Quelle fut l’éducation que Jacques Chrétien donna à son fils adoptif, et
ce qu’il en advint.
Jacques Chrétien était avant tout homme de devoir; il comprenait
l’immense responsabilité que faisait peser sur lui la promesse faite à
son ami; il avait résolu d’accomplir dans toute sa rigueur la lourde
tâche qu’il avait acceptée; mais modeste comme tous les hommes
véritablement intelligents et honnêtes, redoutant surtout de ne pas
avoir bien compris les intentions de Michel Sauvage, il prit le parti de
demander conseil à M. Paquet et à Maître Corbon, le notaire, tous deux
instruits, pleins d’expérience et amis dévoués de Michel.
Précisément l’échéance du fermier était arrivée: il était surpris que
son ami, lors de leur dernière entrevue, ne lui eût rien dit à ce sujet,
mais supposant qu’il avait probablement donné des instructions
particulières à son notaire, à propos des arrérages de la ferme, Jacques
saisit cette occasion pour se rendre à Lyon afin d’arrêter, avec les
deux amis de Michel, une ligne de conduite au sujet de l’éducation de
l’enfant. Il se proposait en même temps de s’informer des arrangements
pris par son ami à propos du bail des Alouettes et de la somme qu’il
restait devoir lui-même sur le prêt qui lui avait été fait.
La pensée ne vint pas un seul instant au fermier de lire le testament
que son ami lui avait laissé en partant; il considérait ce papier comme
un dépôt qui lui avait été confié et qu’il devait conserver cacheté
comme il l’avait reçu; il l’avait, en conséquence, serré dans un tiroir
secret de son armoire et ne s’en était plus occupé. Un matin il monta à
cheval, muni d’une lourde sacoche remplie de l’argent échu du fermage;
il emportait en outre une couple de billets de mille francs destinés à
diminuer sa dette. La première visite du fermier fut donc pour le
notaire. Maître Corbon le reçut de la façon la plus cordiale, le fit
asseoir, s’informa du résultat de la récolte et lui demanda d’un ton
affable à quelle heureuse circonstance il devait le plaisir de sa
visite.
--Bon, dit le fermier en riant, vous devez bien le deviner.
--Moi! pas le moins du monde, répondit le notaire.
--Hum! Cependant nous sommes à la Saint-Martin.
--Eh bien?
--Dame, n’est-ce pas à la Saint-Martin que se règlent les fermages?
--Je ne dis pas non, répondit le notaire toujours souriant, mais
malheureusement vous n’êtes pas mon fermier, ni celui d’aucun de mes
clients, que je sache.
--Oh! oh! maître Corbon, reprit Jacques d’un ton de bonne humeur,
permettez-moi de vous dire que, pour un notaire, vous me semblez
beaucoup manquer de mémoire.
--Moi! fit le notaire sur le même ton. Oh! par exemple, Monsieur
Chrétien, vous êtes le premier qui m’ayez jamais fait semblable
reproche; au contraire, bien des gens se plaignent que j’en ai trop.
--Allons, vous voulez rire. Ne suis-je pas le fermier des Alouettes,
dont le propriétaire est M. Michel Sauvage? La preuve, c’est que je vous
apporte ma redevance et deux mille francs en plus sur la somme que je
reste lui devoir sur les trente-cinq mille francs qu’il m’a prêtés pour
m’établir. N’est-ce pas vous, maître Corbon, qui avez rédigé les deux
actes?
--Je me le rappelle parfaitement, cher monsieur Jacques.
--Eh bien, alors! reprit le fermier en riant et tirant sa sacoche de
l’une des poches de son énorme lévite.
--Bon, bon, cher monsieur, n’allons pas si vite, s’il vous plaît, et
faites-moi de plaisir de remettre vos écus dans votre poche, où ils sont
très bien. Vous ne me devez rien.
--Comment, je ne vous dois rien! Est-ce que vous n’êtes plus le notaire
de M. Michel Sauvage?
--Pardon, vous n’avez donc pas lu le testament que vous a confié notre
ami commun avant son départ?
--Moi, pourquoi l’aurais-je lu, monsieur? Un dépôt ne doit-il pas rester
intact dans les mains de celui qui le reçoit?
