il ne se croyait pas permis de
faire passer par la plume d'un secrétaire. Pour les travaux de plus
longue haleine il dictait; la dictée faite, il la revoyait, y
apportait des corrections pour rendre l'expression plus conforme à sa
pensée; puis la pièce ainsi revue était recopiée de nouveau et classée
dans ses papiers. Quelquefois, il jetait au courant de la plume
quelques idées sur le papier et laissait à un secrétaire le soin de
relier entre eux ces fragments détachés. Enfin, quand il avait pleine
confiance dans l'intelligence et l'habileté de ce collaborateur, il se
bornait à lui faire connaître le fond de la pensée qu'il voulait
exprimer, et en se réservant à lui-même la tâche de corriger la forme
pour lui donner plus de force et d'élégance. C'étaient des textes
ainsi préparés, mais dont aucun probablement n'était de la propre main
de l'auteur, que M. de Bacourt a reçus en dépôt; et en les
transcrivant de nouveau il n'a cru altérer en rien leur caractère, ni
surtout leur enlever aucune garantie d'exactitude et d'authenticité.
Que gagnerait-on, en effet, à avoir sous les yeux ces textes
originaires (remarquez que je ne dis nullement originaux)? ce seraient
des copies tout comme celles que nous avons reçues, sauf qu'au lieu
d'être reliées en volumes et toutes d'une même main, ce seraient des
cahiers détachés peut-être d'écritures différentes, tout aussi
susceptibles et tout aussi facilement suspectées de suppression ou
d'interpolation, et pour y ajouter foi, il faudrait toujours s'en
rapporter à la loyauté des exécuteurs testamentaires et en particulier
du dernier survivant, M. de Bacourt[3].
Je sais bien que c'est cette loyauté même de M. de Bacourt que, sans
craindre de contredire l'opinion unanime de ceux qui l'ont connu, on
n'a pas hésité à mettre en suspicion. A cette occasion, on rappelle
que la marque de confiance dont M. de Talleyrand avait honoré M. de
Bacourt n'était pas la première du même genre qui lui eût été
conférée; son nom figure déjà en tête d'une publication faite, il y a
plusieurs années, contenant des pièces très importantes relatives aux
rapports de Mirabeau avec la cour de Louis XVI, et dont le comte de La
Marck, depuis prince d'Arenberg, avait été l'intermédiaire. M. de La
Marck en mourant avait chargé M. de Bacourt de faire connaître ces
pièces au public pour bien établir le caractère, suivant lui mal
apprécié, de ces relations secrètes de Mirabeau, et on accuse M.
de Bacourt de n'avoir pas porté un scrupule suffisant dans
l'accomplissement de ce mandat. Quelques-unes des pièces, dont on
trouve la trace, ont dû être supprimées et laissées dans l'ombre; et
on en conclut que c'est à une élimination du même genre que M. de
Bacourt a procédé dans la publication des _Mémoires_ de Talleyrand. Le
fait allégué fût-il vrai--ce que je n'ai pas à discuter ici--je ne
vois pas quelle conclusion on serait en droit de tirer d'une
assimilation faite entre deux situations qui n'ont rien de pareil. M.
de La Marck avait réuni une vaste collection de papiers de dates et
d'origines différentes. C'étaient des lettres et des notes, les unes
émanant de Mirabeau lui-même, les autres à lui adressées, d'autres
postérieures à sa mort. C'est de cet ensemble un peu confus de
documents qu'il avait entrepris de tirer la justification de l'homme
illustre dont il avait été le confident et l'ami. Mais pour atteindre
ce but et produire l'effet désiré, ou seulement pour mettre un peu
d'ordre et de clarté dans la suite des pièces et en faire comprendre
au lecteur le sens et la portée, un classement et par suite un choix
étaient à faire. C'est à cette tâche que M. de La Marck s'était
appliqué; mais le déclin de sa santé ne lui permettant pas de la mener
à fin, il léguait à M. de Bacourt le soin de l'achever dans l'esprit
et avec les intentions qui lui étaient connues. De quelque manière que
le mandataire se soit acquitté de sa commission, il usait de son
droit et surtout ne trompait personne. Car on ne voit nulle part que
M. de La Marck lui eût enjoint de mettre au jour sans distinction tout
ce que son testament lui remettait, et lui-même n'a non plus prétendu
nulle part s'être dessaisi de tout ce qu'il avait entre les mains.
Enfin--et c'est ici dans le cas présent le plus important--on ne dit
pas et même on ne soupçonne pas que M. de Bacourt ait fabriqué
lui-même aucune des pièces qu'il livrait à l'impression avec
l'intention de faire passer sa prose sous le couvert et sous le nom
d'autrui[4].
