Comment Marcel Sauvage fit la connaissance de mon ami Pierrot et de
madame Gigogne et ce qui s’ensuivit.
Nous quitterons la ferme des Alouettes; deux mois se sont écoulés depuis
que nous avons laissé Marcel Sauvage livré à lui-même; il est donc temps
de revenir à lui, maintenant surtout que nous avons rapporté les efforts
dévoués, mais infructueux, tentés par ses amis pour le délivrer. Qu’il
nous suffise, pour l’instant, d’avoir la certitude qu’ils savent où
l’orage l’a jeté comme une épave et qu’ils redoubleront d’énergie et
d’opiniâtreté pour le sauver. Le jeune homme, d’ailleurs, sur la
corniche où il était confiné, était bien loin de soupçonner les
tentatives désespérées faites en sa faveur par ses amis.
Prisonnier en plein pays civilisé, entouré de riches centres de
populations rurales, à peine éloigné de quelques lieues de la ferme où
s’était écoulée son enfance, Marcel se trouvait cependant aussi isolé
que s’il eût été abandonné, après un naufrage, sur une des îles
inconnues de l’archipel Dangereux. Tous les bruits du monde venaient
mourir sans écho contre l’implacable muraille de rochers et les gouffres
immenses dont son refuge était environné de toutes parts comme d’un
cercle d’airain.
Les pâtres des Alpes sont, pour la plupart, de pauvres paysans des
parties méridionales de la France. Suivant une coutume de date
immémoriale, ils s’engagent sur les anciennes voies romaines, dont,
seuls, ils connaissent les traces, et où de vieilles lois les protègent
encore; ils accomplissent ainsi, à pied, d’énormes trajets, payant aux
propriétaires dont ils traversent les champs _le droit de poussière_.
Devant eux s’avancent d’immenses troupeaux de moutons, en tête desquels
se trouvent quelques chèvres, des béliers et des boucs, et enfin deux ou
trois ânes étiques et faméliques chargés d’un mince bagage. Ces
troupeaux, qui viennent de chercher, sous les cailloux roulés des
plaines de la Crau, une maigre pitance, vont s’engraisser pendant six
mois sur les plateaux des Alpes, où ils trouvent de gras et abondants
pâturages. Bêtes et gens font peine à voir, lorsqu’ils traversent les
villages pendant leur long trajet; n’ayant que la peau sur les os, c’est
à peine s’ils peuvent marcher; mais, dès qu’ils sont arrivés à leur
destination, ils se refont rapidement, et, en quelques jours, deviennent
méconnaissables. Or, le plus grand nombre de ces pâtres méridionaux sont
des montagnards aussi. Après que leurs moutons ont, suivant leur
pittoresque expression, retourné tous les cailloux de la Crau, ils vont
chercher des pâturages plus fertiles sur les sommets et forment une
population nomade, entièrement distincte de celle avec laquelle, pendant
six mois, ils seront en relation. Ces rapports, d’ailleurs, sont rares
et peu réguliers; les bergers vivent seuls sur les hauts plateaux
alpestres et ne communiquent, pour ainsi dire, qu’entre eux. C’est ainsi
qu’ils conservent toutes les coutumes et les usages de leurs pays, et,
entre autres, une façon de se parler d’une montagne à l’autre, en se
_houpant_; on les entend s’appeler par des _hââou!_ poussés d’un accent
plaintif, qui gémit dans l’air comme le son du cor. Ce hââou est
tellement strident, qu’il s’entend de fort loin et domine même le fracas
de la tempête. Il y a quelque chose de merveilleusement sauvage dans ces
appels retentissants, envoyés à travers les airs, d’une montagne à
l’autre, soit pour souhaiter la bienvenue aux arrivants, soit pour
réclamer des secours pressants. Cette langue étrange a des mélodies
d’une douceur et d’une énergie incroyables, qui saisissent et émeuvent
ceux mêmes qui l’entendent sans la comprendre. C’est un souvenir
touchant qui réjouit le cœur des pauvres montagnards, en leur rappelant
la terre natale, dont ils sont, pour bien longtemps, éloignés. Le jour
où les amis de Marcel, guidés par le pâtre, avaient atteint le lieu de
l’éboulement, ils étaient restés pendant plus d’une heure, penchés sur
la lèvre même du gouffre; à plusieurs reprises, unissant leurs voix, ils
avaient _houpé_ leur ami, par ce _hââou_ strident et cadencé, dans
l’espoir de le voir apparaître.