--Certes, mais ici le cas n’est pas le même, puisque, ainsi qu’il m’en
avait prévenu, M. Michel Sauvage doit vous avoir non seulement autorisé,
mais engagé à lire ce testament.
--C’est ce qu’il a fait effectivement, mais je n’ai pas cru devoir
suivre ce conseil.
--Vous avez eu tort, cher monsieur Jacques, reprit le notaire; cela vous
aurait d’abord évité une course d’une trentaine de lieues pour venir
m’apporter un argent que vous ne me devez pas et que, par conséquent, je
ne puis recevoir. D’autre part, vous auriez vu combien notre ami commun
vous aime, a confiance en vous, et a pris à cœur vos intérêts avant
d’entreprendre ce long voyage, dont il reviendra, je l’espère, mais qui
cependant peut être fatal. En un mot, M. Michel Sauvage vous fait, pour
le présent, remise de vos fermages pendant toute la durée de son absence
et, en cas de mort, il vous lègue la propriété de la ferme des
Alouettes, ainsi que la somme d’argent qu’il vous a prêtée. Ces dons ont
pour but de vous remercier des soins que vous avez donnés et donnerez
encore à son fils Marcel, dont il vous recommande instamment de
surveiller l’éducation.
--Oh! quant à cela, il peut être tranquille, je le lui ai promis et je
ferai de mon mieux. Je comptais même vous demander conseil à ce sujet,
car malheureusement, si mes intentions sont bonnes, mes connaissances
sont bornées.
--Vous n’avez besoin des conseils de personne, cher monsieur Jacques;
vous avez un sens droit qui vous guidera plus sûrement que tous les avis
que moi ou M. Paquet pourrions vous donner. Notre ami Michel savait bien
ce qu’il faisait en vous chargeant de l’éducation de son fils; il ne
pouvait mieux choisir. Rassurez-vous donc et agissez à votre guise. Tout
ce que vous ferez sera bien fait.
--Enfin! dit le fermier, comme un homme qui se résigne, puisque vous et
M. Paquet pensez que cela doit être ainsi...
--C’est non seulement l’avis de M. Paquet et le mien, mais encore celui
de tous les amis de M. Michel Sauvage.
--Alors, à la grâce de Dieu! J’essaierai... Mais vous savez que Michel
m’a laissé une somme de dix mille francs pour servir à l’instruction de
son fils?
--Je le sais.
--Que vais-je faire de tout cet argent? Je ne puis cependant pas
l’accepter.
--Vous auriez tort de le refuser, ce serait aller contre les volontés de
notre ami, et peut-être plus tard serait-il blessé d’apprendre que vous
avez méconnu ses bonnes intentions.
--Le croyez-vous? demanda-t-il, en se grattant le front.
--J’en suis sûr.
Le notaire avait fait prévenir M. Paquet, le fabricant arriva la main
tendue; les trois hommes déjeûnèrent ensemble et causèrent des raisons
qui avaient amené Jacques à Lyon. M. Paquet partagea l’opinion du
notaire; Jacques fut donc contraint de consentir à ce qu’ils voulaient;
le jour même il repartit pour _les Alouettes_, roulant certain projet
dans sa tête.
Son plan était tout dressé; si malheureusement son ami mourait pendant
son voyage, il accepterait le legs généreux qu’il lui faisait dans son
testament, mais pour rien au monde, il n’aurait consenti à profiter des
fermages et de la somme que Michel lui avait prêtée. Le notaire refusant
péremptoirement de recevoir cet argent, Jacques prit un terme moyen. Il
résolut d’acheter chaque année avec le produit des fermages et la somme
destinée à éteindre sa dette des pièces de terre au nom de Marcel, de
les faire valoir et de les donner à son fils adoptif quand sonnerait
l’heure de la majorité. Il créerait ainsi au jeune homme, sans rien
dire, une belle propriété agricole que celui-ci exploiterait ensuite au
mieux de ses intérêts.
Ayant ainsi mis sa conscience en repos et sauvegardé les intérêts de son
pupille et les siens propres, il rentra à la ferme tout heureux d’avoir
trouvé cette combinaison qui arrangeait tout. Michel, quand il
reviendrait, serait libre de modifier les choses à sa fantaisie; mais il
n’aurait pas de reproches à lui adresser.
