enchanté: «C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton
livre à l'impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une
bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois
en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le
volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires; c'est donc trois
mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m'entends bien,
trois mille francs. Là-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise
d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus
l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de
roche, un bénéfice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un
début...»
Si c'était joli, je crois bien!... Plus de chasse aux étoiles
invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies,
et par-dessus le marché onze cents francs à mettre de côté pour la
reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le
clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de rêves! Et puis les
jours suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte, aller
à l'imprimerie; corriger les épreuves, discuter la couleur de la
couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos
pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur,
et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du
bout des doigts... Dites! est-il rien de plus délicieux au monde?
Pensez que le premier exemplaire de _La Comédie pastorale_ revenait de
droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné de la
mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes notre entrée
dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde était là.
«Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d'offrir ma
première oeuvre à Camille.» Et je mis mon volume dans une chère petite
main qui frémissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que
les yeux noirs m'envoyèrent, et comme ils resplendissaient en lisant
mon nom sur la couverture. Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je
l'entendis demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me
rapporter:
«Onze cents francs», répondit Jacques avec assurance.
Là-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse, mais je ne
les écoutai pas. J'étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser
leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers
moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je
devais à ma mère Jacques...
Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de
l'Odéon pour juger de l'effet que _La Comédie pastorale_ faisait à
l'étalage des librairies.
«Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu.»
Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de
l'oeil certaine couverture verte à filets noirs qui s'épanouissait au
milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment;
il était pâle d'émotion.
--«Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C'est de bon augure...»
Je lui serrai la main silencieusement. J'étais trop ému pour parler;
mais, à part moi, je me disais: «Il y a quelqu'un à Paris qui vient de
tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton
cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un? Je
voudrais bien le connaître...» Hélas! pour mon malheur, j'allais bientôt
le connaître, ce terrible quelqu'un.
Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'étais en train de
déjeuner à table d'hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très
essoufflé, se précipita dans la salle:
«Grande nouvelle! me dit-il en m'entraînant dehors; je pars ce soir, à
sept heures, avec le marquis... Nous allons à Nice voir sa soeur, qui
est mourante... Peut-être resterons-nous longtemps... Ne t'inquiète pas
de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer
cent francs par mois... Eh bien, qu'as-tu? Te voilà tout pâle. Voyons!
Daniel, pas d'enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner et bois
une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire
adieu à Pierrotte, prévenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires
aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous à la maison à
cinq heures.»
Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes enjambées, puis
je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et
c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idée que dans quelques
heures ma mère Jacques serait loin m'étreignait le coeur. J'avais beau
songer à mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de
cette pensée que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout
seul dans Paris, maître de moi-même et responsable de toutes mes
actions.
Il me rejoignit à l'heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta
jusqu'au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu'au dernier moment
aussi il me montra la générosité de son âme et l'ardeur admirable qu'il
mettait à m'aimer. Il ne songeait qu'à moi, à mon bien-être, à ma vie.
Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vêtements:
«Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs à
côté, derrière les cravates.»
Comme je lui disais:
«Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire...»
Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture,
et nous partîmes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses
recommandations. Il y en avait de tout genre:
«Écris-moi souvent... Tous les articles qui paraîtront sur ton volume,
envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier
cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la
famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le
mardi... Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès... Il est clair
que tu vas en avoir un très grand, et c'est fort dangereux, les
succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour te garder des
tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est
d'aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.»
A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit à
rire.
«Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y
a quatre ou cinq mois?... Hein?... Quelle différence entre le Daniel
d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en
quatre mois!...»
C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait
beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en étais convaincu.
Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s'y trouvait déjà. Je vis de loin
ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson blanc, sautillant de
long en large dans une salle d'attente.
«Vite, vite, adieu!» me dit Jacques. En prenant ma tête dans ses larges
mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis
courut rejoindre son bourreau.
En le voyant disparaître, j'éprouvai une singulière sensation.
Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus
enfant, comme si mon frère, en s'en allant, m'avait emporté la moelle
de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui
m'entourait me faisait peur. J'étais redevenu le petit Chose...
La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les
plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idée de se retrouver
dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu
rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.
En passant devant la loge, le portier lui cria:
«Monsieur Eyssette, une lettre!...»
C'était un petit billet, élégant, parfumé, satiné; écriture de femme
plus fine, plus féline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait
bien être?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier à la
lueur du gaz:
«Monsieur mon voisin,
«_La Comédie pastorale_ est depuis hier sur ma table;
mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable
de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de thé...
Vous savez! c'est entre artistes.
«IRMA BOREL.»
Et plus bas:
«_La dame du premier._»
La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un
grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle
lui était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de
velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au
coin de la lèvre. Et de songer qu'une femme pareille avait acheté son
volume, son coeur bondissait d'orgueil.
Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la main, se
demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrêterait au premier étage;
puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire:
«Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs.» Un secret
pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les
yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit
résolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: «Je
n'irai pas.»
X
IRMA BOREL
C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le
dire! cinq minutes après s'être juré qu'il n'irait pas, ce vaniteux
petit Chose sonnait à la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible
Négresse grimaça un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe:
«Venez!» de sa grosse main luisante et noire. Après avoir traversé deux
ou trois salons très pompeux, ils s'arrêtèrent devant une petite porte
mystérieuse, à travers laquelle on entendait--aux trois quarts étouffés
par l'épaisseur des tentures--des cris rauques, des sanglots, des
imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et, sans
attendre qu'on lui eût répondu, introduisit le petit Chose.
Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant
de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en déclamant. Un large
peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle
comme une nuée. Une des manches du peignoir, relevée jusqu'à l'épaule,
laissait voir un bras de neige d'une incomparable pureté, brandissant,
en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyée dans
la guipure, tenait un livre ouvert...
Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui
avait paru si belle. D'abord elle était moins pâle qu'à leur première
rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voilé,
elle avait l'air, ce jour-là, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite
cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d'autant plus
blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la première fois,
l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu
fier et de presque dur. C'étaient des cheveux blonds, d'un blond
cendré, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un
brouillard d'or autour de la tête.
Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle
jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son livre,
ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son
visiteur la main cavalièrement tendue.
«Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous
me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le rôle de
Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?»
Elle le fit asseoir sur un divan à côté d'elle, et la conversation
s'engagea.
«Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire «ma
voisine».)
--Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupée de sculpture
et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien
mordue... Je vais débuter au Théâtre-Français...»
A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit
d'ailes, s'abattre sur la tête frisée du petit Chose.
«N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c'est mon
kakatoès... une brave bête que j'ai ramenée des îles Marquises.»
Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol
et le rapporta sur un perchoir doré à l'autre bout du salon... Le
petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse, le kakatoès, le
Théâtre-Français, les îles Marquises...
«Quelle femme singulière!» se disait-il avec admiration.
La dame revint s'asseoir à côté de lui; et la conversation continua. _La
Comédie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et
relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur
et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne
s'était trouvée à pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays,
comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était amoureux.... A
toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien
qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la mère
Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les
enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle
Pierrotte. Il fut seulement parlé d'une jeune personne du grand monde
qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un père barbare--pauvre
Pierrotte!--qui contrariait leur passion.
Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'était
un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné des leçons à la
dame, au temps où elle sculptait.
«Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil
plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain.
--Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur
qui semblait fort surpris de s'entendre désigner ainsi: vous ne
vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin où nous nous sommes
rencontrés?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux
en désordre, votre cruche de grès à la main... je crus revoir un de ces
petits pêcheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et
le soir, j'en parlai à mes amis; mais nous ne nous doutions guère alors
que le petit corailleur était un grand poète, et qu'au fond de cette
cruche de grès, il y avait _La Comédie pastorale_.»
Je vous demande si le petit Chose était ravi de s'entendre traiter avec
une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un
air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'était
autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d'hôte.
Baghavat, en entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à
couverture verte.
«Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de
littérature!...»
Un geste de la dame l'arrêta net. Il comprit que l'auteur était là et
regarda de son côté avec un sourire contraint. Il y eut un moment de
silence et de gêne, auquel l'arrivée d'un troisième personnage
vint faire une heureuse diversion. Celui-ci était le professeur de
déclamation; un affreux petit bossu, tête blême, perruque rousse, rire
aux dents moisies. Il paraît que, sans sa bosse, ce bossu-là eût été le
plus grand comédien de son époque; mais son infirmité ne lui permettant
pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des élèves et
en disant du mal de tous les comédiens du temps.
Dès qu'il parut, la dame lui cria:
«Avez-vous vu l'Israélite? Comment a-t-elle marché ce soir?»
L'Israélite, c'était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau
moment de sa gloire.
«Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les
épaules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue.
--Une vraie grue», ajouta l'élève; et derrière elle les deux autres
répétèrent avec conviction: «Une vraie grue...»
Un moment après on demanda à la dame de réciter quelque chose.
Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre,
retroussa la manche de son peignoir et se mit à déclamer.
Bien, ou mal? Le petit Chose eût été fort empêché pour le dire. Ébloui
par ce beau bras de neige, fasciné par cette chevelure d'or qui
s'agitait frénétiquement, il regardait et n'écoutait pas. Quand la dame
eut fini, il applaudit plus fort que personne et déclara à son tour que
Rachel n'était qu'une grue, une vraie grue.