Malheureusement, ils s’égosillèrent en vain; aucune réponse ne leur fut
faite, et le jeune homme resta muet et invisible. Marcel était trop
éloigné sans doute, et trop absorbé par ses travaux, pour les entendre.
De même que tous les montagnards, Marcel savait _houper_. Bien des fois,
pendant ses excursions dans les montagnes, lui aussi avait poussé son
_hââou_ d’appel, mais les bruits se dénaturent aux angles des rochers,
et les sons s’interceptent quand ils frappent les gigantesques
murailles. Si Marcel perçut ces appels répétés, il ne les entendit que
vaguement et les confondit avec les bruits sans cause appréciable qui
s’élèvent parfois du fond des ravins et montent en rumeurs indistinctes
jusque sur les plus hauts plateaux. Le solitaire resta donc dans
l’ignorance la plus complète de la visite que ses amis avaient voulu lui
faire.
La petite colonie de la corniche s’était accrue dans certaines
conditions assez avantageuses pour Marcel.
Fort occupé par ses travaux, le jeune homme laissait à sa chienne la
plus grande liberté. Celle-ci courait, de-ci, de-là, en quête de quelque
gibier. Souvent, elle passait ainsi, en courses à travers les prairies
et les bois, des journées entières, et ne revenait qu’à l’heure du
dîner.
Un soir, Marcel, au moment de se mettre à table, s’aperçut que Petiote
n’était pas rentrée. Fort inquiet de cette longue absence, il résolut de
se mettre à sa recherche. Il se leva et quitta sa hutte, malgré
l’obscurité, qui commençait à devenir intense. En vain il battit la
campagne pendant la moitié de la nuit; en vain, il appela Petiote et la
chercha dans tous les endroits où il espérait la rencontrer; ses
investigations furent inutiles, et il retourna à la hutte, fort triste
et accablé de fatigue.
Quand il rentra dans la maisonnette, un cri doux et plaintif, qu’il
reconnut aussitôt, sembla lui souhaiter la bienvenue; mais les ténèbres
étaient si complètes qu’il n’y voyait goutte. La chienne n’accourut pas
auprès de lui, ainsi qu’elle en avait l’habitude; cela l’inquiéta fort;
il la crut blessée. Il se hâta d’allumer la lampe; dès qu’un rayon
lumineux éclaira la chambre, il poussa un cri de surprise et de joie.
Petiote n’était pas blessée: couchée sur sa litière, au pied du lit de
son maître, elle allaitait deux petits chiens, ronds comme des boules,
et fixait sur son maître des regards attendris, pétillants
d’intelligence; Marcel lui présenta une grande écuelle de lait, qu’elle
lappa d’un trait. Une heure environ après que Marcel s’était mis en
recherche, Petiote était rentrée à la hutte, portant un de ses petits à
sa gueule. Après l’avoir déposé soigneusement sur la litière, elle était
allée chercher le second, qu’elle avait rapporté de même. Voilà
pourquoi, à son retour, le jeune homme, avait trouvé la bonne mère
installée sur son lit de paille, avec sa progéniture.
Cette surprise, nous l’avons dit, fut agréable à Marcel, qui adorait sa
chienne. N’était-ce pas sa seule compagnie, son amie dévouée?
Les petits, fort beaux et de pure race, étaient un mâle et une femelle.
Marcel nomma aussitôt le chien Briffaut et la chienne Ravaude.
Une semaine plus tard, et à quelques jours d’intervalle, ses chèvres
mirent bas. Il les vit, un matin, entrer dans la cabane, flanquées
chacune de deux petits. Son troupeau se trouvait ainsi plus que doublé.