Le système d’éducation adopté par Jacques fut des plus simples; avant de
s’occuper du moral, il voulut développer le physique du jeune homme en
le rendant fort, adroit, leste et hardi. A huit ans, Marcel paraissait
en avoir douze, tant il était habile à tous les exercices du corps. Il
était grand, élancé, possédait une vigueur extraordinaire pour son âge;
son adresse et sa dextérité étaient véritablement incroyables. Son père
adoptif était émerveillé de ses progrès en toutes choses. Quand Marcel
eut douze ans, Jacques avait découvert à Saint-Laurent-du-Pont un jeune
homme de vingt-deux à vingt-trois ans, orphelin et pauvre, mais
possédant une instruction profonde. Il se nommait Pierre Morin et vivait
misérablement dans ce village perdu. Le fermier l’alla trouver et lui
fit ses conditions: il s’agissait d’instruire Marcel, non pas en le
faisant asseoir sur le banc des écoles, le brave Jacques trouvait cette
méthode déplorable, mais en faisant avec lui de longues courses à
travers le massif montagneux, et surtout en faisant se dérouler sans
cesse sous les yeux de l’élève le grand et magnifique spectacle de la
nature, en fatiguant le corps et laissant l’esprit actif, sain, et en
état de bien comprendre.
Pierre Morin comprit les explications un peu confuses du fermier et
promit de s’y conformer. Sûr d’avance du bon résultat de ce système
d’éducation toute pratique, il ne demanda que cinq ans pour obtenir le
succès désiré.
--C’est bien, dit le fermier, vous serez logé, nourri, chauffé à la
ferme; vous recevrez deux vêtements par an et 1,000 fr. d’appointements.
A la fin de la cinquième année, si je suis satisfait du résultat acquis,
vous toucherez 5,000 francs de gratification.
Pierre Morin accepta les larmes aux yeux. Ces propositions généreuses le
sauvaient pour le présent et lui ouvraient l’avenir.
Marcel et Pierre Morin furent bientôt au mieux ensemble. Le jeune
professeur était redevenu presque un enfant pour se mettre à la portée
de celui qu’il était chargé d’instruire; il voulait devenir l’ami de son
élève afin que ses leçons lui parussent plus agréables. Hâtons-nous de
constater que Marcel n’était pas complètement illettré. Jeannette, la
fermière, avait, pendant les longues veillées d’hiver, appris à son fils
adoptif à lire, à écrire et à compter, sans que celui-ci en éprouvât le
moindre ennui ou la moindre fatigue, lui donnant des leçons pour ainsi
dire en jouant. Dès que Marcel avait su lire, la fermière lui avait
donné des livres à sa portée, à la fois amusants et instructifs. Un
grand désir de savoir s’était alors emparé de ce jeune esprit ainsi
préparé à recevoir toutes les impressions qui lui seraient données.
Les leçons commencèrent sans que Marcel soupçonnât que son nouvel ami
Pierre Morin fût placé près de lui comme professeur.
Alors les habitants de la ferme eurent sous les yeux le spectacle à la
fois le plus singulier et le plus intéressant; les leçons commençaient
au lever du soleil et ne se terminaient qu’au moment où l’on se
couchait. Tout était prétexte à enseignement; on étudiait en labourant,
en hersant, en semant, en arrangeant une roue, en piquant les bœufs de
l’aiguillon, en gardant les moutons, en pansant les chevaux, en nageant,
en chassant, en faisant de longues courses dans les montagnes. Bref, pas
une minute n’était perdue, et cependant le travail de la ferme allait
toujours.