Il en rêva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or.
Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'établi aux rimes,
le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant
pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire à Jacques, et à lui
parler de la dame du premier.
«Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connaît tout. Elle a
fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminée une
jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois,
elle joue la tragédie, et elle la joue bien mieux que la fameuse
Rachel.--Il paraît décidément que cette Rachel n'est qu'une
grue.--Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais rêvé. Elle a
tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle vous dit: «Quand j'étais
à Saint-Pétersbourg...» puis, au bout d'un moment, elle vous apprend
qu'elle préfère la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoès
qu'elle a ramené des îles Marquises, une Négresse qu'elle a prise en
passant à Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Négresse,
c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son air féroce, cette
Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrète, dévouée, et
ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens
de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse,
si elle est mariée, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi
riche qu'on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois: _Zaffai cabrite
pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du
mouton); ou bien encore: _C'est soulié qui connaît si bas tini trou_
(c'est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme
cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec
elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontré chez la dame du premier?...
Le poète hindou de la table d'hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a
l'air d'en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes où il la compare
tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas
grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y être habituée: tous
les artistes qui viennent chez elle--et je te réponds qu'il y en a des
plus fameux--en sont amoureux.
«Elle est si belle, si étrangement belle!... En vérité, j'aurais craint
pour mon coeur, s'il n'était déjà pris. Heureusement que les yeux noirs
sont là pour me défendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soirée
avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mère
Jacques.»
Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la
porte. C'était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc,
une invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa
loge. Il aurait accepté de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas
d'habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur.
«Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il... C'est
indispensable... Quand les articles paraîtront, il faudra que j'aille
remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit?...»
Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'égaya pas.
Le Cévenol riait fort; Mlle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs
avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: «Aimez-moi!» dans la
langue mystique des étoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Après
dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s'installa triste et maussade
dans un coin, et tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs,
il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, les bras
de neige jouant de l'éventail, le brouillard d'or scintillant sous les
lumières de la salle. «Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!»
songeait-il.
Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne
donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage, les
relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose,
assis à son établi, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans
qu'il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le «Porte, s'il
vous plaît» du cocher, le faisaient tressaillir. Même il ne pouvait pas
entendre sans émotion la Négresse remonter chez elle; s'il avait osé, il
serait allé lui demander des nouvelles de sa maîtresse.... Malgré tout,
cependant, les yeux noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit
Chose passait de longues heures auprès d'eux. Le reste du temps, il
s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ébahissement des
moineaux, qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les
moineaux du pays latin sont comme la dame de grand mérite et se font de
drôles d'idées sur les mansardes d'étudiants. En revanche, les cloches
de Saint-Germain--les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées
toute leur vie comme des Carmélites--se réjouissaient de voir leur
ami le petit Chose éternellement assis devant sa table; et, pour
l'encourager, elles lui faisaient grande musique.
Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était
installé à Nice et donnait force détails sur son installation.... «Le
beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes fenêtres
t'inspirerait! Moi, je n'en jouis guère! je ne sors jamais.... Le
marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux
phrases, je lève la tête, je vois une petite voile rouge à l'horizon,
puis tout de suite le nez sur mon papier.... Mlle d'Hacqueville est
toujours bien malade.... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui
tousse.... Moi-même, à peine débarqué, j'ai attrapé un gros rhume qui ne
veut pas finir....»
Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait:
«....Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est
trop compliquée pour toi; et même, faut-il te le dire? je flaire en elle
une aventurière.... Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais
qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des
mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une
carte géographique.... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel
ressemble à ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyagé, mais
pour une femme, c'est différent. En général, celles qui ont vu tant de
pays en font beaucoup voir aux autres.... Méfie-toi, Daniel, méfie-toi!
et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs....»
Ces derniers mots allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance
de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu
l'aimer lui parut admirable. «Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne
la ferai pas pleurer», se dit-il, et tout de suite il prit la ferme
résolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au
petit Chose pour les fermes résolutions.
Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à
peine garde. La chanson de la Négresse ne lui causa pas non plus de
distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il
travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer
l'escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un
léger bruit de pas et le frôlement d'une robe. Quelqu'un montait,
c'était sûr... mais qui?...
Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps.... Peut-être la dame du
premier qui venait parler à la Négresse....
A cette idée le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais
il eut le courage de rester devant sa table.... Les pas approchaient
toujours. Arrivé sur le palier on s'arrêta.... Il y eut un moment de
silence; puis un léger coup frappé à la porte de la Négresse, qui ne
répondit pas.
«C'est elle», se dit-il sans bouger de sa place.
Tout à coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre.
La porte cria, quelqu'un entrait.
Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant:
«Qui est là?»
XI
LE COEUR DE SUCRE