Cependant Marcel ne perdait pas son temps. Il suivait, avec cette
ténacité qui était le côté saillant de son caractère, le programme
multiple qu’il s’était tracé tout d’abord.
Trois semaines avaient suffi au solitaire, maintenant habitué et résigné
à sa captivité, pour terminer les principales réparations de la hutte.
Il avait ajourné les améliorations intérieures qui pouvaient attendre,
résolu, avant toute chose, de mettre la grotte en état de le recevoir un
peu avant le commencement de la saison d’hiver.
Marcel savait, par expérience, combien les changements de temps sont
fréquents et rapides dans les montagnes, avec quelle rigueur le froid
s’y fait sentir. Il ne voulait pas être pris au dépourvu; il comprenait
combien il lui importait, au contraire, d’être complètement installé
dans son habitation d’hiver, avant l’arrivée du froid, de la neige et de
la pluie.
Voici, en peu de mots, le plan dressé par Marcel.
Il avait, après y avoir rêvé plusieurs jours, résolu de construire,
devant l’entrée de la grotte et lui servant en quelque sorte
d’obturateur, une espèce de maison rustique, comme celles dont il avait
lu la description dans plusieurs relations de voyages. Les aventuriers
américains en construisent de semblables, en quelques jours, pour se
défendre contre les attaques des tribus sauvages; ils y établissent
aussi des comptoirs de traite, où viennent les trouver les chasseurs
indiens de l’Amérique du Nord. Ces cabanes ou huttes, d’une architecture
très primitive, sont cependant d’une solidité à toute épreuve et peuvent
au besoin servir de forteresse. De plus, comme elles sont parfaitement
closes, elles sont très chaudes, sans qu’il soit nécessaire d’y faire
beaucoup de feu.
D’abord, afin d’éviter l’humidité, il faut, sur tout l’emplacement,
murailles comprises, que doit occuper la construction, établir un sol
imperméable épais d’un mètre au moins; ce sol est fait de pierres
concassées, soudées ensemble par de la boue mêlée de mousse ou de paille
hachée très menue. On recouvre ces fondations, sur toute leur surface,
d’un lit de terre vigoureusement battue et mêlée de sable très fin, de
façon à former une aire sèche et solide.
Ce premier travail terminé, on passe à la confection des murailles.
Elles sont faites de troncs d’arbres, d’égale grosseur, très droits et
coupés à un ou deux mètres de long; on les couche alors sur trois ou
cinq rangs, selon l’épaisseur que l’on veut donner aux murs, et on les
empile les uns sur les autres, en plaçant, entre deux rangées
longitudinales, une rangée transversale coupée à la longueur convenable.
Aux angles du bâtiment, l’extrémité des bûches s’entremêle comme cela a
lieu dans les piles qu’on voit chez les marchands de bois. Au fur et à
mesure qu’on construit ainsi la muraille, chaque rangée de troncs est
noyée dans un lit de boue et de paille hachée; on atteint ensuite la
hauteur désirée, en ayant soin de laisser des espaces vides pour les
portes et les fenêtres. Au-dessus de ces murs, on pose de longues
poutres croisées sur lesquelles on cloue des planches qui serviront de
plafond. Le toit, ainsi fabriqué, est maintenu très incliné et s’avance
en auvent pour que la neige ne puisse que difficilement y séjourner, et
que sa chute ne l’amoncelle pas contre les murs. Le toit est ensuite
recouvert de gros morceaux d’écorce, que l’on pose à peu près de la même
façon que les couvreurs disposent les tuiles. La carcasse de la maison
ainsi faite, il ne reste plus qu’à mettre les volets aux fenêtres, à
placer les portes et à faire les aménagements intérieurs, ce qui n’est
pas une mince besogne. Marcel voulait de plus établir un jardin potager
à proximité de sa demeure; il se disposait à y joindre un hangar fermé
pour ses chèvres, une basse-cour pour les oiseaux qu’il essayerait de
domestiquer, etc., etc. Il avait bien d’autres projets encore, que nous
verrons se développer quand sera venu le moment de leur exécution.