Cinq années bien employées avaient produit un résultat admirable: grâce
aux principes solides et aux notions justes qu’il avait reçues, Marcel,
dont l’instruction était presque terminée, devinait facilement ce qu’il
ignorait encore. Il causait et discutait avec son professeur durant
leurs longues courses à travers les montagnes, courses qui se
prolongeaient souvent pendant plusieurs jours. Alors les deux
montagnards, faits à toutes les intempéries des saisons et dont le corps
était de fer, campaient où la nuit les surprenait; assis en face l’un de
l’autre, devant un feu de pin, ils mangeaient de bon appétit les
produits de leur chasse ou de leur pêche, les fruits des forêts et les
herbes comestibles, cresson de fontaine et oseille des prés. Ils
parlaient alors de mille sujets intéressants, car il y a toujours
quelque chose à apprendre quand on a devant soi la nature grandiose des
hautes altitudes, ou la fertilité inépuisable des vallées. Ils
revenaient ensuite gaîment à la ferme, riant et causant toujours,
précédés en éclaireur par une magnifique chienne du Mont-Saint-Bernard,
âgée d’un an à peine, cadeau précieux de M. Paquet, que Marcel avait
élevée et à laquelle il avait donné, sans doute par antiphrase, le nom
de _Petiote_, c’est-à-dire _toute petite_, car cet admirable animal
était presque aussi gros qu’un lion.
Petiote s’était attachée à Marcel, couchait au pied de son lit et ne le
quittait jamais. Marcel, de son côté, avait une vive affection pour la
bonne bête.
Le jeune homme avait seize ans maintenant. Son père, parti pour
l’Amérique depuis douze ans, n’avait jamais donné de ses nouvelles. Tout
le monde le croyait mort. Marcel seul, bien qu’il eût à peu près oublié
son visage, espérait toujours le revoir et soutenait avec une
inébranlable conviction que son père vivait et qu’il reviendrait. Depuis
trois ans, la gentille Mariette, la fille de Jacques et de Jeannette,
avait été mise dans une excellente pension de Grenoble, où elle
terminait son éducation. Elle venait de temps en temps passer quelques
jours aux _Alouettes_. Ces courts séjours comblaient de joie les deux
enfants, qui s’aimaient comme frère et sœur. Telle était la situation de
nos peu nombreux personnages au moment où notre récit va entrer dans une
phase nouvelle et très intéressante pour Marcel Sauvage.
[Illustration: Ces courts séjours comblaient de joie les deux enfants
(page 39).]
On était en 1849, vers la fin du mois de mai. On vit un jour arriver à
la ferme un homme d’une taille élevée, portant de grands cheveux et une
longue barbe qui commençaient à grisonner. Il portait à peu près le
costume des montagnards savoisiens; mais par-dessus ses vêtements il
s’enveloppait frileusement dans un large et épais burnous de couleur
marron, dont le capuchon habituellement relevé sur sa tête laissait
difficilement voir ses traits aux lignes sévères, pâles et émaciées. Il
portait en bandoulière une espèce de grande musette en toile écrue, en
forme de carnier, remplie, disait-on, de mille choses disparates,
plantes sèches, flacons de formes bizarres remplis de liqueurs
multicolores, instruments étranges, boîte oblongue en peau de chagrin,
fermée à clé. Tout cela le faisait considérer comme un rebouteux et un
sorcier par les superstitieux paysans qu’il rencontrait dans la plaine
et sur la montagne. Il s’appuyait en marchant sur un de ces longs et
solides bâtons de houx terminés par une forte pointe d’acier, et qui
sont d’un si grand secours pour les voyageurs qui parcourent les régions
abruptes et montagneuses.
Personne ne savait ni d’où venait, ni qui était ce singulier personnage.
On ne lui connaissait pas de demeure, mais on supposait qu’il devait
être domicilié en Savoie aux environs du village des Échelles. Loin
d’ailleurs d’être à charge à ceux qu’il visitait, il leur était souvent
utile, soit en donnant un bon conseil, soit en distribuant des
médicaments aux malades pauvres, soit même quelquefois en glissant
quelque pièce blanche dans la main des nécessiteux.
Tout le monde l’aimait et le respectait malgré ses allures étranges et
un peu mystérieuses; comme on ne savait rien de certain sur son compte
et qu’on ignorait jusqu’à son nom, les paysans, quand ils parlaient de
lui entre eux, le nommaient _l’homme au burnous_ à cause du singulier
manteau dans lequel il s’enveloppait. Cette qualification n’avait pas
tardé à être généralement adoptée, et bientôt l’étranger ne fut plus
désigné autrement. Depuis son apparition dans le pays, l’homme au
burnous n’était pas encore venu du côté de la ferme _des Alouettes_.