Tout autre et bien plus grave serait le tort ou plutôt l'injure qu'on
ferait à la mémoire de M. de Bacourt, si on admettait l'imputation
dont elle est l'objet. Chacun des volumes manuscrits des _Mémoires_ de
Talleyrand porte, on le sait, à la dernière page l'attestation, signée
par M. de Bacourt lui-même, que le contenu en est _authentique_ et
_complet_. Or admettons que, par une subtilité de conscience assez
difficile à comprendre, un homme d'honneur pût se croire autorisé à
attester l'intégrité d'un recueil qu'il aurait lui-même altéré et
mutilé. Mais une fois les suppressions et les altérations faites, pour
faire disparaître dans la suite et la trame du récit des solutions de
continuité trop visibles, il aurait fallu prendre la plume, combler
les lacunes, rétablir les transitions interrompues, en un mot prêter à
l'auteur parlant à la première personne, comme un personnage de
comédie, un langage qu'il n'a pas tenu. Les critiques de M. de Bacourt
n'ont pas reculé devant cette supposition; il y a même des chapitres
entiers où ils ont prétendu ne pas reconnaître la touche élégante et
délicate de Talleyrand, et dont ils ne font pas difficulté d'attribuer
la composition à celui qui s'est couvert de son nom. Ici, il n'y a
aucun ambage possible: le fait, s'il était vrai, serait une
falsification pure et simple et un mensonge sans aucune circonstance
atténuante.
Comment alors ne pas tenir compte du témoignage unanime et de la
protestation indignée de tous ceux qui ont vécu auprès de M. de
Bacourt, et dont il n'est pas un qui n'atteste que le trait le plus
saillant de son caractère était une délicatesse poussée jusqu'à un
scrupule méticuleux? Telle était, d'ailleurs, son admiration profonde
et presque superstitieuse pour le maître qu'il vénérait, que l'idée de
prendre sa place et de parler en son nom était un excès de présomption
qui ne pouvait pas lui traverser l'esprit. Il n'aurait pas supposé que
le lecteur pût s'y tromper un seul instant.
La conclusion est donc certaine. Les _Mémoires_ de Talleyrand
peuvent prendre place à un rang élevé dans cette riche collection de
souvenirs historiques qui est l'un des titres de gloire de notre
littérature, et on peut les lire avec autant de confiance que les
Mémoires de Richelieu que personne ne conteste aujourd'hui, bien qu'on
n'en connaisse aucun manuscrit, et que les trois quarts des lettres de
madame de Sévigné, dont on ne possède pas la minute.
Duc DE BROGLIE.
[1] C'est une erreur de date de ce genre qui a fait mettre en
doute un instant l'authenticité de la lettre de Louis XVIII à M.
de Talleyrand relative au projet formé par les Prussiens de faire
sauter le pont d'Iéna. En citant cette lettre dans ses _Mémoires_
(C. III, p. 236) M. de Talleyrand la fait précéder de cette
suscription: Paris, le 15 juillet 1815, samedi dix heures. Cette
date ne pouvait être exacte puisque le fait auquel la lettre se
rapporte s'est passé non pas le samedi 15 mais le samedi 8
juillet. Heureusement l'original de la lettre existe et a été
reproduit en photographie en tête du premier volume des
_Mémoires_ et elle ne porte d'autre date que celle-ci: ce samedi.
L'erreur est donc uniquement du fait de l'auteur des Mémoires qui
voulant donner, de souvenir, à la lettre une date certaine, s'est
trompé d'une semaine: Ce qui pour un incident en lui-même de peu
d'importance n'a rien d'extraordinaire.
[2] Voir tome III, p. 71.
[3] Voici comment M. Bertrand après avoir expliqué en détail le
mode de composition de M. de Talleyrand dont l'étude de ses
lettres et des pièces émanées de lui existant aux Affaires
étrangères a pu lui donner connaissance, résume son opinion au
sujet des Mémoires eux mêmes.
«Le caractère des manuscrits privés et de ses Mémoires est fort
bien indiqué par cette mention de la copie laissée par M. de
Bacourt dans l'inventaire de ses papiers, inventaire qui était
joint à son testament:
»Quatre volumes reliés en peau qui sont la seule copie authentique
et complète des _Mémoires du Prince de Talleyrand_, faite d'après
les manuscrits, dictées et copies dont M. le prince de Talleyrand
lui avait indiqué l'emploi.
»On le voit, il est question de manuscrits, de dictées et de
copies. Les manuscrits sont évidemment toutes les pièces émanées
de divers personnages dont les originaux possédés par Talleyrand
sont aujourd'hui aux mains de M. le duc de Broglie et dont
quelques-uns ont été insérés par M. de Bacourt dans la copie des
_Mémoires_. Il est permis de supposer que les copies dont parle
l'inventaire sont des copies faites pour Talleyrand des pièces
possédées par les archives de l'Etat ou par des particuliers: il
reste les dictées. Mais que serait-ce que ces dictées sinon les
manuscrits originaux des _Mémoires_?»
[4] Ces lignes étaient écrites avant la publication, dans la
_Revue Historique_ du 1er mars 1892, d'un travail de M. Pierre
Bertrand, qui justifie M. de Bacourt du reproche qui lui avait
été adressé. On avait signalé l'existence, dans un ouvrage
allemand, des pièces que M. de Bacourt était accusé d'avoir
supprimées et il se trouve que ces pièces figurent dans la
collection de M. de Bacourt, seulement à une date différente de
celle que le traducteur allemand leur assigne. De plus, cet
ouvrage allemand n'est que la traduction du recueil de M. de
Bacourt, faite de son consentement et avec son concours, et porte
en tête son approbation. Jamais méprise ne fut plus complète.