Malgré les difficultés immenses qu’il avait à vaincre pour réaliser son
plan, Marcel ne se rebuta pas; il sentit, au contraire, redoubler son
énergie; il dessina avec soin le plan, l’élévation et la coupe de la
maison projetée; il prit toutes ses mesures, et, comme il n’avait pas un
instant à perdre, il commença par le potager, qu’il laboura et entoura
d’une haie vive très serrée, composée de jeunes plants de houx, afin
d’empêcher les lapins ou autres animaux dévastateurs de venir fourrager
dans ses plates-bandes. Il défricha en sus un terrain assez vaste, dans
lequel il sema du blé de printemps qu’il avait trouvé dans son sac, et
planta quelques pommes de terre. Cela fait, il songea à son grand
travail, c’est-à-dire à la construction de sa hutte. Son premier soin
fut de retourner à la cabane, que, bien malgré lui, le pâtre lui avait
léguée. Le jeune homme avait réfléchi qu’il valait mieux, dans l’intérêt
de son travail, se fixer provisoirement à la grotte; cela lui
épargnerait une perte de temps considérable. Il procéda donc, non pas à
un déménagement, mais à l’enlèvement de toutes les choses dont il
pourrait avoir besoin. Ce fut alors que ses hottes et ses paniers lui
devinrent fort utiles; il put, grâce à eux, emporter les nombreux objets
qui lui étaient indispensables.
Il enleva d’abord tout ce qui lui appartenait, son sac, sa gibecière et
leur contenu, il y joignit bon nombre des outils du pâtre, ne négligeant
d’emporter que les instruments de jardinage, parce qu’il en avait
d’autres à la grotte. Il prit les clous, les ustensiles de cuisine, la
marmite, les chaudrons, les seaux et les seilles, les moules à fromages,
quelques bouteilles d’huile pour sa lampe: il emporta aussi quelques
vivres, un peu de jambon et de lard, mais en petite quantité, se
réservant de revenir s’approvisionner au fur et à mesure de ses besoins.
Il se munit enfin d’un assez grand nombre de planches qu’il n’avait pas
utilisées dans les réparations de la cabane, et y joignit quelques
bottes de paille et de foin. Il mit neuf jours, en faisant chaque jour
deux voyages, pour opérer son déménagement partiel; il est vrai qu’au
fur et à mesure, il installait du mieux qu’il lui était possible, dans
la grotte, les objets qu’il apportait, afin de les avoir sous la main
quand il voudrait s’en servir. A son avant-dernier voyage, il prit le
valet de l’établi et l’échelle, dont il avait le plus grand besoin pour
établir sa bâtisse. Au moment de partir, il jeta un regard de regret sur
l’établi, qui lui aurait été si utile. Mais comment l’emporter? Là était
la difficulté. Était-elle insurmontable? C’était à voir. Nous avons dit
que cet établi, très grossièrement installé, consistait en une large
planche de chêne, très épaisse, posée sur quatre forts pieds enfoncés en
terre, et maintenue seulement par son poids, qui était considérable.
--Hé! s’écria-t-il tout à coup en riant et s’arrêtant net. Quand mon
prédécesseur est arrivé ici, il devait avoir un âne ou deux pour porter
ses bagages; il se sera probablement servi d’eux pour transporter son
établi. Si j’utilisais de même les forces de mon ami Pierrot et de sa
digne mère, Mme Gigogne? Ce n’est pas la vigueur qui leur manque! Au
besoin, je placerais Petiote en flèche. C’est une idée! ajouta-t-il.
Mon ami Pierrot et Mme Gigogne étaient deux ours de la plus belle venue.
Le premier était le fils de l’autre.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, Marcel, après avoir terminé les
réparations de sa hutte, était allé visiter la grotte. Mais avant qu’il
ne pénétrât dans l’intérieur, Petiote, qui l’avait précédé suivant son
habitude, était revenue presque aussitôt vers lui, en aboyant d’une
façon singulière, mêlée de cris et de gémissements; elle allait et
venait avec une insistance inaccoutumée de la grotte à son maître et de
celui-ci à la grotte.