Plusieurs fois, Marcel l’avait rencontré, pendant ses longues courses
dans les montagnes; il avait même, en le voyant herboriser, échangé
quelques mots avec lui, de sorte qu’il existait une espèce de
connaissance, sinon de liaison, entre eux. Un matin on vit cet homme
arriver à la ferme.
Selon son habitude, il était enveloppé soigneusement dans son burnous,
marchait très vite et faisait de grandes enjambées en s’appuyant sur son
bâton ferré. Jacques Chrétien accueillit le mystérieux personnage d’une
façon hospitalière et cordiale: il le fit déjeûner avec lui, puis, à la
surprise générale, le fermier s’enferma avec l’homme au burnous, et tous
deux eurent une conversation qui se prolongea pendant plusieurs heures,
et à la suite de laquelle Jacques, malgré tous ses efforts pour se
contenir, laissa voir sur son visage une émotion singulière.
L’homme au burnous partit comme il était venu; mais à compter de ce
moment, il fit des visites de plus en plus fréquentes à la ferme, dont
il devint, pour ainsi dire, un des commensaux ordinaires, de sorte que
l’on s’accoutuma à le voir et que, s’il tardait quelque peu à paraître,
on s’inquiétait de son absence. Le fermier le voyait toujours arriver
avec joie et semblait même lui témoigner une certaine déférence, dont on
s’était d’abord un peu étonné, mais qui, avec le temps, finit par
sembler toute naturelle.
Dès la première visite de l’homme au burnous à la ferme, Marcel s’était
senti une vive sympathie pour cet homme singulier; cette sympathie se
changea rapidement de part et d’autre en une profonde amitié. Bien
souvent l’énigmatique étranger rencontrait, tantôt d’un côté, tantôt de
l’autre, Marcel et Pierre Morin; il se joignait à eux, et tous trois
faisaient ensemble de longues excursions dans les montagnes. Pendant ces
promenades, l’homme au burnous, quand l’occasion s’en présentait,
déployait avec une bonhomie presque touchante une connaissance
singulière des choses, une solide et vaste érudition, dont il ne faisait
pas parade, mais qui profitait grandement à Marcel et lui ouvrait des
aperçus et des horizons nouveaux. L’homme au burnous ne venait pas une
seule fois à la ferme sans apporter à son jeune camarade--c’est ainsi
qu’il nommait Marcel--quelque bon livre que celui-ci dévorait et qui
devenait ainsi le prétexte de longues et intéressantes causeries,
toujours avantageuses pour le jeune homme. Un matin, Pierre Morin,
Marcel et Petiote s’étaient mis gaîment en route dans le but de
rencontrer l’homme au burnous, qui, contrairement à ses habitudes,
n’avait pas depuis près de quinze jours paru aux Alouettes. Cette longue
absence inquiétait Marcel et les autres habitants de la ferme. Jacques
Chrétien lui-même semblait soucieux de rester si longtemps sans
nouvelles de son singulier visiteur. Marcel et Pierre Morin causaient,
ainsi qu’ils le faisaient toujours, lorsque tout à coup Petiote donna de
la voix avec fureur et s’avança en faisant des bonds immenses, du côté
du Guiers-Mort, dont les promeneurs n’étaient éloignés que d’une portée
de pistolet, au plus. En ce moment, le torrent subissait une des ces
crues violentes si communes au printemps dans tous les cours d’eau qui
descendent des montagnes; son murmure habituel s’était déjà transformé
en un grondement, et les eaux grossissantes bouillonnaient en
franchissant avec rage les quartiers de roche qui s’opposaient à leur
passage. Marcel, en levant la tête, aux abois stentoriens de sa chienne,
aperçut l’homme au burnous engagé dans un gué de la rivière; or, à ce
moment, ce gué n’était plus praticable à cause de l’impétuosité du
courant. Ce fait avait sans doute échappé à l’homme au burnous absorbé
par ses pensées. Le danger était grand et terrible. Marcel s’élança vers
la rivière en criant et faisant des gestes pour attirer l’attention du
vieillard et le faire ainsi retourner sur ses pas. Malheureusement le
mugissement des eaux rendit inutiles ses avertissements, qui ne furent
pas entendus. Soudain il poussa un cri de terreur et se précipita en
avant en redoublant de vitesse. Le vieillard, s’apercevant sans doute
tout à coup du danger qu’il courait, avait essayé de regagner la rive
d’où il était parti, mais une pierre minée par les eaux avait roulé sous
son pied. Marcel le vit battre pendant un instant l’air de ses bras,
puis perdre l’équilibre, tomber à la renverse dans la rivière écumante
et disparaître sous les flots.
En ce moment le jeune homme arrivait sur la rive: se débarrassant en un
tour de main de tout ce qui pouvait le gêner, il se jeta résolument à
l’eau. La chienne l’avait précédé; l’intelligente Petiote avait plongé
et elle reparaissait, faisant de vigoureux efforts pour amener à la rive
le vieillard, qu’elle avait happé par son vêtement.
L’homme au burnous avait perdu connaissance. Marcel nagea vers lui et le
saisit de façon à lui maintenir la tête hors de l’eau, en le poussant
doucement vers la rive. Mais ce n’était pas là chose facile à cause du
courant rapide de la rivière et des tourbillons impétueux que faisaient
entre les amas de roches entassées les eaux furieuses du torrent.
D’autre part, les berges rocheuses et à pic n’offraient guère prise au
courageux nageur. Cependant, grâce à ses efforts combinés avec ceux de
sa vaillante chienne, il parvint à déposer à terre le corps inanimé du
malheureux vieillard.
Il était temps: les forces de Marcel étaient complètement épuisées;
vingt fois il avait failli être englouti par les eaux; il tomba sur
l’herbe, à demi évanoui auprès de l’homme qu’il avait si bravement
sauvé.
Après s’être vigoureusement secouée, en poussant deux ou trois cris
joyeux, Petiote s’était mise à lécher le visage de son maître, tandis
que Pierre Morin prodiguait ses soins à l’homme au burnous. Marcel
revint presque aussitôt à lui et il se joignit à Morin pour secourir le
vieillard.
Après un quart d’heure d’angoisses, Marcel eut la joie de voir le noyé
donner quelques signes de vie et finalement ouvrir les yeux.
--Cher enfant!... tels furent les premiers mots qu’il prononça avec une
indicible expression de tendresse et de reconnaissance. C’est à vous que
je dois la vie, je ne l’oublierai pas.
--A moi, et surtout à Petiote, répondit le jeune homme en riant. Sans
son aide, je crois que nous serions restés tous deux au fond de la
rivière.
--Nous voilà tout mouillés, dit gaîment Marcel. Il faut nous sécher à la
ferme. Croyez-vous pouvoir marcher jusque-là? Voici votre bâton que
Petiote, qui pense à tout, vient d’aller repêcher. D’ailleurs nous vous
soutiendrons.
--Oh! je suis fort maintenant! répondit le bonhomme en se levant. Le
trajet est court, je le ferai facilement; du reste, un bain dans cette
saison, quoiqu’un peu froid, n’est pas trop désagréable, quand le
premier moment de surprise est passé.
--On vient à notre aide, dit Pierre Morin.
--Hé bien! allons au-devant de nos sauveurs, dit en riant l’homme au
burnous; de cette façon nous leur prouverons que nous sommes bien
vivants.
Et ils se mirent gaîment en route. De la ferme, très rapprochée du
Guiers-Mort, Jacques Chrétien avait entendu les cris et s’était aperçu
de l’accident; il arrivait en toute hâte avec quelques valets de ferme,
pour porter secours aux noyés.
Le retour de Marcel à la ferme fut un véritable triomphe; son père et sa
mère adoptifs l’embrassaient et le félicitaient à l’envi de son généreux
dévoûment; ils pleuraient de joie et lui prodiguaient les plus douces
caresses, que le jeune homme, toujours riant, partageait impartialement
avec Petiote, dont il ne cessait de célébrer les louanges.
Quant à l’homme au burnous, profondément touché de ce que le jeune homme
avait fait pour lui, il lui témoigna dès ce moment la plus vive
affection et le traita comme s’il avait été son fils.
Mais d’autres événements n’allaient pas tarder à surgir, qui devaient
changer en quelques heures la situation jusque-là si heureuse du jeune
homme.