--Hé! mademoiselle, que se passe-t-il donc là-bas? demanda Marcel, très
intrigué par ce manège auquel il ne comprenait rien. La chienne gémit
doucement et continua ses allées et venues. Marcel se débarrassa de ce
qu’il portait, glissa deux cartouches à balles dans la culasse de son
fusil et pénétra résolument dans la grotte.
Mais il s’arrêta subitement, comme si ses pieds avaient pris racine dans
le sol, et il épaula machinalement son arme. En effet sa surprise était
grande; il y avait de quoi donner à penser à l’homme le plus brave. Il
était en face de deux ours.
Le premier était un magnifique animal, long de quatre pieds, au pelage
brun. Le second, beaucoup plus petit, semblait âgé de sept à huit mois
au plus; c’était un fort ourson.
Marcel baissa presque aussitôt son fusil et s’approcha des deux animaux.
Ceux-ci, au lieu de le menacer et de gronder, le regardaient avec une
expression de douleur indicible et poussaient des plaintes étouffées.
Ils étaient étendus plutôt que couchés sur le sol qui, autour d’eux,
était rouge de sang. Il se baissa et les examina avec soin; tous deux
étaient blessés, mais ces blessures ne paraissaient pas graves. La perte
de sang avait seule amené l’état de prostration et de faiblesse où ils
étaient. Marcel alla chercher un seau d’eau qu’il leur présenta:
l’ourson but avidement, sa mère se décida à l’imiter; cela parut les
soulager l’un et l’autre. Le jeune homme lava alors les blessures avec
de l’eau mélangée d’eau-de-vie; posa sur les plaies une compresse
mouillée de ce mélange et sortit de la grotte. En quelques instants il
atteignit une prairie située tout près du lac.--Voilà mon affaire!
s’écria-t-il. Et il se dirigea vers des plantes dont les fleurs d’un
jaune éclatant rappelaient les soucis des jardins; il en cueillit une
brassée. Cette fleur, dont il se proposait de faire un médicament, était
_l’arnica des montagnes_, qui fait partie des vulnéraires suisses. En
passant près de son nouveau potager, il fit une petite botte de persil
et rentra dans la grotte, où il hacha et écrasa les fleurs jaunes et le
persil mêlés; il fit de cette pâte un cataplasme qu’il posa sur les
plaies de ses deux hôtes étranges; ceux-ci l’enveloppèrent d’un regard
tout rempli de reconnaissance qui l’aurait complètement rassuré, si la
peur avait eu prise sur son âme. Le lendemain Marcel renouvela son
pansement; il put déjà constater un mieux sensible. Le traitement dura à
peine quinze jours, au bout desquels les deux animaux furent
complètement guéris. Pendant ce temps, Marcel leur avait prodigué tous
ses soins et leur avait donné abondamment des herbes, des racines de
gentiane, dont ils semblaient friands, et surtout des pommes de terre
nouvelles, qu’ils savouraient avec la satisfaction de gourmands
émérites. Il leur avait d’ailleurs laissé la liberté la plus complète.
Dès qu’ils purent marcher, les ours en profitèrent pour se promener et
chercher eux-mêmes leur nourriture. Au premier appel de Marcel, ils
accouraient vers lui, si loin qu’ils fussent; ils étaient d’ailleurs
liés intimement avec Petiote, dont ils avaient pu apprécier le caractère
bienveillant et peut-être à laquelle ils savaient gré de leur avoir
amené son maître pour les soigner.
Quand la chienne eut des petits et que ceux-ci furent assez forts pour
commencer à gambader, les deux ours, l’ourson surtout, jouèrent avec
eux, avec une délicatesse attentive, en ayant grand soin de ne pas leur
faire de mal.
Rien n’était plus curieux que les ébats de ces animaux appartenant à des
races hostiles et qui avaient entièrement oublié leur haine instinctive
pour s’aimer comme s’ils eussent été de la même famille.